Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

le blog lintegral

actualités, économie et finance, nouvelle technologie, entrepreneuriat, histoire et colonisation...


Jean Jaurès, le prophète

Publié par medisma sur 8 Mai 2014, 20:53pm

L'ANNÉE DU CENTENAIRE DE JAURES

Le 31 juillet prochain sera célébré le centenaire de la mort de Jean Jaurès, survenue au café du Croissant dans les circonstances dramatiques que chacun connaît. Des articles sur cet homme exceptionnel seront publiés régulièrement dans ce blog.

 

 

Jean Jaurès, le prophète

Le tribun socialiste était un mystique. Le héraut de la paix, un vrai patriote. Portrait d’un homme qui fut trop complexe pour n’être que d’un camp.

« Eh bien quoi ! Jaurès, pendant que vous nous faites manger du curé, vous faites bouffer le bon Dieu à votre demoiselle ? » Nous sommes en juillet 1901. Jean Jaurès vient d’assister à la première communion de sa fille, Madeleine. L’attaque, méchante, émane des rangs de la gauche, cette gauche férocement anticléricale qui a toujours soupçonné Jaurès de tiédeur à ce sujet. N’a-t-il pas écrit, dix ans plus tôt : « Quiconque n’a pas une foi ou un manque de foi est une personne médiocre » ? N’a-t-il pas affirmé : « C’est Dieu qui est, pour l’homme simple, la mesure et l’essence de la réalité » ? Enfin n’a-t-il pas avoué : « Oui, dans ma pauvre tête fatiguée, il y a Dieu » ?

C’est un fait. Icône de la gauche, référence incontournable du monde enseignant où son discours « Pour la laïque » fait figure de parole d’Évangile, Jean Jaurès aura été, toute sa vie, travaillé par ce qu’il appelait « une arrière-pensée » religieuse. S’il a eu des mots très durs envers l’Église catholique en tant que structure sociale, et si, jeune normalien, il avait récusé l’Incarnation et la Résurrection, il prendra toujours soin d’ajouter qu’il ne faisait pas partie « de ceux que le mot Dieu effraie ».

Refusant toute “séparation de combat” à l’époque de la loi Combes et de celle sur la séparation des Églises et de l’État, il ne souhaitera jamais faire de la laïcité une arme contre la religion et disait son inquiétude de ce que certains puissent penser que « c’est par la violence, dans les familles ou dans l’État, qu’il faut abolir les anciennes croyances ».

La première communion de sa fille ayant déclenché une vive polémique, Jaurès surmontera sa stupeur initiale pour rappeler que cet événement privé relevait de son libre arbitre, comme l’avait été son propre mariage à l’église, ou son assiduité à la messe dominicale, et dira tout haut son effarement devant les ravages de l’anticléricalisme et de « la libre-pensée de ruisseau ». Ne craignant pas de s’attaquer aux symboles, fussent-ils de nature folklorique, il avouera à cette occasion que « le grossier couplet de la Carmagnole “le Christ à l’écurie, la Vierge à la voirie” [l’avait] toujours choqué, non par sa grossièreté même mais parce qu’il [lui] sembl[ait] exprimer la révolte débile et convulsive plus que la liberté de la raison ».

Quel professeur, inspecteur ou ministre oserait aujourd’hui soutenir, avec Jaurès, l’intérêt pour l’école publique de maintenir l’enseignement de la morale, des devoirs en vers Dieu et même du « messianisme hébraïque » ? Et aller jusqu’à affirmer que l’instruction religieuse doit dépasser un spiritualisme statique ouvrant sur « un Dieu de centre gauche » ? Qui prétendrait redouter que l’école devienne un lieu de propagation de la libre-pensée, un lieu où s’affirmerait « un anticléricalisme subalterne, superficiel et frivole » ? Il fallait que l’élu du Tarn soit un socialiste vraiment à part pour que son vieil ennemi, le féroce Clemenceau, dénonce à la Chambre, en 1905, une alliance tacite « sous la férule de Jean Jaurès et le goupillon d’Albert de Mun », le député royaliste, fondateur du corporatisme chrétien.

