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le blog lintegral

actualités, économie et finance, nouvelle technologie, entrepreneuriat, histoire et colonisation...


Actualités françaises des 15 derniers jours

Publié par medisma sur 9 Août 2014, 21:57pm

 

 

Actualités françaises des 15 derniers jours

 

I- Chut, la France se vide...

 

De nombreux jeunes Français s'expatrient

 

Je suis démographe, je sais que les Français émigrent massivement. Je suis un ancien dirigeant d'une entreprise internationale, je comprends pourquoi ils le font. Je suis un économiste libéral, je comprends encore mieux pourquoi. Mais, en dehors de quelques journaux économiques, personne n'y croit et les propos que je tiens sur ce sujet paraissent excessifs. Qu'en est-il et pourquoi ?

Combien d'émigrants ?

On ne connait pas leur nombre, parce que l'on ne recense pas les raisons des sorties du territoire (Tourisme ? Voyage de travail ?). En particulier, un cadre supérieur travaillant à Londres ou Bruxelles et rentrant à Paris le week-end ne sera pas pris en compte bien que ce cas soit le plus grave pour l'économie nationale comme nous le verrons plus bas.

Les chiffres officiels ne donnent ni l'immigration ni l'émigration, mais le solde migratoire (immigration moins émigration) : 40 000 personnes pour 2012. L'immigration se situant entre 200 et 300 000 personnes, l'émigration serait donc cette année-là de 160 à 260 000 personnes. Or, il semble qu'elle s'est accélérée depuis pour les raisons que nous allons voir.

C'est donc un phénomène massif.

Est-ce grave ?

Tout dépend de qui part et par qui il est remplacé : si nous perdions trois bons informaticiens, mais que trois génies de la Silicon Valley venaient s'installer en France, il n'y aurait pas de problème. Mais les causes de départ dont nous allons parler maintenant vont nous montrer que justement ce qui fait partir les uns fait que les autres ne viennent pas.

Pourquoi ?

Ces causes de départ et de "non-arrivée" sont à la fois psychologiques et fiscales, les deux étant bien sûr intimement liées. Les raisons psychologiques peuvent être résumées par le terme "sentiment anti-entreprise" et sont aggravées par un sentiment d'insécurité et d'incohérence. Cette hostilité a dans un premier temps facilité leur surtaxation, et freine actuellement la correction de cette erreur : les parlementaires continuant à proposer de multiples petites mesures alourdissant les impôts et les complications.

À mon avis d'ancien responsable d'une entreprise internationale, le plus grave ce sont les incohérences, car elles brouillent les messages. On constate en effet que le gouvernement français attaque "la finance", tout en demandant aux financiers de lui prêter à bas prix pour financer son déficit. Les attaques brutales contre les patrons étrangers et maintenant contre le Medef contredisent l'appel aux entreprises françaises et étrangères d'investir et d'employer en France.

Le plus maladroit a été de faire payer aux entreprises une pénalité de 75 % des salaires des cadres les plus brillants. Résultat : elles recrutent certains grands cadres à l'étranger, ainsi que toute leur équipe. Le grand cadre en question peut d'ailleurs venir de France et y rentrer chaque week-end. Comme nous l'avons dit plus haut c'est une catastrophe, sa famille bénéficiant des avantages scolaires et sociaux français tandis qu'il paye ses impôts à l'étranger.

Les grandes banques françaises délocalisent vers l'Inde des activités haut de gamme : informatique, back-office (Les Échos du 28 avril 2014), et autorisent leurs filiales, notamment à Londres, à recruter localement. Total a installé dans cette ville son service de trésorerie et la bourse de Paris ses gros ordinateurs. Le DG de Sanofi et son comité exécutif sont à Boston (Le Monde du 4 juin, qui titre "l’exode des états-majors du CAC 40").

Et le mouvement s'étend aux sièges sociaux dans leur ensemble : Lafarge ira à Zurich après s'être réfugié dans les bras de son collègue suisse Holcim, Rhodia ira en Belgique chez Solvay. C'est autant d'emplois de moins en France qui pèsent sur les recettes fiscales, tant directement qu’indirectement du fait de la consommation qui disparaît. Pourquoi rester en France si on y paye plus d'impôts, qu'il est plus difficile d'y gérer son personnel et qu'en plus on se fait insulter ?

Donc on "vote avec ses pieds" en émigrant. André Bercoff et Déborah Kulbach publient chez Michalon "Je suis venu te dire que je m'en vais", Julien Gonzalez publie chez la Fondation pour l'innovation politique "Trop d'émigrés ? Regard sur ceux qui partent de France", où est notamment repris ce sondage de 2013 selon lequel 51 % des 25-35 ans quitteraient la France s'ils le pouvaient. Or le monde entier recherche non seulement les plus qualifiés, mais aussi tous ceux "qui en veulent". Quand je demande des nouvelles de leurs enfants à mes amis, ils me disent qu'ils sont au bout du monde.

Cela dépasse de très loin les exilés fiscaux recensés par Bercy (3 % des départs, d'après André Bercoff) : un entrepreneur qui se lance butte sur le coût des charges et la complication de la gestion du personnel, et se verra taxer à l'ISF et sur les plus-values s'il réussit. En attendant, comme il se rémunère peu ou pas du tout, sa fuite est ignorée par Bercy.

Londres est la grande gagnante de ces maladresses et incohérences, (décompte très partiel puisqu'il ne s'agit que des  "investissements directs", et non des opérations signalées ci-dessus). Cela pour des raisons fiscales, mais surtout par la considération dont bénéficient les entrepreneurs et les entreprises, et par la liberté du marché de l'emploi (liberté qui ne crée pas de chômage puisque l'Angleterre crée 100 000 emplois par mois) ! "Nation de boutiquiers" disait Napoléon, sans voir que c'était justement sa force.

En résumé, l'émigration est un phénomène très grave, en nombre comme en qualité puisqu'il s'agit soit d'employeurs actuels ou potentiels, soit de futurs employés qui auraient dépensé et cotisé. On ne peut s'empêcher de penser à l'exode des huguenots poussés à quitter la France par Louis XIV. C'était pour des raisons religieuses dira-t-on, mais à l'époque le religieux était idéologique. L'État était catholique, les catholiques étaient traditionalistes et leur élite rentière, les protestants étaient entrepreneurs ou artisans qualifiés. Le résultat a été une catastrophe pour la France, et une bénédiction surtout pour la Prusse, mais aussi pour l'Angleterre, les États-Unis et même l'Afrique du Sud !

Pourquoi ce silence sur l'émigration ?

Pour des raisons idéologiques : en parler serait un aveu d'échec et remettrait en cause les convictions du petit monde qui nous gouverne.

Je risque une hypothèse : la plupart de nos décideurs, de leurs inspirateurs et de leurs exécutants, y compris à des niveaux modestes, ont des postes stables et des revenus fixes. En cas de problème, on recase les "grands" à la tête de tel organisme ou à Bruxelles. Au pire, ils retournent "dans leur corps d'origine", tandis que les plus modestes sont inamovibles.

Cela se répercute sur leur vision du monde.

Par exemple, ayant des revenus fixes et assurés, il leur paraît évident qu'augmenter la pression fiscale augmente recettes de l'État. Ils s'étonnent que ça ne marche pas. On trouve dans Le Monde du 2 juin 2014, deux articles sidérants sur ce sujet, que l'on pourrait résumer par : "sur les 28 milliards d'impôts attendus du fait des majorations, seuls 12 sont rentrés, donc Bercy a fait une erreur de calcul".

Or l'erreur n'est pas de calcul, mais d'ignorance : ils ne "réalisent" pas qu'en dehors de leur milieu, les revenus sont variables et les emplois non garantis, et qu'augmenter l'impôt aura des conséquences qui vont en réduire l'assiette : l'émigration justement, mais aussi l'assèchement faute d'argent des investissements de compétitivité, et donc la création d'emplois et bien d'autres ajustements, notamment le retour au travail au noir dans le bâtiment et les services à la personne (voir les nombreux articles des Échos sur ce sujet).

Au-delà de cet exemple fiscal, il y a l'ignorance des réactions et contreparties à toute décision économique. Et cette ignorance est parfois cultivée : un de mes interlocuteurs se félicitait récemment qu'un avocat d'affaires ne pourrait devenir ministre, pensant probablement à d'éventuels conflits d'intérêts. Alors que l'évidence, à mon avis, est que la nomination d'un familier des entreprises aurait évité bien des maladresses psychologiques et fiscales, et donc sauvé énormément d'emplois.

Il y a tout un écosystème idéologique, en France comme ailleurs, qui ignore les mécanismes basiques de l'économie que sont la table de soustraction et la contrepartie : si on produit moins que ce que l'on consomme, on s'endette et l'expérience grecque hier et argentine aujourd'hui en montre les limites ; si on augmente le coût et complique la réglementation de la construction, de la location ou du travail, on voit disparaître les logements neufs, les logements à louer et les emplois.
Cet écosystème a ses clubs, ses publications, ses enseignants, ses militants ; tous se documentent les uns chez les autres.

Il s'agit souvent d'idéalistes pleins de bonnes intentions (et de quelques cyniques jouant la comédie pour être élus), qui pensent que l'histoire est injuste et donc en nient les leçons. Mais le problème est que ce groupe est au pouvoir en France, ce qui est une exception dans les pays développés, où l'on nous regarde avec commisération, comme je le constate souvent lors de mes activités à l'étranger.

Espérons que leur échec amènera nos décideurs à se renseigner : quelques visites à des experts-comptables leur montreraient la ruine de nos PME, nos principaux créateurs d'emplois, de façon plus parlante que les rapports de l'INSEE qui les ignorent largement !

PME ruinées, grandes entreprises se redéployant l'étranger, entrepreneurs allant créer ailleurs, étudiants qualifiés et chômeurs dynamiques allant travailler aux quatre coins du monde : la France se vide. Si nos gouvernants continuent ainsi, il ne restera à terme que des services publics tournant à vide. Par exemple, il y aura beaucoup moins d'élèves par classe. Le bonheur, vous diront les enseignants. Oui... à condition de se passer de salaire.

Yves Montenay

 

II- Laissez vivre les chrétiens en Orient

 

 

Alors que les chrétiens sont persécutés à Mossoul (Irak), la France a proposé de les accueillir. Ce faisant, elle renonce à les défendre et participe au plan des États-Unis et d’Israël de les anéantir. Historiquement, les chrétiens d’Orient n’ont jamais pu compter sur ceux d’Occident qui tentèrent d’occuper leurs pays durant les croisades, puis la colonisation. André Chamy revient sur les plans occidentaux du dernier siècle visant à les chasser pour que la région devienne le théâtre d’un affrontement entre juifs et musulmans.

Les chrétiens d’Irak, une des plus anciennes communautés chrétiennes du Levant, représentent près de 2 % de la population du pays. Encore au nombre d’un million en 1980, on dit aujourd’hui que leur survie est compromise.

Après un ultimatum des djihadistes de l’État islamique lui ordonnant de se convertir à l’islam ou de payer l’impôt des non-musulmans [1], la communauté chrétienne de Mossoul a dû fuir vers le Kurdistan irakien.

Difficile de savoir combien de chrétiens sont restés à ce jour en Irak. Mais l’on dispose tout de même de quelques chiffres, diffusés par les communautés religieuses elles-mêmes : ils étaient encore 1 000 000 au moment de la première guerre du Golfe en 1991, et 800 000 lors de l’invasion états-unienne de 2003. Depuis onze ans, un millier de chrétiens ont été tués et environ 400 000 auraient quitté le pays. Il resterait 400 000 chrétiens encore présents en Irak dont l’importante communauté de Bagdad (entre 100 et 150 000 personnes).

Face à cela, la France se déclare prête à « favoriser l’accueil » des chrétiens fuyant l’Irak par la voix de ses ministres des Affaires étrangères et de l’Intérieur. La France, animée d’un prétendu élan de générosité, au prétexte de protéger les chrétiens d’Orient, les invite à quitter leur pays.

Surprenante démarche !... Car aucun n’a demandé à être déraciné de sa terre, mais à s’y maintenir. Oui, c’est bien cela, leur terre ! Comme s’il y avait un doute. Être chrétien n’est pas une nationalité, n’en déplaise à Messieurs Fabius et Cazeneuve. Les hommes dont il est question en l’occurrence sont Libanais, Syriens, Irakiens, Palestiniens, Égyptiens..etc.

Ils vivent dans cette région du monde depuis deux millénaires, et ont participé activement à son histoire, à sa culture, et à sa civilisation. Ils n’ont jamais eu besoin de protecteur, et les seules fois où ils se sont vus sous protectorat ne leur ont pas porté bonheur. Songeons en particulier aux chrétiens du Liban, dont certains avaient cru que l’Occident pouvait les protéger, alors que celui-ci les a sacrifiés au profit des intérêts particuliers du jeu des nations.

Deux poids, deux mesures

Cette pseudo-générosité va diviser une fois de plus les Français.

Certains vont réaffirmer qu’il n’y a plus de place pour les étrangers chez nous, d’autres diront que la France a pour mission de protéger les chrétiens d’Orient ; certains encore s’interrogeront sur l’hypocrisie qu’il y aurait pour la France d’accueillir un million d’Irakiens chrétiens, acceptant que dans le même temps, d’autres,non-chrétiens, se fassent massacrer ailleurs en Orient… Dans ces conditions, comment avoir la conscience tranquille ?

Juste avant d’entrer en guerre contre la Syrie, la France avait prévu d’accueillir ses chrétiens. Nicolas Sarkozy avait commandité un rapport qui préconisait de leur donner facilement asile. Recevant, le 5 septembre 2011, le nouveau patriarche maronite, S. B. Bechara Raï, il lui ordonna péremptoirement commencer à préparer ses valises [2]. Mais la France changea brusquement d’avis lorsqu’elle constata le soutien sans faille des chrétiens syriens à leur pays attaqué de l’étranger [3].

Ils furent donc harcelés, massacrés, chassés de leurs maisons et propriétés dans toutes les villes où la fameuse « opposition armée » est entrée [4], notamment à Raqqa, à Deir ez-Zor, à Alep, à Homs et même à Kassab ? Dans cette ville, grâce au soutien de la France, des États Unis, et de la Turquie, les chrétiens arméniens n’ont-ils pas subi une véritable extermination, au point de se demander si l’on ne voulait pas permettre au gouvernement turc d’achever le génocide initié en 1915 ? [5]

La tâche de « liquider » les chrétiens était partagée entre les différentes factions de ces bandes armées, notamment l’ÉIIL (États islamique d’Irak et de Cham, pour désigner la Syrie) et le front Jabhat el-Nosra (Al-Qaïda), à propos duquel notre ministre des Affaires étrangères n’a-t-il pas hésité à déclarer qu’il faisait « du bon boulot » [6] et que la France a continué à alimenter en munitions après l’avoir fait inscrire sur la liste onusienne des organisations terroristes [7].

En attendant, c’est bien le président Bachar el-Assad en personne, combattu par tous, notamment par Laurent Fabius, qui a veillé au retour des chrétiens à Kassab et à Maaloula, lieux millénaires chargés d’émotion et d’histoire, et a fait en sorte que leurs lieux saints et leurs lieux de culte soient protégés par l’armée arabe syrienne, l’Armée de cette République laïque.

Les chrétiens d’Égypte qui ont subi et subissent encore les assauts sanguinaires des groupes inféodés aux Frères musulmans n’ont eu droit eux non plus à aucune compassion de la part des deux ministres sus-cités, trop occupés à cette époque à applaudir le président déchu Mohamed Morsi suite aux settings incessants sur la place Tahrir du Caire.

Laurent Fabius s’ingérant dans les affaires intérieures d’un pays indépendant a appelé à la libération de l’ex-président Mohamed Morsi, le 30 juillet 2013 : « La situation est très critique. Nous appelons au refus de la violence et à la libération des prisonniers politiques, y compris l’ancien président Morsi ».

Pourquoi les coptes égyptiens n’ont-ils pas bénéficié de la même sympathie de la part de Laurent Fabius, au moment où les partisans de Mohamed Morsi les massacraient ? A-t-il plus de compassion pour ceux qui incitent à la violence contre les coptes que pour ceux qui les subissent ?

N’oublions pas les chrétiens palestiniens qui sont empêchés au quotidien dans l’exercice de leur culte, et objet de violence de toute sorte tant de la part de l’armée israélienne que de la part des colons dès lors qu’ils manifestent la moindre velléité de résistance contre l’occupant.

Peut-on oublier que l’on a essayé de déraciner les chrétiens du Liban pendant la guerre qui a débuté en 1975. Le secrétaire d’État US avait proposé de faciliter le transfert des chrétiens vers les États-Unis, le Canada et l’Europe, tandis que le Pentagone avait déplacé un porte-avion au large du Liban pour les transporter, mais ce projet a été refusé par le président Soleimane Frangié qui connaissait le rôle des chrétiens dans la région en général et au Liban en particulier. Et bien entendu, il était hostile à cette notion de « patrie de substitution »...

Le pourquoi du comment

Y a-t-il d’autres raisons cachées derrière cette déclaration d’apparence trompeuse ?

Cherchons donc les véritables motivations d’un tel effet d’annonce, car de toute évidence, les Irakiens chrétiens ne vont pas tous, ou même en partie, se réfugier en France. Ils n’ont aucune envie de le faire.

Pourquoi s’adresser aux chrétiens d’Irak, alors que seuls ceux de Mossoul sont a priori menacés par l’ÉI, et pourquoi maintenant, alors que les menaces sur eux sont exercées depuis des mois, particulièrement depuis l’invasion états-unienne de l’Irak ?

Faut-il rappeler qu’un article paru dans 30 giorni nella Chiesa, le mensuel du Vatican, en juin 2007, expliquait déjà la situation des chrétiens, notamment dans le quartier à majorité chrétienne de Dora à 10 kilomètres au sud-ouest de la capitale. « Des groupes liés à al Qaïda ont instauré un prétendu “État islamique en Irak” » (le même ÉI) et prélèvent le jizah, l’impôt des infidèles, qui s’élève jusqu’à 200 dollars par an, soit de quoi subvenir aux besoins d’une famille de 6 personnes pendant 1 mois [8].

Certaines familles chrétiennes sont contraintes de donner une de leurs filles en mariage à un musulman pour rester dans ce périmètre. « Une fatwa interdit de porter la croix au cou. Quant aux églises, c’est à coups de grenades qu’elles ont été contraintes d’ôter les croix de leurs coupoles et de leurs façades. À la mi-mai, l’église assyrienne de Saint-Georges a été incendiée. » Le 31 octobre 2010, la veille de la Toussaint, 42 personnes ont été tuées et 60 autres blessées dans la cathédrale du Perpétuel Secours de Bagdad. Les deux prêtres ont été tués. La France fut dès lors préoccupée par le sort des chrétiens d’Irak.

Alors pourquoi cette invitation aujourd’hui aux chrétiens d’Irak ? et pourquoi rester évasifs sur le nombre de réfugiés que la France serait susceptible d’accueillir, alors que pour les Syriens encouragés à lutter contre le pouvoir, l’on a accepté d’en accueillir 500 !, ce qui est ridicule par rapport au million d’Irakiens, ou aux près de deux millions de chrétiens syriens.

Oui, pourquoi aujourd’hui, alors que les combats font rage à Gaza ? Alors que les chrétiens de Gaza se sont montrés exemplaires, aidant et accueillant leurs compatriotes musulmans dans leurs logements, leurs écoles, et leurs lieux de culte, y compris pour leur permettre d’y faire leurs prières.

Laurent Fabius avec sa sincérité habituelle, depuis sa formule « responsable mais pas coupable » [9], dirait qu’il n’y a aucun rapport. La réalité est toute autre. Il faut accélérer un processus déjà engagé qui vise la désintégration des pays laïques du Levant. L’exode forcé n’est proposé comme un devoir de secours que pour masquer ce réel objectif et aggraver une fissure provoquée par les derniers évènements dans cette région.

La France assure une sorte de service après vente d’un projet que les États-Unis et Israël n’arrivent plus à promouvoir : celui d’un « Moyen-Orient élargi », fractionné en micro-États à caractère ethnique ou confessionnel. Le premier de ces États qui verrait le jour serait suivi de tous les autres...

Incontestablement, la politique du président Bush dans la région a réussi une chose : la déstabiliser durablement. Ce constat est bien loin du Moyen-Orient démocratique et pro-occidental que prétendaient promouvoir les États-Unis, et ce bouleversement régional est inspiré d’une stratégie israélienne décrite en 1982 dans le « Plan Yinon » [10]

Ce plan sera également mis en lumière, en 1996, dans le rapport A Clean Break, A New Strategy for Securing the Realm (Une rupture propre, une nouvelles tratégie pour sécuriser le Royaume [d’Israël]), destiné au Premier ministre israélien entrant Benjamin Netanyahu, suivi de Coping with Crumbling States, a Western and Israeli Balance of Power Strategy for the Levant (Chaperonner des États en ruines : une stratégie occidentale et israélienne d’équilibre des puissances au Levant). Ces documents furent rédigés par Richard Perle (American Enterprise Institute), James Colbert (Jewish Institute for National Security Affairs), Douglas Feith (Feith and Zell Associates), Jonathan Torop (Washington Institute for Near East Policy), David Wurmser et Robert Loewenberg (Institute for Advanced Strategic and Political Studies).

Ce plan prévoyait qu’Israël autoriserait l’usage de son territoire pour déployer les missiles états-unien de la « guerre des étoiles », tandis qu’en retour, Washington devait renverser Saddam Hussein et chasser les Syriens du Liban pour en finir avec le mythe de la nation arabe. Dans la zone chiite irakienne, un État indépendant devait être constitué et gouverné par une branche de la famille royale jordanienne pour contrer l’influence de la révolution islamique iranienne.

Les choses ne sont pas passées comme les néoconservateurs l’avaient espéré, et la situation a évolué. Le désastre absolu de la guerre contre l’Irak, la fin du nationalisme laïque arabe, et la hausse du prix du pétrole et du gaz ont entraîné de profonds changements dans la région. De Damas à Dubaï, de Tel-Aviv à Téhéran, un nouveau Moyen-Orient se forge, mais il ne ressemble pas au schéma envisagé au départ.

L’ancien Moyen-Orient s’était construit sur les frontières et sur les identités politiques créées par les puissances européennes après la chute de l’Empire ottoman en 1918. Il était mû par un nationalisme laïque d’inspiration européenne qui visait à une modernisation politique et sociale initiée par l’action gouvernementale. Ce type de nationalisme, le « socialisme arabe », a atteint son apogée durant la Guerre froide, quand il pouvait compter sur l’aide militaire, politique et économique de l’Union soviétique.

Tout cela s’est terminé avec l’écroulement de celle-ci. La fin de l’empire soviétique a aussi déclenché de graves crises militaires dans beaucoup de pays arabes car, sans le soutien militaire de l’URSS, les régimes nationalistes ne pouvaient plus moderniser leur armée.

Peu à peu, les régimes nationalistes ont été mis à rude épreuve, créant souvent un vide que sont fréquemment venus combler des acteurs non étatiques. Les exemples de la Libye et de l’Irak sont révélateurs de ces basculements. Les rapports de forces idéologiques et la répartition du pouvoir ont aussi changé, l’islam politique remplaçant la laïcité et intégrant habilement les questions sociales, et un nationalisme anti-occidental.

Certes, ainsi que ces exemples le montrent, « nouveau » ne signifie pas nécessairement « meilleur », mais différent. Quant au changement, il n’implique en rien une solution aux conflits qui sévissent dans la région, ce qui les rend d’autant plus dangereux que dans le passé.

On a d’ailleurs vu un aspect de cette modernisation en 2006 avec la guerre du Liban qui a opposé Israël et le Hezbollah, au cours de laquelle les tanks Merkava étaient impuissants face aux RPG-29 et aux lance-roquettes Katioucha. Parallèlement, des acteurs non étatiques comme le Hezbollah et le Hamas ont remplacé les armées traditionnelles.

Or, face à ces changements, Israël a cru avancer ses pions pour gagner du terrain, en intervenant sur des théâtres extérieurs nettement plus que par le passé, passant de quelques opérations secrètes et d’assassinats ciblés à des interventions plus poussées sur des terrains qui l’obligent à s’exposer davantage.

C’est ainsi que l’on a vu intervenir l’État hébreu en Irak à travers le Kurdistan afin d’agir des deux côtés de la frontières irako-syrienne [11]. Sa présence est manifeste dans les évènements qui ont traversé la région depuis la Libye jusqu’à l’Égypte, des Émirats Arabes Unis ou du Qatar jusqu’au Liban, bénéficiant de complicités locales et de l’indéfectible soutien US.

Israël semble avoir cru qu’il était possible de réussir là où les États-uniens avaient échoué. On a mobilisé avec l’aide de la Turquie des expéditions frontalières pour occuper des zones complètes en Syrie ou en Irak. En parallèle étaient menées des campagnes de déstabilisation des pouvoirs en place, pourtant légitimes. Le président syrien était déjà traité comme un paria, mais le premier ministre irakien, pour sa part, a subitement été qualifié de despote alors que quelques jours auparavant il était reçu par l’essentiel des chancelleries occidentales.

Il s’agissait d’un contre-feu allumé pour détourner le regard de ce qui devait se passer à Gaza. L’on a cru que l’Axe de l’espoir (l’Iran, la Syrie et le Liban à travers le Hezbollah) rejoint par l’Axe Pékin-Moscou, avait suffisamment de quoi occuper les diplomates occidentaux avec ce qui se passait en Syrie et Irak. Il fallait donc solder les comptes avec les organisations palestiniennes hostiles aux arrangements que cherche à négocier Mahmoud Abbas, le président sans mandat de l’Autorité palestinienne.

Or depuis quelques semaines, on découvre avec stupeur l’impuissance tant du pouvoir politique que de l’armée israélienne face à la lutte menée par le Hamas, le Djihad Islamique et les autres organisations présentes sur le terrain telles que le FPLP-Commandement Général d’Ahmad Jibril.

Que reste-t-il aux Israéliens qui cherchent malgré leur échec militaire à obtenir une reddition sans conditions des combattants palestiniens, notamment en ce qui concerne la levée du blocus imposé à cette bande de terre d’une superficie de 360 Km2, à peine plus de la moitié du plus petit département français, le Territoire de Belfort.

L’invitation française aux chrétiens d’Irak vient donc créer un sujet de polémique locale, mais surtout elle sous-entend que si les Israéliens écrasent les Gazaouis sous les bombardements, cela reste acceptable par rapport à ce que subissent les chrétiens d’Orient amenés à fuir leur pays à cause des islamistes, et l’on encourage l’amalgame fait entre les mouvements de résistance et les mouvements sectaires.

Un militant du Hamas vaut bien un combattant de l’ÉI !, et le raccourci est tout trouvé. Effectivement nombreux sont ceux qui ont manifesté, à juste titre, leur solidarité avec les chrétiens d’Irak, sauf que les victimes de ces groupes djihadistes ne sont pas que des chrétiens, mais également des kurdes, des chiites, des ismaélites, et des sunnites…

Mais les chrétiens d’Irak eux-mêmes ne souscrivent pas à cette vision biaisée des choses. Dans une récente déclaration, un dignitaire chrétien irakien critiquait avec véhémence l’action « humanitaire » des pays occidentaux, qui consiste uniquement à les accueillir en Europe, contribuant ainsi à vider l’Irak de ses chrétiens.

Les chrétiens d’Irak ne tiennent en aucun cas à quitter leur pays, leur patrimoine et leur histoire. Ils sont aussi attachés à chaque pierre d’Irak, de Syrie ou d’Égypte .. , que n’importe quel autre citoyen d’une autre confession. Ils ont été de tous les combats depuis l’Indépendance à nos jours. Ils ont été les premiers à porter les étendards du nationalisme arabe et de la cause palestinienne, pendant que les émirs du Golfe finançaient, avec la complicité occidentale, ces groupes djihadistes à l’œuvre aujourd’hui.

Messieurs Fabius et Cazeneuve, les chrétiens d’Orient ne veulent pas de votre invitation à s’installer en France, mais en revanche, ils veulent que vous les laissiez en paix…

 

III- LETTRE DE SYRIE : Nous vivons ici … Président Hollande !

 

 

 

 

À l’attention du président de la République française, M. François Hollande

Je vous écris de Damas, à côté de la rue Droite que Saint Paul a empruntée pour se rendre en Europe, afin de diffuser le message de Jésus-Christ. Je vous écris à 50 kilomètres de Maaloula, là où se trouve ma maison, pillée par les terroristes qui ont dévasté le village qui parle la langue du Christ depuis plus de 2000 ans.

Monsieur le Président,

Saviez-vous que le lieu de naissance de Jésus est Bethléem? Saviez-vous que l’endroit de sa crucifixion et de sa résurrection est Jérusalem? Saviez-vous que tous les endroits où le Christ a vécu sont en Palestine? Saviez-vous que nous ne pouvons y accéder à cause de l’occupation israélienne? Le peuple palestinien est aujourd’hui crucifié à cause de votre silence qui rappelle celui de Ponce Pilate, se lavant les mains du sang de Jésus-Christ.

Monsieur le Président,

Vous invitez les Chrétiens d’Iraq à se rendre chez vous! Permettez-moi donc de vous informer que Mosul est l’une des quatre premières villes au monde où le christianisme a été propagé, avant même Paris. Elle a une population aussi ancienne que les Assyriens, avant même que l’Occident ne connaisse l’existence du mot « civilisation ».

Vous voulez vider l’Orient de ses Chrétiens non pas dans leur intérêt, mais dans l’intérêt d’Israël, pour qu’elle établisse son état juif et qu’elle ne soit plus entourée que par de petits états religieux qui en légitimeraient alors l’existence. Si vous craignez pour nous, pourquoi donc ne combattez-vous pas les groupes terroristes djihadistes?

Ne craignez pas pour nous, nous sommes forts malgré toutes les catastrophes qui nous arrivent par votre faute. Nous resterons sur nos terres, dans notre communauté du Levant. Nous craignons plutôt pour vous, car c’est vers vous que les terroristes djihadistes reviendront, vers la société française. Dites-nous alors comment vous les accueillerez, avec les valeurs de la Révolution française?

Enfin, j’ignore si ces mots vous seront transmis, ou comment ils se propageront, mais il nous suffit que, dans ce Levant, nous y restions, travaillions, pensions et luttions contre tous ceux qui veulent voler le futur de nos enfants. Nos problèmes et calamités, nous les connaissons bien et nous les surmonterons avec le temps. Quant à vous et aux autres pays de décision d’Occident et d’Orient, les larmes et le sang de notre peuple hanteront à jamais votre histoire, votre futur et votre conscience, si seulement vous en avez toujours une.

Wissam Abdallah

journaliste

Damas , Syrie

 

 

IV- « Leur » Jaurès n’est pas le nôtre !

 

 

C’est le 31 juillet 1914 qu’un fanatique de droite, motivé par les appels au meurtre de la presse bourgeoise belliciste contre Jaurès, abattit dans le dos le grand tribun populaire[1]. A l’instar de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, qui refuseront de voter les crédits de guerre en Allemagne, Jaurès représentait en France l’ultime rempart de la paix mondiale. Jaurès assassiné, la voie était dégagée côté français pour que le parti impérialiste polycéphale pût envoyer au carnage des millions de gens du peuple, même s’il faut aussi saluer la longue marche à contre-courant d’intellectuels courageux comme Anatole France[2] (« on croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels »), Henri Barbusse ou Romain Rolland[3].

Plus que les tanks américains et que la coûteuse victoire de Pétain à Verdun, ce seront les mutineries de l’Argonne (réécoutons la Chanson de Craonne !) et surtout, la Révolution russe de 1917 qui briseront l’engrenage exterminateur de la première guerre impérialiste mondiale.

On omet trop de dire en effet que ce qui mit fin – très provisoirement ! – au choc sanglant des impérialismes pour le repartage du monde, ce ne furent pas seulement les défaites allemandes sur le front de l’Ouest. Sur le front de l’est, ce fut l’insurrection victorieuse des Soviets ouvriers et paysans, rapidement suivie par le Décret sur la paix signé par Lénine ; en Allemagne même, les défaites militaires n’auraient pas abouti à l’armistice sans le fulgurant essor (vite brisé par la social-démocratie) du mouvement ouvrier allemand (drapeau rouge flottant sur la flotte allemande de la Baltique, Conseils ouvriers en Bavière…), le renversement du Kaiser et la proclamation de la République : la bourgeoisie allemande avait soudain le feu « à la maison » et comme on l’a vu cent fois en France, les classes exploiteuses n’hésitent jamais longtemps quand il leur faut choisir entre abattre l’ennemi de l’intérieur (les travailleurs) ou combattre les puissances étrangères…

Jaurès n’était certes pas un « pur marxiste », à supposer que cette notion métaphysique ait un sens. Certes, ce brillant professeur de philosophie issu de la paysannerie occitane et de la tradition radicale républicaine avait souvent défendu des positions réformistes au sein du parti socialiste S.F.I.O. ; il fit même montre d’une complaisance fâcheuse envers les carriéristes « ministérialistes » qu’étaient Millerand ou Aristide Briand (lequel fit d’abord carrière à l’extrême gauche du P.S. !) : tout cela valut à Jaurès les critiques mordantes et justifiées de Lénine : de manière plus prolétarienne et plus conséquente que Jaurès, le chef de file du bolchevisme prônait en effet le défaitisme révolutionnaire – c’est-à-dire l’idée qu’il faut combattre prioritairement l’impérialisme de son propre pays et que, loin de s’enfermer dans un pacifisme impuissant eu « au-dessus de la mêlée » (comme eût dire le pacifiste R. Rolland), les partis prolétariens doivent militer pour « transformer la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire » (c’est cette tactique que confirmèrent à la fois la Révolution russe de 1917 et le mouvement révolutionnaire allemand trahi de 1918-19).

Il faut toutefois nuancer ce propos critique. D’une part, la bourgeoisie française « républicaine radicale » de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème était traversée par des contradictions que ne connaît plus l’oligarchie capitaliste actuelle, très anti-jacobine et majoritairement acquise à la construction d’un Empire euro-atlantique. Bien entendu, la bourgeoisie radicale du 20ème siècle commençant s’orientait principalement vers l’impérialisme et vers le colonialisme. Mais la bourgeoisie de la « Belle époque » était aussi pour une part l’héritière assumée de la Révolution française (qui structurait bien plus qu’aujourd’hui les positionnements idéologiques) et de la philosophie des Lumières. C’est ce que montrent les grandes batailles politico-idéologiques que la gauche bourgeoise « progressiste » dut sans cesse mener, avec le soutien critique de Jaurès, contre la réaction monarchiste : il s’agissait alors de consolider la République « une et indivisible », de séparer l’Eglise et de l’Etat, de concéder au prolétariat certaines « lois sociales »[4] et de consolider le droit d’association : toutes choses qui ne furent rendues possibles qu’après que le bloc « dreyfusard » formé par Clémenceau et Zola et appuyé par Jaurès eut vaincu la réaction nationaliste et antisémite à l’occasion de l’Affaire Dreyfus. Dans ces circonstances, Jaurès eut mille fois raison, contre l’étroitesse ouvriériste d’un Jules Guesde, de demander au Parti socialiste S.F.I.O.[5] (qui se réclamait alors du marxisme) de défendre Dreyfus (un officier bourgeois !) ou de s’engager fermement pour la laïcité. Les critiques que Lénine put alors adresser aux jaurésiens, et plus encore à leurs rivaux guesdistes, c’est de ne pas avoir tenté de DIRIGER sur des bases prolétariennes les grandes protestations républicaines contre la réaction, la tendance des jaurésiens étant de faire bloc avec la bourgeoisie radicale, et la tendance des guesdistes étant symétriquement d’ignorer ces « affaires de bourgeois ». Dans Que faire ? (1902), Lénine appellera au contraire le « parti du prolétariat » à assumer le rôle d’un « tribun du peuple » : le rôle d’une avant-garde prolétarienne n’est en effet ni de se dissoudre dans une alliance progressiste (comme le voulaient les mencheviks, partisans d’une subordination du parti ouvrier à la bourgeoisie libérale russe) ni de refuser toute alliance populaire (ce à quoi inclinait Trotski avec son mot d’ordre de gouvernement ouvrier), mais de prendre la tête des luttes démocratiques et de conquérir la direction d’un large front socio-politique : sans cette dialectique proprement bolchevique de l’alliance et de la direction politique de l’alliance populaire, impossible d’inscrire les luttes démocratiques dans la perspective de la révolution sociale, de dénoncer efficacement les inconséquences de la bourgeoisie progressiste et de mettre le prolétariat en capacité concrète de révolutionner la société.

Ces remarques critiques ne peuvent cependant conduire à nier ou à minimiser le remarquable apport culturel, militant et politique de Jean Jaurès dont la vie politique est étroitement mêlée aux luttes des mineurs de Carmaux aux côtés desquels Jaurès prit constamment de grands risques politiques, financiers (le lancement de L’Humanité...) et physiques. Mesquines et indécentes sont à cet égard les incessantes attaques gauchistes contre Jaurès ; car contrairement aux ténors de la Deuxième Internationale, le « réformiste » Jaurès n’est pas mort dans son lit comme le « marxiste orthodoxe » qu’était initialement Kautsky. Jaurès a constamment été menacé de mort par la réaction et il a même dû deux fois, lui le pacifiste, se battre en duel contre ses insulteurs, parmi lesquels le meneur de la réaction nationaliste, le préfasciste Paul Déroulède. Au demeurant, la bourgeoisie française d’alors a toujours considéré avec raison que Jaurès, comme Paul Lafargue, était clairement et définitivement dans le camp du travail ; si bien que les doctrinaires actuels qui, prenant des postures « léniniennes », traitent aujourd’hui la mémoire héroïque de Jaurès avec une brutalité et un mépris ridicule, ne valent guère plus cher que les sociaux-démocrates et autres « penseurs » révisionnistes qui iconisent Jaurès pour farder de rouge leur ralliement belliciste à l’Empire euro-atlantique en gestation...

En particulier, le propos de vrais révolutionnaires ne saurait être d’abandonner aux pitoyables Hollande, Valls, Fabius et autres serviteurs zélés de l’impérialisme (français et « transatlantique ») la populaire figure de Jaurès ; car ni politiquement, ni culturellement, ni surtout, moralement, ces personnages n’arrivent à la cheville du grand Tarnais, que ce soit sur le plan philosophique ou que ce soit sur le plan militant (création de L’Humanité, unification duParti socialiste avec le Parti Ouvrier de Guesde, rôle majeur dans la loi laïque de 1905, défense militante et parlementaire incessante des intérêts ouvriers, opposition passionnée au camp belliciste, sans parler du fait que globalement, c’est largement grâce à Jaurès que le mouvement ouvrier français a contribué à mettre en échec la réaction monarcho-nationaliste lors de l’Affaire Dreyfus).

Il faut donc ici éviter deux écueils idéologiques. Le premier écueil, de nature gauchiste et sectaire, consiste à dénigrer mesquinement Jaurès, à faire rétrospectivement et ridiculement la leçon au grand martyr de la paix mondiale[6] ; car une telle attitude dogmatique et pseudo-léniniste ne pourrait qu’en favoriser une seconde attitude, bien plus dangereuse, qui consisterait à abandonner Jaurès au PS maastrichtien ou aux dirigeants de l’actuel P.C.F. qui rêvent de refaire le congrès de Tours à l’envers en rabattant le communisme français en crise vers ce qu’il y eut de plus précisément de plus faible dans le « jauressisme ».

Face à ces deux attitudes, l’orientation des léninistes est définie par ce que Lénine appelait l’assimilation critique de l’héritage ; le marxisme invite en effet à assumer l’héritage historique sans en nier les contradictions ; tout en acceptant la filiation, il s’agit d’en inventorier le passif et l’actif pour dégager les points d’appui que ce legs peut comporter à l’appui des luttes futures. C’est d’ailleurs ce que, fort dialectiquement, Jaurès invitait ses contemporains à faire quand il les appelait à délaisser les « cendres » du passé pour recueillir les « braises » rougeoyantes des révolutions à venir. Il ne peut être ici question d’une véritable étude historique du jauressisme. Contentons-nous de rendre coup pour coup dans la lutte idéologique dont le 100ème anniversaire de l’assassinat de Jaurès est déjà l’occasion en distinguant clairement « notre » Jaurès, le Jaurès dont la classe ouvrière et la nation française sont légitimement fières, de « leur » Jaurès, du Jaurès iconisé, émasculé, social-maastrichtien et finalement, belliciste, dont le P.S. atlantiste de Fabius – et secondairement, la direction décommunisée du P.C.F.-P.G.E. – veulent se faire un masque pour mieux dissimuler leur changement de côté l’affrontement de classes contemporain.

I – Sur le plan philosophique,

Jaurès est un grand penseur progressiste dont la réflexion est très sous-estimée par les marxistes. Certes, il ne faut pas idéaliser l’héritage académique dont le jeune normalien idéaliste Jaurès était porteur, comme l’attestent sa Thèse sur la réalité du monde extérieur et plus encore le script de ses cours de philo en classe terminale. Encore faut-il voir à quel degré était alors verrouillé l’enseignement scolaire et universitaire de la philosophie en France (Cf à ce sujet l’Histoire de la philosophie française de 1789 à aujourd’hui écrite par Lucien Sève dans les années soixante). Il faut aussi considérer avec un recul critique la manière dont quelquefois, le marxiste quelque peu tardif qu’était Jaurès, s’exprime parfois à propos du matérialisme historique marxiste. Son tort est moins de pointer les insuffisances du matérialisme mécaniste et d’un déterminisme économique unilatéral : en cela Jaurès a mille fois raison et Lénine, comme Gramsci, après Engels et Marx, n’aura cessé lui aussi de pourfendre cette caricature « économiste » de Marx. Le travers de Jaurès est plutôt à cette occasion de ne pas toujours montrer que le marxisme bien compris (et tel que Marx le pratique lui-même de façon très vivante dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte ou dans La guerre civile en France) porte en lui les ressources lui permettant de poser dialectiquement la question du sens de l’histoire sans quitter le terrain du matérialisme historique et surtout, de ce matérialisme dialectique que les contemporains francophones de Jaurès n’avaient d’ailleurs pas tous nos moyens bibliographiques actuels pour le bien appréhender[7]. De telles difficultés d’appropriation du marxisme montrent moins du reste la « faiblesse » théorique de Jaurès que les obstacles institutionnels que la bourgeoisie thermidorienne, bonapartiste ou orléaniste d’après 1795 avait disposés pour empêcher les intellectuels avancés de rallier le matérialisme intégral de la classe ouvrière[8] : et c’est seulement le P.C.F. des années trente, sous l’impulsion de Thorez, de Politzer et de grands scientifiques comme Jacques Solomon, qui parviendra partiellement à surmonter ces obstacles en mettant en place l’Université populaire et la revue La Pensée.

