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Voltaire était-il antisémite ?

Publié par medisma sur 25 Février 2014, 21:29pm

Voltaire était-il antisémite ?

 

Voltaire n'est pas antisémite : l'antisémitisme se fonde sur l'idée de «race». C'est une invention de la fin du XIXe siècle.
Voltaire ne connaît absolument pas cette notion de «race» à son époque.
 

En revanche, Voltaire est anti-juif, anti-chrétien, anti-musulman : son point de vue est religieux. Il s'attaque violemment à la Bible, et quand il parle du «peuple juif», des Juifs, il désigne le «peuple de la Bible», le «peuple élu», les Juifs de l'Ancien Testament, les croyants d'une religion révélée.
 

Voltaire et Dieu
Voltaire et la Bible

Donc, à propos de Voltaire : anti-judaïsme, oui. Antisémitisme, non.
Voltaire est anti-juif (et anti-chrétien, anti-musulman) : pour lui, toute religion révélée, ancrée dans l'Histoire est à éliminer .
L.F. Céline est antisémite : pour ce dernier, les Juifs sont une «race» à éliminer.

Cette fiche s'appuie sur l'étude fondamentale et irremplaçable de Roland Desné, publiée tout d'abord sous le titre « Voltaire et les juifs. Antijudaïsme et antisémitisme. À propos du Dictionnaire philosophique », dans Pour une histoire qualitative (Études offertes à Soen Stelling-Michaud), Genève, Presses universitaires romandes, 1975.
puis dans la revue La Pensée N° 203,1979, pp. 70-81.
Depuis quelques années, amplifiée par l'usage de l'internet, l'attitude de Voltaire à l'égard des Juifs fait généralement l'objet d'un jugement sévère.
Voltaire négrier, Voltaire antisémite : nous avons déjà
réfuté ici la première de ces rumeurs.
On estime que l'hostilité de Voltaire envers les Juifs contredit son plaidoyer en faveur de la tolérance.
On affirme de façon péremptoire que l'«antisémitisme» de Voltaire est une donnée d'évidence, qui permet - pourquoi pas ? - de servir de caution ou d'alibi pour exprimer des idées nauséabondes.
Bref, il est chic et «branché» d'affirmer que Voltaire est antisémite.
À y regarder de plus près, on est surpris de la légèreté et de l'imprudence avec lesquelles ces affirmations sont avancées.
 

1. Où, quand et comment Voltaire parle-t-il des Juifs ?
On cite volontiers l'article « Juifs » du Dictionnaire philosophique.
Or il n'y a jamais eu un tel article dans ce Dictionnaire. Il suffit de feuilleter l'édition établie par Raymond Naves dans les Classiques Gamier pour le savoir.
Mais Léon Poliakov, utilisant pourtant cette édition, affirme dans son Histoire de l'antisémitisme (t. III) que « l'article « Juifs » est l'article le plus long du Dictionnaire (30 pages) » et précise en note que cet article « ne figure pas dans l'édition Benda-Naves du Dictionnaire » ; est-ce pour suggérer que ces éditeurs ont écarté malhonnêtement un texte gênant ?
Léon Poliakov se réfère, bien sûr, à l'édition Moland des Œuvres complètes de Voltaire. Mais s'il avait lu de plus près, il aurait constaté que Voltaire n'a jamais construit l’« article » en question.


Celui-ci a été fabriqué, après sa mort, à partir de quatre textes de trois provenances différentes : la section I reproduit le chapitre « Des Juifs » des Mélanges de 1756 ; la section IV reproduit l'article « Juifs » des Questions sur l'Encyclopédie (t. VII, 1 771). Quant aux sections II et III, dont Moland n'indique pas l'origine, elles reproduisent des fragments (non datés), des brouillons trouvés dans les papiers de Voltaire et qui ont paru, pour la première fois dans l'édition de Beaumarchais (Kehl, 1784).
 

