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Voltaire : De l’Islam naissant à la mort de Mahomet

Publié par medisma sur 24 Juillet 2014, 21:56pm

Essai sur les moeurs et l'esprit des nations 

 

Une œuvre de Voltaire (1694-1778),
 publiée pour la première fois dans son intégralité en 1756.

 

 

Cette œuvre monumentale, qui comporte 174 chapitres et plusieurs volumes de la Collection des œuvres complètes de M. de Voltaire publiée à Genève par Cramer en 1756, est le résultat d'une quinzaine d'années de recherche effectuées par Voltaire à Cirey, à Bruxelles, à Paris, à Lunéville, en Prusse, en Alsace et à Genève. En 1769, La Philosophie de l'histoire (1765) devient le « Discours préliminaire » de l'Essai. Voltaire révisera le texte jusqu'à sa mort en 1778.

L'Essai constitue l'une des pièces maîtresses de la philosophie des Lumières.

 

CHAPITRE VI.

De l'Arabie, et de Mahomet.

 

Extrait : De l’Islam naissant à la mort de Mahomet

 

Mahomet selon une illustration persane (Bibliothèque nationale de France).

 

De tous les législateurs et de tous les conquérants, il n’en est aucun dont la vie ait été écrite avec plus d’authenticité et dans un plus grand détail par ses contemporains que celle de Mahomet. Ôtez de cette vie les prodiges dont cette partie du monde fut toujours infatuée, le reste est d’une vérité reconnue. Il naquit dans la ville de Mecca, que nous nommons la Mecque, l’an 569 de notre ère vulgaire, au mois de mai. Son père s’appelait Abdalla, sa mère Émine : il n’est pas douteux que sa famille ne fût une des plus considérées de la première tribu, qui était celle des Coracites. Mais la généalogie qui le fait descendre d’Abraham en droite ligne est une de ces fables inventées par ce désir si naturel d’en imposer aux hommes.

Les mœurs et les superstitions des premiers âges que nous connaissons s’étaient conservées dans l’Arabie. On le voit par le vœu que fit son grand-père Abdalla-Moutaleb de sacrifier un de ses enfants. Une prêtresse de la Mecque lui ordonna de racheter ce fils pour quelques chameaux, que l’exagération arabe fait monter au nombre de cent. Cette prêtresse était consacrée au culte d’une étoile, qu’on croit avoir été celle de Sirius, car chaque tribu avait son étoile ou sa planète[2]. On rendait aussi un culte à des génies, à des dieux mitoyens ; mais on reconnaissait un dieu supérieur, et c’est en quoi presque tous les peuples se sont accordés.

Abdalla-Moutaleb vécut, dit-on, cent dix ans. Son petit-fils Mahomet porta les armes dès l’âge de quatorze ans dans une guerre sur les confins de la Syrie ; réduit à la pauvreté, un de ses oncles le donna pour facteur à une veuve nommée Cadige, qui faisait en Syrie un négoce considérable : il avait alors vingt-cinq ans. Cette veuve épousa bientôt son facteur, et l’oncle de Mahomet, qui fit ce mariage, donna douze onces d’or à son neveu : environ neuf cents francs de notre monnaie furent tout le patrimoine de celui qui devait changer la face de la plus grande et de la plus belle partie du monde. Il vécut obscur avec sa première femme Cadige jusqu’à l’âge de quarante ans. Il ne déploya qu’à cet âge les talents qui le rendaient supérieur à ses compatriotes. Il avait une éloquence vive et forte, dépouillée d’art et de méthode, telle qu’il la fallait à des Arabes ; un air d’autorité et d’insinuation, animé par des yeux perçants et par une physionomie heureuse ; l’intrépidité d’Alexandre, sa libéralité, et la sobriété dont Alexandre aurait eu besoin pour être un grand homme en tout.

L’amour, qu’un tempérament ardent lui rendait nécessaire, et qui lui donna tant de femmes et de concubines, n’affaiblit ni son courage, ni son application, ni sa santé : c’est ainsi qu’en parlent les contemporains, et ce portrait est justifié par ses actions.

Après avoir bien connu le caractère de ses concitoyens, leur ignorance, leur crédulité, et leur disposition à l’enthousiasme, il vit qu’il pouvait s’ériger en prophète. Il forma le dessein d’abolir dans sa patrie le sabisme, qui consiste dans le mélange du culte de Dieu et de celui des astres ; le judaïsme, détesté de toutes les nations, et qui prenait une grande supériorité dans l’Arabie ; enfin le christianisme, qu’il ne connaissait que par les abus de plusieurs sectes répandues autour de son pays. Il prétendait rétablir le culte simple d’Abraham ou Ibrahim, dont il se disait descendu, et rappeler les hommes à l’unité d’un dieu, dogme qu’il s’imaginait être défiguré dans toutes les religions. C’est en effet ce qu’il déclare expressément dans le troisième Sura ou chapitre de son Koran. « Dieu connaît, et vous ne connaissez pas. Abraham n’était ni juif ni chrétien, mais il était de la vraie religion. Son cœur était résigné à Dieu ; il n’était point du nombre des idolâtres. »

Il est à croire que Mahomet, comme tous les enthousiastes, violemment frappé de ses idées, les débita d’abord de bonne foi, les fortifia par des rêveries, se trompa lui-même en trompant les autres, et appuya enfin, par des fourberies nécessaires, une doctrine qu’il croyait bonne. Il commença par se faire croire dans sa maison, ce qui était probablement le plus difficile ; sa femme et le jeune Ali, mari de sa fille, Fatime, furent ses premiers disciples. Ses concitoyens s’élevèrent contre lui ; il devait bien s’y attendre : sa réponse aux menaces des Coracites marque à la fois son caractère et la manière de s’exprimer commune de sa nation. « Quand vous viendriez à moi, dit-il, avec le soleil à la droite et la lune à la gauche, je ne reculerais pas dans ma carrière. »

Il n’avait encore que seize disciples, en comptant quatre femmes, quand il fut obligé de les faire sortir de la Mecque, où ils étaient persécutés, et de les envoyer prêcher sa religion en Éthiopie. Pour lui, il osa rester à la Mecque, où il affronta ses ennemis, et il fit de nouveaux prosélytes qu’il envoya encore en Éthiopie, au nombre de cent. Ce qui affermit le plus sa religion naissante, ce fut la conversion d’Omar, qui l’avait longtemps persécuté. Omar, qui depuis devint un si grand conquérant, s’écria, dans une assemblée nombreuse : « J’atteste qu’il n’y a qu’un Dieu, qu’il n’a ni compagnon ni associé, et que Mahomet est son serviteur et son prophète. »

Le nombre de ses ennemis l’emportait encore sur ses partisans. Ses disciples se répandirent dans Médine ; ils y formèrent une faction considérable. Mahomet, persécuté dans la Mecque, et condamné à mort, s’enfuit à Médine. Cette fuite, qu’on nomme hégire[3], devint l’époque de sa gloire et de la fondation de son empire. De fugitif il devint conquérant. S’il n’avait pas été persécuté, il n’aurait peut-être pas réussi. Réfugié à Médine, il y persuada le peuple et l’asservit. Il battit d’abord, avec cent treize hommes, les Mecquois, qui étaient venus fondre sur lui au nombre de mille. Cette victoire, qui fut un miracle aux yeux de ses sectateurs, les persuada que Dieu combattait pour eux, comme eux pour lui. Dès la première victoire, ils espérèrent la conquête du monde. Mahomet prit la Mecque, vit ses persécuteurs à ses pieds, conquit en neuf ans, par la parole et par les armes, toute l’Arabie, pays aussi grand que la Perse, et que les Perses ni les Romains n’avaient pu conquérir. Il se trouvait à la tête de quarante mille hommes tous enivrés de son enthousiasme. Dans ses premiers succès, il avait écrit au roi de Perse Cosroès Second ; à l’empereur Héraclius ; au prince des Cophtes, gouverneur d’Égypte ; au roi des Abyssins ; à un roi nommé Mondar, qui régnait dans une province près du golfe Persique.

Il osa leur proposer d’embrasser sa religion ; et, ce qui est étrange, c’est que de ces princes il y en eut deux qui se firent mahométans : ce furent le roi d’Abyssinie, et ce Mondar. Cosroès déchira la lettre de Mahomet avec indignation. Héraclius répondit par des présents. Le prince des Cophtes lui envoya une fille qui passait pour un chef-d’œuvre de la nature, et qu’on appelait la belle Marie.

Mahomet, au bout de neuf ans, se croyant assez fort pour étendre ses conquêtes et sa religion chez les Grecs et chez les Perses, commença par attaquer la Syrie, soumise alors à Héraclius, et lui prit quelques villes. Cet empereur, entêté de disputes métaphysiques de religion, et qui avait pris le parti des monothélites, essuya en peu de temps deux propositions bien singulières, l’une de la part de Cosroès Second, qui l’avait longtemps vaincu, et l’autre de la part de Mahomet. Cosroès voulait qu’Héraclius embrassât la religion des mages, et Mahomet qu’il se fit musulman.