Ainsi le meilleur de l’œuvre philosophique jaurésienne n’est-il pas pas selon nous à chercher dans les passionnants échanges théorico-polémiques directs avec Paul Lafargue ou avec Jules Guesde, où ces derniers eurent souvent l’avantage d’une position matérialiste plus ferme. Disons aussi très clairement que sur le terrain théorique, Lénine est généralement bien plus « fiable » que le grand socialiste français. C’est plutôt dans des textes de statut moins directement philosophique qu’il faut chercher l’apport sans égal – si l’on excepte certains textes écrits en prison de Rosa Luxemburg ou de Mumia Abu-Jamal – du dirigeant politique sincère, toujours désintéressé et quelquefois poétiquement inspiré, qu’était Jaurès. Que ce soit dans sa célèbre allocution aux lycéens d’Albi, une ville dont il était devenu député après avoir professé dans son lycée, c’est aussi dans certains discours parlementaires d’une exceptionnelle élévation de pensée, comme le Discours sur l’école laïque de 1892, ou dans son admirable plaidoyer parlementaire pour la loi laïque de 1905, que Jaurès a pu mériter le titre de « plus grand homme de la Troisième République » que lui a décerné Trotski : et pourtant, ce dernier n’était généralement pas tendre avec le « réformisme » jaurésien. Alors qu’ordinairement trop de « marxistes » désertent le terrain, suspect d’idéalisme, du sens de la vie et du sens de l’histoire, alors que les gagne-petit de la théorie abandonnent ces questions essentielles à la métaphysique spiritualiste ou à la religion, Jaurès s’en empare offensivement en dialecticien et en grand progressiste. Produisant parfois l’équivalent d’une eschatologie matérialiste et laïque, parlant au nom du prolétariat devant un public petit-bourgeois ou devant une Chambre des députés souvent haineuse et survoltée, Jaurès force ce petit monde mesquin à se taire et à écouter, et quelquefois à applaudir malgré lui tant l’éloquence jaurésienne respire la vérité. Par exemple, loin d’opposer la politique « matérialiste » du prolétariat à la morale « idéaliste », Jaurès contraint son auditoire à méditer la profonde moralité de la politique communiste (un adjectif qui ne lui fait pas peur). Montrant un sens prodigieux de la dialectique historique, Jaurès en vient parfois à égaler Marx ou Hegel sur le plan de ce que l’on pourrait nommer les « lumières communes » et de ce que je me suis risqué à nommer la « sagesse de la révolution ». L’un des points sur lesquels la relecture de ces « discours » brillantissimes pourrait aujourd’hui s’avérer utile aux militants du progrès social, porte sur l’unité dialectique des intérêts de classe du prolétariat et des idéaux universels de l’humanité. Alors qu’un Gorbatchev a prétendu opposer ces deux notions en feignant de privilégier la seconde (l’essence de la « nouvelle pensée politique » gorbatchévienne était de « préférer les valeurs universelles de l’humanité aux intérêts de classe du prolétariat » : on a vu à quoi cela a mené l’U.R.S.S. et le camp mondial du Travail !), Jaurès repousse cette alternative trompeuse. Parce qu’il est exploité par tous et qu’il n’exploite personne, le prolétariat en lutte pour la société sans classes, est le vrai porteur de l’universel, comme il est le support du véritable patriotisme, cet antidote au venimeux nationalisme impérialiste. Le titre magnifique que Jaurès fit porter à l’Humanité, le grand journal du prolétariat français (fondé en 1904) manifeste l’unité de principe du combat de classe et de l’émancipation universelle, du patriotisme républicain et de l’internationalisme prolétarien. Cette unité dialectique sera confirmée et rehaussée quand, après le Congrès de Tours[9], les communistes français héritant du journal de Jaurès par l’entremise du vieux Communard Camélinat, conserveront ce titre glorieux tout en ornant la manchette de l’Huma de l’emblème ouvrier et paysan cher à l’Internationale communiste[10].

Certes, on a reproché à Jaurès d’avoir privilégié l’aspect universaliste du combat progressiste aux dépens de la dimension de classe prise au sens étroit du mot. Et en effet, Jaurès tend parfois à surestimer le principe républicain issu de 1793 et il attribue parfois une vertu propulsive propre aux valeurs et aux idéaux humanistes. Mais ces tendances idéalistes incontestables ne sont que la contrepartie de l’engagement combatif de Jaurès quand il contraint le Parti socialiste – qui sous le verbe révolutionnaire, tendait en fait à se rabattre sur les revendications économico-syndicales – à défendre Dreyfus (condamné parce que juif) ou à porter le combat pour la laïcité. Répétons en effet que le marxisme ne doit, ni snober les combats universalistes (par ex. la lutte contre l’antisémitisme, aujourd’hui plus largement la lutte antiraciste, le féminisme, le patriotisme républicain, la défense de la paix et de l’environnement, etc.), ni mettre une sourdine aux revendications du prolétariat sous prétexte de séduire la bourgeoisie « de gauche » : il doit prendre la tête des luttes démocratiques pour y faire germer l’aspiration à la révolution socialiste. Car c’est seulement en dirigeant les luttes patriotiques, démocratiques, anti-impérialistes, etc., que la classe ouvrière peut apprendre à diriger tout le peuple, à former de larges alliances sous sa direction pour isoler l’ennemi principal : le grand capital. Au demeurant, les sectaires qui reprochent à Jaurès d’avoir constamment « vu trop large » méconnaissent un fait politique patent : alors que le « réformiste » Jaurès se fera tuer par la réaction à la veille de la déclaration de guerre, le « révolutionnaire ouvrier » Guesde (dont par ailleurs, les mérites prolétariens sont éclatants)... entrera très rapidement comme ministre sans portefeuille dans le gouvernement capitaliste d’ « union sacrée »... Comme quoi juger dialectiquement du bilan d’un homme, d’un pays ou d’un parti, impose de savoir prendre en compte les zigzags de l’histoire et les ruses permanentes de la raison historique...

II – Sur le plan directement politique,

Certains mettent en cause le prétendu « colonialisme » de Jaurès. Il est vrai qu’il y eut chez lui des hésitations sur ce sujet : on ne provient pas sans quelques traces du radicalisme républicain des Gambetta et autres Ferry dont le progressisme bourgeois prétendait « civiliser » les peuples « en retard » d’Asie et d’Afrique. Mais il est trop aisé aux contemporains de donner des leçons a posteriori. En réalité, la gauche populaire française a dû à tâtons se faire une doctrine sur ces questions alors nouvelles ; seul Lénine maîtrisait alors parfaitement la position marxiste sur la question coloniale (et plus globalement, sur la question nationale) quand il défendait, y compris contre l’internationaliste incontestable qu’était R. Luxemburg, le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » jusqu’à se séparer de la nation dominante pour former un nouvel Etat indépendant. Dans les faits, Jaurès a souvent été à la pointe de la dénonciation et notamment, il s’est concrètement battu comme un lion contre la sanglante entreprise coloniale de la bourgeoisie française au Maroc.