2. Lorsqu'on rassemble les textes de Voltaire sur les juifs, on doit les rassembler tous, et ne pas se contenter des textes qui manifestent l'hostilité du philosophe, même si ce sont les plus nombreux. Le mauvais exemple a été donné par un antisémite militant, un certain Henri Labroue qui, en 1942, a cru bon de fournir à la politique hitlérienne et vichyssoise la caution d'une anthologie de textes voltairiens (et des autres philosophes des Lumières !) sous le titre « Voltaire antijuif ». Léon Poliakov se situe, idéologiquement, aux antipodes de H. Labroue. Mais il s'appuie sur le même corpus que lui pour juger Voltaire :
« Dans leur monotonie, les textes ainsi réunis n'ajoutent rien à la gloire du grand homme : c'est d'abord leur licence qui frappe », etc.
(Nous préparons un compte-rendu critique du texte de Labroue.)
Or une lecture, même rapide, de la compilation de 1942 fait apparaître :
1. que les textes favorables aux Juifs en ont été systématiquement écartés ;
2. que l'anthologie «Voltaire antisémite» (que l'on trouve dans tous les sites internet vraiment antisémites) ne peut se constituer qu'au prix d'une triple manipulation des textes : découpage de portions de textes selon une problématique raciste (« caractère physique des Juifs », « leurs stigmates intellectuels », « tares morales », etc.) qui est le fait du compilateur et non celui de Voltaire ; mutilation des textes dont on gomme les phrases qui orienteraient leur lecture autrement ; annotation abondante, à coups de gloses ou de citations et références puisées dans Céline, Leroy Beaulieu, J. et J. Tharaud, etc..
Ce n'est donc pas sans très gros efforts et ruses malhonnêtes que l'image d'un Voltaire antisémite a pu être fabriquée en 1942.
3. On oublie ou feint d'oublier que, dans le vocabulaire français, les mots antisémite et antisémitisme n'apparaissent, sous la plume d'Édouard Drumont, qu'en 1891.
D'ailleurs, Drumont dixit, Voltaire « avait l'âme juive » !
Il serait intéressant d'étudier ce curieux renversement dans l'histoire de l'antisémitisme français : comment Voltaire, repoussé par les antisémites vers (et à) l'époque de l'affaire Dreyfus, est devenu leur « allié » sous Hitler et Pétain !
4. Que pensaient les contemporains de la position de Voltaire ? quatre constatations s'imposent.
a) Lorsque les polémistes critiquent les attaques de Voltaire contre les juifs, ils dénoncent en lui l'incrédule. Ils visent en lui le railleur qui ruine l'autorité de la Bible.
b) Lorsque Pinto, en 1762, publie son Apologie pour la nation juive, tout en déplorant les sarcasmes de Voltaire contre les juifs, il s'adresse à lui comme à un allié possible.
c) En 1789, lorsque Zalking Hourwitz réfutera Voltaire à son tour, il précisera que « les Juifs lui pardonnent tout le mal qu'il a dit d'eux en faveur du bien qu'il leur a fait, quoique sans le vouloir, peut-être même sans le savoir, car s'ils jouissent, depuis quelques années d'un peu de repos, ils en sont redevables au progrès des Lumières, auquel Voltaire a sûrement plus contribué qu'aucun autre écrivain, par ses nombreux ouvrages contre le fanatisme ».
d) Enfin, lorsque l'abbé Grégoire écrit son livre fameux en faveur de l'émancipation des Juifs (Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs, Metz, 1789), il commence par accumuler, dans une série de chapitres, tous les reproches qu'on peut faire aux Juifs sans qu'on sache toujours s'il les prend ou non à son compte. Cette somme « anti-juive », qui a surtout l'intérêt de mieux faire connaître la mentalité du XVIIIe siècle, n'approche que de loin tout ce qu'on peut trouver d'analogue dans l'œuvre de Voltaire. Cela ne fait pas de l'abbé Grégoire un antisémite frénétique.
 

5. Sous quels aspects les Juifs sont-ils présentés dans le Dictionnaire philosophique ? Quelle est l'attitude de Voltaire à leur égard ?
Occurrences des mots « Juif » et « Hébreu »
S'il n'y a pas, redisons-le, d'article « Juifs » dans les 118 articles de l'édition définitive (1769) on en dénombre 18 consacrés à l'histoire ou aux croyances des Juifs. Mais il est aussi question des Juifs, ne serait-ce qu'en passant, dans un grand nombre d'autres articles, au point que la fréquence des occurrences du mot Juif (nom ou adjectif) est, de loin, bien plus forte que celle des mots comparables (arabe, chrétien, romain, etc.).
Si on ajoute les occurrences du mot hébreu, il n'est pas douteux que les Juifs constituent pour l'auteur un sujet privilégié de réflexion.

Toutefois le fait que 60 articles ne contiennent absolument aucune référence ou allusion aux juifs, même indirectement (comme « Dieu », « Dogmes », « Foi », « Liberté de penser », « Persécution », « Tyrannie », où la charge militante est particulièrement forte), nous rappelle que le Dictionnaire philosophique n'est pas essentiellement un livre sur (ou contre) les Juifs et suggère que les Juifs n'obsèdent pas leur auteur autant qu'on veut bien le dire.
À quelques exceptions près, les Juifs dont il s'agit sont les Juifs anciens. Voltaire n'évoque les Juifs ses contemporains que dans huit brefs passages […]
En revanche les passages relatifs aux Juifs anciens sont innombrables. Dégageons seulement les traits essentiels de l'image du peuple juif proposé par Voltaire.
[…]
« C'est un exemple singulier de la stupidité humaine que nous avons si longtemps regardé les juifs comme une nation qui avait tout enseigné aux autres » (p. 5).
Sans avoir donc rien apporté aux hommes, les Juifs se sont distingués par leur « aliénation d'esprit » d'une part, par leur inhumanité d'autre part. À travers cette évocation des Juifs, c'est l'Ancien Testament qui est visé comme ouvrage monstrueux et choquant.
[…]
La Bible est un défi au bon sens, l'effarement de « l'esprit humain »
[…]
Voltaire ne se prive pas d'exercer son ironie qui confond dans la même raillerie le livre saint et ceux qui s'en réclament, « les Hébreux, ce seul peuple conduit par la divinité même », (p. 22).
Voltaire ne se prive pas de faire un relevé de ce que la Bible accumule de crimes et turpitudes : anthropophagie (p. 26), coprophagie (p. 191), lubricité démente (pp. 192-193), inceste (p. 224), sacrifices humains (« Jephté », pp. 256-257), assassinats en chaîne (pp. 234 et 345). […]
La conclusion va de soi : « si le Saint-Esprit a écrit cette histoire, il n'a pas choisi un sujet fort édifiant » (p. 234).

 

Antijudaïsme et antisémitisme
[…]
Est-il aussi logique, pour autant, qu'on puisse parler d'antisémitisme ?
Dans ce cas, ceux qui avant Voltaire ont fait le procès des croyances bibliques et qui ont pu lui servir de modèles comme les déistes anglais, Bayle ou les auteurs des manuscrits clandestins, seraient également antisémites.

Antisémite aussi le curé Meslier. […] qui tire argument du mépris de ses contemporains envers les Juifs pour mieux instruire le procès « de toutes les divinités et de toutes les religions du monde » […]
On doit d'abord constater que chez Voltaire les attaques contre les anciens Juifs n'excluent nullement, dans le Dictionnaire philosophique, l'appel à la tolérance envers les Juifs contemporains.[…]
Voltaire invite tous les croyants à « se tolérer mutuellement » (p. 91) et, de toute évidence, n'inspire aucune sympathie pour les inquisiteurs qui brûlaient « les hérétiques, les musulmans et les juifs » (p. 252) ou pour ces Romains qui « éventraient les Juifs » (p. 281). […]
« On doit certainement en conclure que ceux qui entendent parfaitement ce livre doivent tolérer ceux qui ne l'entendent pas [...], mais ceux qui n'y comprennent rien doivent tolérer aussi ceux qui comprennent tout » (pp. 224-225).[…]
[...], il est plus clair encore que nous devons nous tolérer mutuellement parce que nous sommes tous faibles, inconséquents, sujets à la mutabilité, à l'erreur » (p. 407).
Si des lecteurs d'aujourd'hui tendent à négliger ces appels réitérés à la tolérance en faveur des Juifs, c'est sans doute qu'ils sont plus sensibles aux attaques outrancières dont les Juifs et l'Ancien Testament sont la cible.
[…]
Voltaire s'en prend à la Bible parce qu'il en veut à « l'ignorance » et au « fanatisme » des chrétiens .
À l'article « Fanatisme », il n'est pas question de juifs mais de Clément, Châtel, Ravaillac, Damiens, des convulsionnaires et autres « énergumènes ». Or « ces misérables ont sans cesse présents à l'esprit les exemples d'Aod, de Judith ou de Samuel » (p. 197).
Inutile donc de contredire ou d'atténuer l'interprétation qu'on a souvent donnée et dès le XVIIIe siècle de l'antijudaïsme voltairien : celui-ci n'est que la pierre angulaire de son combat contre l'infâme.
[…]
On ne parlera donc pas d'antisémitisme, à propos de Voltaire, mais d'antijudaïsme. Cet antijudaïsme étant, fondamentalement, une dimension de son antichristianisme.
[…]
La problématique dans laquelle Voltaire enferme son lecteur et où il s'enferme lui-même l'amène, en toute logique, à noircir l'« horrible tableau » du judaïsme. Du même coup, l'horreur que les Juifs inspirent se déplace. Ce n'est plus le peuple déicide qui est l'objet du mépris légitime, mais le peuple de Moïse et de David d'où le Christ est issu.
On le comprend mieux en comparant la vision des juifs contenue dans le Dictionnaire philosophique à celle que reflète et accrédite le Dictionnaire de Trévoux (1771, art. « Juif ») : ici le « peuple juif » a été le seul peuple « qui connût le vrai Dieu et qui l'adorât purement » mais, après avoir méconnu et crucifié le Christ, « depuis ce temps-là, ils ont toujours porté les marques de la malédiction divine.., méprisés et haïs partout… ».
Si on veut à tout prix parler d'antisémitisme au XVIIIe siècle, c'est plutôt du côté de cette idéologie traditionnelle qu'il faut le chercher, en 1771, que du côté de Voltaire.
[…]
On a voulu invoquer encore d'autres motifs.
Faut-il, une fois de plus, spéculer sur les déboires personnels de Voltaire avec des financiers juifs ?
Cette question, comme la précédente, remarquons-le, n'a de sens que si on accepte d'abord l'antisémitisme de Voltaire comme une donnée d'évidence et qu'on cherche à l'expliquer.
Il est impossible en lisant le Dictionnaire philosophique, de savoir si son auteur a eu des démêlés avec des banquiers israélites.
[…]
Voltaire, tout en accablant les juifs anciens, invite à tolérer les juifs modernes. […]
La lecture du Dictionnaire philosophique, si elle met bien en évidence l'antijudaïsme de Voltaire, n'autorise donc pas à parler de son antisémitisme. […]
Son antijudaïsme, indéniable, procède de la logique d'une polémique soutenue par une idéologie où la haine du juif en tant que tel n'entre en aucune façon, bien au contraire.
«Que l'antisémitisme ait eu recours occasionnellement à Voltaire ne suffit pas à prouver que celui-ci ait été antisémite et moins encore l'instigateur de l'antisémitisme moderne.
Pour nous qui avons souffert du nazisme et qui tenons la lutte contre le racisme pour une obligation civique élémentaire, il est évident que tout mépris à l'égard des juifs crée un sentiment de gêne. Mais ce n'est pas parce que certaines phrases de Voltaire nous font mal que nous devrions le confondre dans la tourbe des persécuteurs.
Voltaire n'est pas Céline. Le paradoxe serait trop fort qu'on fasse de celui-là un raciste dans le temps même qu'on réhabilite celui-ci.»
«L'antisémitisme n'explique pas plus Voltaire que Voltaire n'explique l'antisémitisme.
Ce n'est pas à la lecture du Dictionnaire philosophique qu'on devient antisémite. L'antisémitisme n'a jamais cherché sa doctrine chez Voltaire. On peut s'en convaincre en lisant l'annotation du Voltaire antijuif de 1942.
Il est non moins vrai que ce n'est pas d'abord chez Voltaire qu'on trouve des raisons pour combattre l'antisémitisme. Pour ce combat, il y a d'abord l'expérience et les raisons de notre temps. Ce qui ne signifie pas que Voltaire, en compagnie de quelques autres, n'ait pas sa place dans la lointaine genèse et l'histoire de ces raisons-là.»

Roland Desné, 1975.

La pagination renvoie à l'édition du Dictionnaire philosophique dans les « Classiques Gamier » (texte établi par R. Naves, préfacé par Julien Benda depuis la première édition (1936) jusque dans les rééditions antérieures à 1967, et depuis cette date, par Étiemble.
 