Selon Jean-Pierre Rioux, auteur d’une biographie de Jean Jaurès, cet aspect du personnage n’a été que tardivement soumis « à la méditation de la gauche », qui préférait retenir le tribun socialiste, le député des mineurs de Carmaux, le fondateur de l’Humanité. Pourtant, des mots de Léon Blum au Panthéon en 1924 : « Nous le gardons pour nous et tout en le gardant nous le remettons à la nation et à l’Histoire », à la rose posée par François Mitterrand le 21 mai 1981, le regard de la gauche sur son grand homme s’est peu à peu déplacé du registre de la filiation, de l’héritage, même controversé, vers le simple devoir de mémoire, voire, selon l’historien, vers le « dépôt des chrysanthèmes à la Toussaint ».

Cette récupération partiale, cette difficulté de la gauche à appréhender Jaurès, s’explique. La singularité de ce « grand pontife de l’optimisme officiel », disait Charles Péguy, ne se limitait pas à cette question religieuse ou, plutôt, celle-ci déterminait en partie d’autres attitudes, d’autres positions jaurésiennes qui, toutes réunies, composaient un personnage inclassable. À la fois mystique et politique, persuadé de l’existence d’une vérité absolue (« Si vous n’y croyez pas, que faites-vous au pouvoir ? », avait-il jeté à Clemenceau), obsédé par sa quête d’unité, il était trop philosophe, trop historien, pour n’être que d’un parti. « En 1885, il se dit lui-même isolé, écrit Jean-Pierre Rioux : rejeté par les modérés, mal vu des socialistes, il rêve d’alliance entre le peuple et la bourgeoisie républicaine, il reste accroché à ses espérances messianiques et salvatrices de justice sociale, d’égalité vraie, de souveraineté du travail. »

Sur d’autres sujets, sa pensée détonne, à gauche. Ainsi ses réflexions sur la patrie. Lui qui est resté dans les mémoires comme l’homme qui déclara qu’une société patriotique « porte en elle la guerre comme une nuée dormante porte l’orage » savait aussi trouver des mots pour exalter « les patries, [qui,] en leur mouvement magnifique de la nature à l’esprit, de la force à la justice, de la compétition à l’amitié, de la guerre à la fédération, ont à la fois toute la force organique de l’instinct et toute la puissance de l’idée ». À la phrase de Marx : « Un prolétaire n’a pas de patrie », dont il disait qu’elle était « la négation sarcastique de l’Histoire elle-même » et qu’elle obligeait le prolétariat à rompre « sa solidarité historique avec toutes les forces qui l’entouraient », Jaurès préférait cette formule : « La patrie, c’est la multiplication de l’âme individuelle par l’âme de tous. » Qui oserait ces mots aujourd’hui ?

Assassiné le 31 juillet 1914, à la veille de la mobilisation, Jaurès est mort en même temps que cette paix qu’il avait voulu défendre jusqu’au bout, persuadé qu’il était (avec une rare prescience) du carnage qui s’annonçait. Il n’est pas niable que la violence – sous toutes ses formes – lui répugnait. Mais en vrai patriote, “fils de 1789” (la Révolution ne chantait-elle pas « Mourir pour la patrie est le sort le plus beau, le plus digne d’envie » ?), fasciné par les soldats de l’an II, Jean Jaurès vota sans hésiter les crédits militaires pour le maintien de la présence française au Tonkin en 1887 et, lorsqu’il évoque les années 1870 et 1871 dans son Histoire socialiste, ce sera pour y dire son amour de la patrie blessée, « la nation française humiliée », et non pour y parler de la Commune.

Enfin, s’il repoussa toujours toute idée de revanche, il évoqua quand même la nécessité pour chacun, si le conflit devait advenir, de mener « la guerre sainte pour notre France bien-aimée », des mots qui aujourd’hui feraient frémir. Et sur ce sujet de l’engagement militaire, Jaurès, qui confessait de la tendresse pour Jeanne d’Arc, ne cachait pas l’inquiétude que lui inspiraient les antipatriotes, tel Gustave Hervé qui affirmait « notre patrie, c’est notre classe » et rêvait de voir les soldats mettre la crosse en l’air.