Le nouveau prophète donnait le choix à ceux qu’il voulait subjuguer d’embrasser sa secte, ou de payer un tribut. Ce tribut était réglé par l’Alcoran à treize dragmes d’argent par an pour chaque chef de famille. Une taxe si modique est une preuve que les peuples qu’il soumit étaient pauvres. Le tribut a augmenté depuis. De tous les législateurs qui ont fondé des religions, il est le seul qui ait étendu la sienne par les conquêtes. D’autres peuples ont porté leur culte avec le fer et le feu chez des nations étrangères ; mais nul fondateur de secte n’avait été conquérant. Ce privilège unique est aux yeux des musulmans l’argument le plus fort que la Divinité prit soin elle-même de seconder leur prophète.

Enfin Mahomet, maître de l’Arabie, et redoutable à tous ses voisins, attaqué d’une maladie mortelle à Médine, à l’âge de soixante-trois ans et demi[4], voulut que ses derniers moments parussent ceux d’un héros et d’un juste : « Que celui à qui j’ai fait violence et injustice paraisse, s’écria-t-il, et je suis prêt à lui faire réparation. » Un homme se leva, qui lui redemanda quelque argent; Mahomet le lui fit donner, et expira peu de temps après, regardé comme un grand homme par ceux même qui le connaissaient pour un imposteur, et révéré comme un prophète par tout le reste.

Ce n’était pas sans doute un ignorant, comme quelques-uns l’ont prétendu. Il fallait bien même qu’il fût très-savant pour sa nation et pour son temps, puisqu’on a de lui quelques aphorismes de médecine, et qu’il réforma le calendrier des Arabes, comme César celui des Romains. Il se donne, à la vérité, le titre de prophète non lettré ; mais on peut savoir écrire, et ne pas s’arroger le nom de savant. Il était poëte ; la plupart des derniers versets de ses chapitres sont rimés ; le reste est en prose cadencée. La poésie ne servit pas peu à rendre son Alcoran respectable. Les Arabes faisaient un très-grand cas de la poésie ; et lorsqu’il y avait un bon poète dans une tribu, les autres tribus envoyaient une ambassade de félicitation à celle qui avait produit un auteur, qu’on regardait comme inspiré et comme utile. On affichait les meilleures poésies dans le temple de la Mecque ; et quand on y afficha le second chapitre de Mahomet, qui commence ainsi : « II ne faut point douter ; c’est ici la science des justes, de ceux qui croient aux mystères, qui prient quand il le faut, qui donnent avec générosité, etc. », alors le premier poète de la Mecque, nommé Abid[5] déchira ses propres vers affichés au temple, admira Mahomet, et se rangea sous sa loi[6]. Voilà des mœurs, des usages, des faits si différents de tout ce qui se passe parmi nous qu’ils doivent nous montrer combien le tableau de l’univers est varié, et combien nous devons être en garde contre notre habitude déjuger de tout par nos usages.

Les Arabes contemporains écrivirent la vie de Mahomet dans le plus grand détail. Tout y ressent la simplicité barbare des temps qu’on nomme héroïques. Son contrat de mariage avec sa première femme Cadige est exprimé en ces mots : « Attendu que Cadige est amoureuse de Mahomet, et Mahomet pareillement amoureux d’elle. » On voit quels repas apprêtaient ses femmes : on apprend le nom de ses épées et de ses chevaux. On peut remarquer surtout dans son peuple des mœurs conformes à celles des anciens Hébreux (je ne parle ici que des mœurs) ; la même ardeur à courir au combat, au nom de la Divinité ; la même soif du butin, le même partage des dépouilles, et tout se rapportant à cet objet.

Mais, en ne considérant ici que les choses humaines, et en faisant toujours abstraction des jugements de Dieu et de ses voies inconnues, pourquoi Mahomet et ses successeurs, qui commencèrent leurs conquêtes précisément comme les Juifs, firent-ils de si grandes choses, et les Juifs de si petites ? Ne serait-ce point parce que les musulmans eurent le plus grand soin de soumettre les vaincus à leur religion, tantôt par la force, tantôt par la persuasion? Les Hébreux, au contraire, associèrent rarement les étrangers à leur culte. Les musulmans arabes incorporèrent à eux les autres nations ; les Hébreux s’en tinrent toujours séparés. Il paraît enfin que les Arabes eurent un enthousiasme plus courageux, une politique plus généreuse et plus hardie. Le peuple hébreu avait en horreur les autres nations, et craignit toujours d’être asservi ; le peuple arabe, au contraire, voulut attirer tout à lui, et se crut fait pour dominer.

Si ces Ismaélites ressemblaient aux Juifs par l’enthousiasme et la soif du pillage, ils étaient prodigieusement supérieurs par le courage, par la grandeur d’âme, par la magnanimité : leur histoire, ou vraie, ou fabuleuse, avant Mahomet, est remplie d’exemples d’amitié tels que la Grèce en inventa dans les fables de Pylade et d’Oreste, de Thésée et de Pirithoüs. L’histoire des Barmécides n’est qu’une suite de générosités inouïes qui élèvent l’âme. Ces traits caractérisent une nation. On ne voit, au contraire, dans toutes les annales du peuple hébreu, aucune action généreuse. Ils ne connaissent ni l’hospitalité, ni la libéralité, ni la clémence. Leur souverain bonheur est d’exercer l’usure avec les étrangers ; et cet esprit d’usure, principe de toute lâcheté, est tellement enraciné dans leurs cœurs, que c’est l’objet continuel des figures qu’ils emploient dans l’espèce d’éloquence qui leur est propre. Leur gloire est de mettre à feu et à sang les petits villages dont ils peuvent s’emparer. Ils égorgent les vieillards et les enfants ; ils ne réservent que les filles nubiles ; ils assassinent leurs maîtres quand ils sont esclaves ; ils ne savent jamais pardonner quand ils sont vainqueurs ; ils sont les ennemis du genre humain. Nulle politesse, nulle science, nul art perfectionné dans aucun temps chez cette nation atroce. Mais, dès le second siècle de l’hégire, les Arabes deviennent les précepteurs de l’Europe dans les sciences et dans les arts, malgré leur loi qui semble l’ennemie des arts.

La dernière volonté de Mahomet ne fut point exécutée. Il avait nommé Ali, son gendre, époux de Fatime, pour l’héritier de son empire. Mais l’ambition, qui l’emporte sur le fanatisme même, engagea les chefs de son armée à déclarer calife, c’est-à-dire vicaire du prophète, le vieux Abubéker, son beau-père, dans l’espérance qu’ils pourraient bientôt eux-mêmes partager la succession. Ali resta dans l’Arabie, attendant le temps de se signaler.

Cette division fut la première semence du grand schisme qui sépare aujourd’hui les sectateurs d’Omar et ceux d’Ali, les Sunni et les Chias, les Turcs et les Persans modernes.

Abubéker rassembla d’abord en un corps les feuilles éparses de l’Alcoran. On lut, en présence de tous les chefs, les chapitres de ce livre, écrits les uns sur des feuilles de palmier, les autres sur du parchemin ; et on établit ainsi son authenticité invariable. Le respect superstitieux pour ce livre alla jusqu’à se persuader que l’original avait été écrit dans le ciel. Toute la question fut de savoir s’il avait été écrit de toute éternité, ou seulement au temps de Mahomet : les plus dévots se déclarèrent pour l’éternité...

 

Notes :

1. Un anonyme ayant publié une Critique de l’Histoire universelle de M. de Voltaire, au sujet de Mahomet et du mahométisme, in-4° de quarante-trois pages c’est en réponse que Voltaire fit imprimer sa Lettre civile et honnête, qu’on trouvera dans les Mélanges, année 1760.

2.  Voyez le Koran et la préface du Koran, écrite par le savant et judicieux Sale, qui avait demeuré vingt-cinq ans en Arabie. (Note de Voltaire.)

3.  Les auteurs de l’Art de vérifier les dates disent que l’époque de cette expulsion est le 16 juillet 622 ; mais les auteurs de la Biographie universelle font observer que le départ de Mahomet de la Mecque n’eut lieu que le 8 raby ler de cette année, et son arrivée à Médine le mardi 16 du même mois (28 septembre 622). Néanmoins on a fait remonter le commencement de cette ère au premier jour de l’année, c’est-à-dire à soixante-huit jours avant la fuite de Mahomet. (B.)

4.  Le 13e jour de raby 1er de la XIe année de l’hégire (8 juin 632).

5.  Ou plutôt Lébid. (G. A.)

6.  Lisez le commencement du Koran ; il est sublime. (Note de Voltaire.)

Source : http://fr.wikisource.org/wiki/Essai_sur_les_m%C5%93urs/Chapitre_6

 

Comme indiqué ci-dessus, Mahomet proposa par écrit au gouverneur des Coptes en Egypte,  Muqawqas, d’embrasser l’Islam. En voici copie inédite de cette lettre :

 

Voltaire : De l’Islam naissant à la mort de Mahomet
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