Voltaire et Dieu

La religion de Voltaire
On sait qu'au XVIIIe siècle, l'esprit philosophique c'est aussi l'esprit d'examen, le doute méthodique, particulièrement appliqué aux sujétions et croyances imposées par la religion dominante. On trouve dans la thèse de René Pomeau, La Religion de Voltaire, un exposé des choix et des refus du philosophe de Ferney.
Fils de notaire, Voltaire est né dans une famille catholique. Son frère aîné, Armand, fut éduqué par les Oratoriens, suspects de jansénisme. Armand fut un janséniste forcené, familier des convulsionnaires de Saint-Médard. il fut même tonsuré en 1709, mais il renonça à l’état ecclésiastique pour devenir trésorier de la Chambre des Comptes.
Les rapports des deux frères ne furent pas plus chaleureux que ceux de Diderot avec son frère chanoine, lui aussi dévot fanatique.

François-Marie Arouet fut baptisé le 22 novembre 1694 en l’église Saint-André-des-Arts.
Il fit ses études chez les Jésuites, au Collège Louis-le-Grand, rue Saint-Jacques. Il écrira plus tard que « les jésuites ne lui avaient appris que du latin et des sottises», mais il reçut une très solide formation à l’éloquence et fut initié au théâtre que les Pères pratiquaient comme une école de vertu et d’élégance mondaine. Il eut des maîtres de grande qualité et fut un élève brillant.


Le premier combat de Voltaire
Le cimetière janséniste de Saint-Médard fermé par les autorités civiles, les convulsionnaires interrogés à la Bastille, Voltaire engage un combat solitaire contre le plus grand des Jansénistes : Pascal.
En 1734, c’est la dernière des Lettres philosophiques. voir ici.
les Jansénistes crient au blasphème, l’impie doit fuir à Cirey.
Dès lors, le combat ne cessera jamais : en 1739, 1742, 1776…


Les refus
L'obsession du Dieu bourreau et du prêtre cruel est liée au rejet d'une religion qui, avec le dogme de la faute originelle, a privé l'homme de toute liberté, puis a souillé Dieu en imaginant son incarnation pour le rachat de l'humanité.
De là découle toute la critique biblique de Voltaire, qui ne voit dans l'Écriture que déraison et horreurs, comme il ne voit dans l'histoire du christianisme qu'une accumulation sanglante de crimes et de persécutions, depuis les dissensions des premiers siècles jusqu'aux croisades, et des conversions forcées jusqu'à la SaintBarthélemy.


Le Dieu de Voltaire
Mais cette condamnation des péripéties de l'Histoire et ce rejet d'un Dieu engagé dans l'Histoire, par le contrat passé avec le peuple élu, ou par le mythe du Rédempteur, sont indissociables de la conception sublime qu'a Voltaire de la divinité. L'auteur du Dictionnaire est resté fidèle au « Dieu de Locke, de Clarke et de Newton », à l'éternel Géomètre, au Dieu de tous les mondes, dont on ne peut connaître les attributs. Il proclamera, en marge du Systàme de la nature dont il combattra l'athéisme : « Dieu, la raison l'admet, l'insolence le définit ».

Le problème du Mal
Mais il affirme l'omniprésence de Dieu, garant du sens du juste et de l'injuste présent en tout homme, et qualifié parfois de père de tous les êtres humains. L'existence du mal paraît difficilement
compatible avec sa puissance et sa bonté ?
Le philosophe n'essaie pas de percer ce mystère ; il refuse, d'ailleurs, l'idée paralysante que l'homme est déchu ou perverti. Quand il reconstitue la découverte de Dieu par l'esprit humain, il le voit, certes, d'abord figuré comme un chef, dans chaque bourgade, par des hommes apeurés. Mais c'est pour ajouter que la raison a permis d'accéder, par degrés, à la notion d'un Dieu unique et formateur du monde.


L’immortalité de l’âme
Toutefois, après 1750, c'est sa fonction de « rémunérateur et vengeur » qui est mise en relief. Argument à usage externe ou conviction authentique de Voltaire ? Elle exigerait la croyance à l'immortalité de l'âme, et on connaît le scepticisme du patriarche à ce sujet.
Cela amène René Pomeau à poser la question d'une double doctrine chez un apôtre du déisme qui serait devenu, en quelque sorte, un « quatrième imposteur », à la suite des fondateurs des trois grandes religions monothéistes. Cependant, Voltaire formule, par endroits, l'hypothèse de la survie grâce à une « monade », à qui Dieu aurait accordé la pensée et qu'il ferait subsister après la destruction du corps.
Outre le souci de l'ordre social, cette aspiration semble bien correspondre au souhait sincère d'une justice post mortem, d'un avenir compensatoire pour tant d'hommes qu'il voit malheureux malgré leur vertu.
Il remplace, d'ailleurs, dans les années 1750, les mots « déisme » et « déiste » par « théisme » et « théiste », qui supposent la croyance en un justicier éternel et la pratique de la morale.