Sait-on que Jaurès n’a jamais cru au grand soir, à la dictature du prolétariat ? Que, attaché à un souci constant d’unité, il désapprouvait la grève ? Certes, il a soutenu des grévistes, il s’en est fait le porte-voix – et quelle voix – , de nombreux discours l’attestent. Mais il détestait la violence contagieuse de la grève, « cette arme tristement nécessaire » et, à propos du mythe cégétiste de la grève générale, il n’y voyait « pas le moins du monde un moyen d’émancipation et de progrès ».

C’est Jaurès qui écrivait : « Je ne saurais trop vous redire : le capital et le travail sont inséparables. Il faut des patrons aux ouvriers comme il faut des généraux aux soldats. » Jaurès encore qui, dans la Dépêche de Toulouse, en mai 1890, trouvait ces mots pour défendre les petits patrons : « Le patronat a ses misères qui ne sont pas les mêmes que celles de l’ouvrier, qui sont moins apparentes, moins étalées, mais qui souvent sont poignantes aussi. [Les patrons] travaillent avec leur petite équipe d’ouvriers, autant qu’eux, plus qu’eux, pour donner l’exemple. […] Lorsque les ouvriers accusent les patrons d’être des jouisseurs qui veulent gagner beaucoup d’argent pour s’amuser, ils ne comprennent pas bien l’âme patronale. »

La voix des ouvriers au secours de l’âme patronale ! On croirait à de la schizophrénie s’il ne s’agissait que de mobiliser des phrases, des citations, justifiant toutes les récupérations politiques. Celles-ci sont vaines. La vérité est que Jaurès n’est pas réductible à l’un ou l’autre de ses aspects. De même qu’il a toujours contesté l’idée que l’action socialiste puisse se réduire à la lutte des classes, il s’est toujours soustrait à l’embrigadement militant, a toujours refusé la pensée sommaire.

Un dernier épisode, lui aussi peu commenté à gauche, illustre mieux encore la difficulté qu’il y a à saisir un personnage historique et, a fortiori, à se l’accaparer : c’est l’affaire Dreyfus. Qu’écrivait Jaurès en décembre 1894, deux jours après la condamnation ? « On a surpris un prodigieux déploiement de la puissance juive pour sauver l’un des siens. […] Dreyfus livrait des documents secrets pour de l’argent, voilà tout. » Et, quelques années plus tard, en évoquant Émile Zola et son fameux « J’accuse…! » : « Derrière lui, derrière son initiative hardie et noble, toute la bande suspecte des écumeurs juifs marche, sournoise et avide, attendant de lui je ne sais quelle réhabilitation indirecte, propice à de nouveaux méfaits. »

Jaurès n’était pas pour autant antisémite, il était surtout un homme de son temps. « À la fin de 1894, écrit Jean-Pierre Rioux, quand Dreyfus a été jugé, condamné et déporté, Jaurès n’a pas plus que d’autres contesté sa culpabilité. Même s’il ne cultivait en rien l’esprit de revanche, il voyait trop dans l’armée une école de patriotisme et de démocratie pour songer à mettre en cause le verdict d’un conseil de guerre composé d’officiers français. » Mais, soucieux de vérité, et convaincu par ses amis normaliens (dont Lucien Herr), Jaurès reviendra sur son jugement à l’encontre de Dreyfus et s’en fera alors un ardent défenseur. Certains de ses “camarades” socialistes, comme Jules Guesde, n’estimeront pas nécessaire d’en faire autant parce que, capitaine, bourgeois et juif, Dreyfus représentait tout ce qu’ils détestaient.

S’il ne fut jamais ministre, Jaurès a exercé sur l’histoire politique de son temps une influence considérable. Celui que l’on surnommait “le grand dominicain de la religion humaine”, doué d’une activité intellectuelle et même physique hors norme, n’aura eu de cesse d’appeler chaque homme à se livrer à « cette action vaillante et juste qui continue, en quelque sorte, l’oeuvre de Dieu »

Par Mickaël Fonton / valeursactuelles

 

 

Jean Jaurès, le prophète
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents