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Louis XIV, “ l’Etat, c’est ma dette”

Publié par medisma sur 17 Mai 2014, 19:56pm

Louis XIV, “ l’Etat, c’est ma dette”

 

 

En 1702, un Parisien fut embastillé pour avoir insulté le roi et madame de Maintenon. « Le nommé Jacques Le Perche a dit que le roi ne songeait qu’à sucer ses peuples et manier le c… de sa vieille. Et qu’il sera bientôt le roi des gueux et que tel qui porte aujourd’hui des habits dorés sera obligé avant deux ans de les vendre pour avoir du pain. […] Il dit aussi que le roi avait ruiné son royaume [et qu’il] se f… du peuple. »

 

En ouvrant un cycle guerrier dès 1635 qui ne s’achèvera qu’en 1714, la monarchie ne cesse d’aggraver la pression fiscale, provoquant l’exaspération populaire et une série de révoltes séditieuses dans toutes les provinces. De 1648 à 1653, la fronde des princes et d’une partie de la noblesse d’épée contre l’autorité royale anéantit la féodalité pour laisser place à l’État centralisateur instauré par Richelieu. Le souverain doit sans cesse soutenir le Trésor royal en faisant appel au crédit. La dette explose, atteignant à la fin du règne un niveau proche des revenus du pays. Les recettes étant, quant à elles, hypothéquées sur l’avenir… On entend partout le même cri : “Vive le roi sans gabelle !”

La crise est européenne. Pour couvrir ses dépenses, le Trésor royal a recours à plusieurs types de ressources : la taille roturière, le seul impôt direct, qui représente environ le tiers des recettes fiscales, tandis que les deux autres tiers sont apportés par les impôts indirects. Le plus important d’entre eux est la gabelle sur le sel, ressource dont l’État a le monopole depuis deux siècles. Mais l’insuffisance des rentrées fiscales, surtout en temps de guerre, conduit le roi à emprunter. Cet appel constant au crédit des financiers entraîne un cercle vicieux qui finit par déboucher sur des banqueroutes répétées et une détestation universelle de la finance.

Devenus les rouages indispensables d’un État aux abois, les hommes d’argent ont un rôle majeur qui croît à la mesure des difficultés et des ambitions territoriales du souverain. En l’absence d’une banque centrale susceptible de consentir des avances, le gouvernement du roi n’a d’autre recours que de solliciter la richesse des particuliers, souvent au sein même du pouvoir en un inextricable imbroglio d’intérêts familiaux. D’énormes mouvements de fonds façonnent d’étroites relations et placent les financiers “en compte courant avec l’État”. Comme ils mettent ainsi à sa disposition des “crédits d’urgence”, leur position est de toute première importance.

Certains d’entre eux assurent le paiement des troupes, leur approvisionnement en vivres, en vêtements, en équipements, parfois en armes et en munitions, prenant au passage leur dîme sur des quantités considérables de denrées alimentaires et de produits manufacturés. D’autres prennent une participation dans de nombreuses créations de rente et d’office et par l’affermage, le contrôle des impôts indirects. Le financier devient alors à la fois fonctionnaire et banquier de l’État, s’agrégeant solidement à une administration royale dont il tire la majeure partie de sa puissance.

De tous les impôts, la taxe sur la vente du sel, denrée essentielle et objet de négoce, est considérée par une large partie de la population comme l’archétype de l’arbitraire et de l’injustice. Depuis 1578, ce prélèvement est confié à des intermédiaires, les fermiers, qui avancent son produit au roi, se chargeant ensuite de recouvrer les sommes dues auprès des redevables. Cet affermage, aliénation des biens de la Couronne à une compagnie de financiers, permet au régime de s’assurer de recettes certaines pour amortir ses nombreuses difficultés de trésorerie.

Comme l’écrit Daniel Dessert dans son livre consacré à “l’argent du sel”, « l’État s’en remet à des forces sur lesquelles il n’a guère de prise, puisqu’il en dépend d’autant plus que les impôts indirects constituent une part croissante de ses ressources ». Mais ce fermier n’est souvent qu’un homme de paille à la solde du financier lui-même à l’origine de la compagnie contrôlant la ferme. Laquelle met en relation un certain nombre de “publicains” qu’il est difficile d’identifier, leur anonymat étant préservé. Tout comme celui des bailleurs de fonds privés qui leur apportent les capitaux nécessaires pour qu’ils les fassent fructifier. S’élaborent alors des réunions d’hommes fondées sur des alliances et des amitiés où s’effacent presque toujours, comme par miracle, les clivages sociaux mais également ceux, pourtant si vifs, entre réformés et bons catholiques.

Mais ces bailleurs de fonds privés, qui sont-ils ? Pour la période 1632-1663, on en compte trois cents qui ont pu avancer plus de 11 millions de livres au roi. « L’ampleur plus ou moins forte des apports, écrit Daniel Dessert, laisse entrevoir plusieurs types de bailleurs : petits et gros prêteurs appartiennent au même milieu, leurs motivations suivent la conjoncture financière. » Les officiers sont les plus nombreux. Parmi eux, on trouve des commensaux, des maîtres d’hôtel et des secrétaires du roi. La plupart hantent les couloirs du pouvoir cherchant à accéder au second ordre du royaume. La présence d’officiers de finance montre également la collusion entre milieux d’affaires et haute ad ministration. Avec l’aggravation des conflits à l’extérieur, le lien entre armée et argent s’amplifie. Les officiers de justice ne sont pas en reste, du procureur au Parlement aux présidents de la Chambre des comptes ou du parlement de Paris. On trouve parmi eux la plupart des contrôleurs des activités fiscales.

Mais c’est l’épée, dans ce qu’elle a de plus célèbre, qui figure au premier rang des bailleurs. « Certes, la noblesse est diverse, écrit Daniel Dessert, mais force est de constater la part de l’épée dans le groupe des gros préteurs. Avec une vingtaine d’individus, la vieille noblesse fournit 13 % de l’ensemble des investisseurs et 75 % des plus gros porteurs. » Ils portent des noms illustres : Lorraine, Bourbon-Condé, Choiseul, La Trémoille, La Rochefoucauld, Montmorency…

Ces familles finissent par se constituer en groupes, remédiant ainsi à l’absence, à l’époque, de véritables institutions bancaires. La collecte des fonds se fait par le bouche à oreille. Chacun est à son tour créancier ou débiteur. Les capitaux changent de mains, les biens également. Tous sont parents ou alliés. Deux cents familles (déjà !) concentrent les richesses. Pouvoir au sein du pouvoir, elles sont recrutées dans les plus hautes sphères de l’État. La triade Richelieu, Mazarin, Colbert en est l’épicentre.

Pour soutenir financièrement sa politique axée sur la lutte contre les Habsbourg, “l’État Richelieu” accorde au revenu du sel, le plus impopulaire, une importance particulière. « Entre les divers surintendants des Finances qui ont été de mon temps, écrit le cardinal-ministre, j’en ai vu les plus entendus en ce qui est du fisc qui égalaient le seul impôt du sel sur les marais aux Indes du roi d’Espagne et qui conservaient ce secret comme le fondement du soulagement du peuple, de la réformation et de l’opulence des États. »

Le cardinal, le premier, étendra son pouvoir grâce à une savante politique matrimoniale, renforçant peu à peu, par la constitution d’un puissant réseau, son emprise sur les milieux ministériels. En qualité de surintendant et grand maître de la navigation et du commerce de France, il parvient à contrôler les activités maritimes et leurs retombées fiscales. Par sa famille, ses alliés et ses clients, il contrôle l’Anjou, l’Orléanais, le Berry et la Bourgogne mais aussi de grandes villes comme Lyon et Bordeaux, gardant une singulière appétence pour la finance et le négoce du sel, ressource que ses aïeux du Plessis exploitaient dès le XVIe siècle. « En moins de dix ans, écrit Daniel Dessert, le cardinal a édifié un royaume au coeur du royaume. » Il anticipe la monarchie absolue. Aucun élément de la puissance publique ne lui échappe.

La victoire du colbertisme et de l’absolutisme royal

Après sa mort, Richelieu fera école. Mazarin qui le secondait lui succède. Celui-ci entend poursuivre la politique de son prédécesseur. Mais il est seul. Privé de l’appui des siens, Mazarin, nobliau d’origine romaine, combat la xénophobie latente des grands du royaume grâce au secours de la reine mère et régente, Anne d’Autriche, et du jeune roi son filleul. Pour ses ennemis, il est le rival qu’il faut abattre, un étranger. Une haine partagée par les classes populaires qui l’appellent “le premier des voleurs”.

L’échec de la fronde des princes contre le pouvoir royal en 1653 confirme l’ascendant du cardinal sur les affaires du royaume et sur le souverain dont il est devenu l’unique et le plus sûr rempart contre ses ennemis. Désormais seule autorité, son adversaire le Grand Condé passé à l’ennemi, Mazarin constituera une immense fortune, se servant plus du pouvoir que servant le pouvoir. Il tire parti de sa position de favori, comme l’avait fait avant lui Richelieu, et contrôle, aidé des frères ennemis Fouquet et Colbert, le complexe politique, économique, fiscal et financier du royaume, jusqu’à devenir plus riche que le roi.

Le procès puis la condamnation du “système” Fouquet, à la mort du cardinal, marquent la victoire à la fois du colbertisme et de l’absolutisme royal. Il s’agit pour le jeune monarque et son ministre de lutter contre les abus de la finance qu’incarne le surintendant déchu et de réduire l’endettement d’un État en faillite perpétuelle. Mais Louis XIV, qui entend désormais gouverner seul, est moins maître du jeu qu’on ne le croit, tant Colbert, passé sans dommage au travers d’un orage qu’il a lui-même provoqué, renforce habilement son tentaculaire lobby en redistribuant les cartes au sein de son réseau de financiers. Dès 1670, l’“État Mazarin” cède sa place à l’“État Colbert”. Un microcosme chasse l’autre, poursuivant de génération en génération son enrichissement alors que leur maître est en faillite chronique…

La monarchie absolue est née de cette collusion entre jouissance et partage du pouvoir dans laquelle se sont mêlées dynasties politiques, charges ministérielles et haute administration. L’aphorisme prêté à Louis XIV, “l’État, c’est moi”, n’est alors, selon Daniel Dessert, qu’un faux-semblant. Loin d’avoir renforcé la puissance du monarque, la triade Richelieu, Mazarin, Colbert, vrai contre-pouvoir, en aura finalement été, par son esprit clanique, dans une large mesure, l’ambigu fossoyeur.

Vincent Freylin / valeursactuelles

 

 

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