Lutte contre le matérialisme athée
Cette croyance en une Providence générale, ainsi que la crainte du désordre, en l'absence de tout frein, l'opposent de plus en plus aux matérialistes athées, à la fin des années 1760, en même temps qu'il poursuit le combat contre l'Infâme.

Lutte contre le déisme mystique
Les réfutations du Dictionnaire, lors de ce combat, peuvent éclairer, a contrario, la démarche intellectuelle de Voltaire. Elles témoignent, le plus souvent, d'un grand immobilisme et reproduisent les enseignements d'une religion monolithique.
Toutefois, la critique de réception a permis de confronter, sur quelques grandes questions, les points de vue du philosophe de Ferney et d'un des apologistes les plus célèbres, Nicolas-Sylvestre Bergier, qui avait publié des remarques raisonnées sur quarante-six articles du Dictionnaire.
Alfred J. Bingham a opposé les deux textes sur les problèmes de la certitude et de la foi, de la matière et de l'esprit, de Dieu, de l'âme, du destin, du mal, des liens entre religion et morale. Il en ressort, chez Bergier, une défense du mystère, de la puissance de Dieu qu'il refuse d'imaginer soumis à des lois, de la croyance à la Providence et à la survie, cette dernière étant moralement nécessaire, partagée par les Anciens et les primitifs même, et indissociable de la croyance à la liberté humaine.
Bergier distingue absolument la pensée et la matière, et rejette le fatalisme matérialiste. Ces débats permettent de mieux voir comment, dans "Certain", "Foi", "Corps", "Enfer", "Chaîne des événements", "Bien (Tout est)", "Destin", "liberté", "Nécessaire", "Athée", "Catéchisme chinois" etc, Voltaire s'est écarté, parfois avec difficulté et hésitation, des schémas de pensée habituels.

5 Dans son article « The earliest criticism of Voltaire's Dictionnaire philosophique », Studies on Voltaire, 47, 1966, pp. 1537.


Les luttes contre les religions constituées
Mais l'illustration principale de la lutte contre la religion dominante est constituée, dans le Dictionnaire, par la critique biblique, presque omniprésente, surtout dans les dernières éditions.
Plusieurs études ont tenté de mieux cerner, sur le plan idéologique ou d'un point de vue tactique, les positions de Voltaire. On avait souvent discerné, dans la virulence voltairienne contre la religion juive, des résonances « racistes », comme le montrait déjà le texte d'Y. Florenne.
Les accusations d'antisémitisme ont été discutées dans de nombreux articles, indiqués par
R. Desné* qui a, à son tour, analysé l'antijudaisme du Dictionnaire, en posant la question de l'antisémitisme de son auteur. Après avoir dénoncé les compilations malhonnêtes qui, au vingtième siècle, ont fait de Voltaire un « antijuif », il a précisé que les Juifs qu'il mentionnait étaient, le plus souvent, les juifs anciens.
Si le philosophe souligne leur grossièreté, c'est pour mieux mettre en lumière leurs emprunts aux autres peuples et atteindre ainsi l'Ancien Testament comme livre qualifié d'inspiré.
Pour le critique, son antijudaïsme est indéniablement une dimension de son antichristianisme ; et son offensive contre la barbarie, qui ne se limite pas aux exemples donnés par les Hébreux, trouve simplement dans la Bible une cible privilégiée.
Bien que l'antisémitisme ait pu avoir recours occasionnellement à Voltaire, cela ne prouve pas qu'il était antisémite.
R. Desné rappelle qu'il invitait, au contraire, à tolérer les Juifs modernes et ne jugeait pas leurs possibilités de progrès entravées, par une fatalité de type racial ; mais son antijudaïsme lui faisait voir, cependant, dans leur passé religieux un lourd handicap.

 

Source : sculfort.fr / Roland Desné, 1975.

Voltaire était-il antisémite ?
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