Plus globalement, nous sommes redevables à Jaurès d’une approche dialectique des rapports entre l’internationalisme et le patriotisme. Alors qu’aujourd’hui le « socialiste » Hollande se réfère à Jaurès (ou à Victor Hugo !) pour justifier un « internationalisme » capitaliste qui dissout la France dans l’UE supranationale, Jaurès n’a cessé de combattre le nationalisme impérialiste en lui opposant le patriotisme REPUBLICAIN ; chacun connaît sa phrase selon laquelle...

« ... si un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup d’internationalisme y ramène » ;

... ou cette formule, plus actuelle encore, qui déclare que...

« ... la souveraineté nationale est le socle de l’émancipation sociale ».

III - A propos du néo-jauressisme suspect des dirigeants du PCF

Combien nous sommes loin ici d’un Pierre Laurent qui défend à cor et à cri la « construction » supranationale européenne (ce à quoi l’oblige le fait que le PCF s’est affilié au Parti de la Gauche européenne !), vitupère le « souverainisme », condamne le juste mot d’ordre prolétarien « produire en France » (dont dépend l’existence physique et morale de la classe ouvrière de France !), fustige l’idée de sortir de l’UE par la voie progressiste, défend le principe de l’euro au nom d’une introuvable « réorientation de la construction européenne », tout cela revenant de fait à abandonner à l’U.M.’ Pen la cause de la France et de la classe ouvrière assassinées. Ici les continuateurs conséquents de Jaurès auront été Maurice Thorez et Georges Politzer qui, à l’orée du Front populaire, marièrent les drapeaux rouge et tricolore, tous deux issus de notre grande histoire révolutionnaire. C’est en effet les étendards rouge et le tricolore (meeting de lancement du Front populaire le 14 juillet 1935 au Stade Buffalo) que brandit solidairement le P.C.F. le 14 juillet 1935 pendant que Jacques Duclos entonnait La Marseillaise puis l’Internationale : non pour favoriser la collaboration des classes, mais pour isoler politiquement le fascisme et les « deux cents familles ». Il s’agissait alors en effet de placer la classe ouvrière et son parti communiste à la pointe du rassemblement antifasciste (1934, Pacte d’unité d’action), puis à la tête du Front national pour l’indépendance et la liberté de la France (dont l’actuel FN usurpe l’appellation !). CONTRE la bourgeoisie qui collaborait déjà avec Hitler[11], le jeune P.C.F. soutenu par le Komintern plaça la classe ouvrière au cœur de la nation parce qu’il avait su remettre la France dans le cœur des travailleurs en clamant avec Politzer, à la fois contre l’idéologie nazie et contre le nationalisme pseudo-républicain issu de Renan, qu’en dernière analyse, « la nation, c’est le peuple »[12].

C’est pour prolonger cette grande politique de classe et de masse que nous prônons aujourd’hui la mise en place plurielle d’un Front de Résistance Antifasciste, Patriotique et Populaire (F.R.A.P.P. !). Ce renouveau stratégique est clairement opposé à l’union de la gauche sous dominance social-démocrate ; il implique de promouvoir l’unité d’action des vrais communistes, le regroupement des syndicalistes « rouges », le rassemblement des patriotes antifascistes et anti-UE, le soutien à tout ce qui peut favoriser la renaissance du Mouvement communiste international et du Front anti-impérialiste mondial. Un telle dynamique patriotique et populaire est seule capable de briser l’étau mortel que resserrent sur notre peuple l’U.M.P.S. maastrichtienne et la fascisante U.M.’ Pen. Un tel front patriotique et populaire, de même que le « nouveau C.N.R. » qui pourrait se mettre en place en réactualisant le programme Les Jours heureux, ne viserait pas à conclure un « compromis historique » avec la partie « patriote » de la bourgeoisie monopoliste : car aujourd’hui cette grande bourgeoisie est presque entièrement acquise à la « construction » européenne, « rassemblement bleu marine » inclus[13]. A une époque où l’oligarchie capitaliste « française » se sert du souvenir hideux de la Guerre de 14-18 pour dissoudre la nation dans l’Empire euro-atlantique[14], le Front antifasciste, patriotique et populaire ne peut avoir d’autre fin que d’isoler le grand capital pour rouvrir la voie d’une transformation socialiste de la France.

Nous sommes donc à mille lieues du néo jauressisme d’apparat que cultive la direction mutante du P.C.F.-P.G.E. Ayant largué le léninisme[15], ayant plutôt minimisé le centième anniversaire de la mort de Thorez, la direction de ce parti ne se contente pas d’abandonner la cause de l’indépendance nationale. L’indépendance de la nation par rapport à l’UE et l’indépendance de la classe ouvrière par rapport à la bourgeoisie « de gauche » étant étroitement liées, la direction du P.C.F. poursuit obstinément son projet de liquidation du Congrès de Tours. Elle cherche désormais à fondre ce qui subsiste du P.C.F. dans un conglomérat social-démocrate « de gauche » inspiré du Syriza grec, du groupe allemand « Die Linke » et centré sur l’aile gauche du P.S. à la dérive (les pseudo- « frondeurs socialistes »), avec éventuellement un rapprochement avec les fédéralistes d’Europe-Ecologie /les Verts. Ce qui évidemment, va poser des questions existentielles aux militants restés communistes à l’intérieur du P.C.F. et aussi au Parti de gauche qui, sans être marxiste et révolutionnaire continue de se référer à Jaurès, à Robespierre, à la République laïque et indivisible, à la langue française, à la Nation, toutes choses qu’ont répudiées depuis longtemps les directions du P.C.F.-P.G.E. et de l’Huma-mutée...

On comprend que dans ces conditions la direction dé-marxisée du P.C.F. mette en avant un jauressisme confus et largement imaginaire, qu’elle exploite les côtés faibles de Jaurès en ignorant ses côtés prolétariens, combatifs et anti-impérialistes, qu’elle déforme le sens du Congrès d’unification socialiste de 1905 (fusion des partis de Guesde et de Jaurès), qu’elle revienne à la conception de L’Humanité qu’avait précisément dépassée l’Huma communiste de Cachin et de Vaillant-Couturier. En un mot, on conçoit que la direction du P.C.F.-P.G.E. se serve de la mémoire Jaurès pour préparer le congrès de Tours à l’envers tout en continuant de se réclamer du communisme afin de bloquer la renaissance d’un vrai parti communiste français. Mais cette attitude ne fait que dénoncer davantage, non pas le noble personnage de Jaurès, mais un groupe dirigeant en faillite qui mène les travailleurs de défaite en déroute. D’avance Vaillant-Couturier avait dénoncé cette récupération pseudo- « unitaire » de Jaurès quand, s’adressant au Congrès de Tours, il défendait l’idée d’une unité révolutionnaire du parti ouvrier. S’adressant aux députés réformistes qui s’apprêtaient à scissionner le parti et qui cherchaient à se faire regretter, Vaillant-Couturier leur lançait ces mots :

« Il y a un moment où l’unité formelle, l’unité factice, l’unité qui n’est plus celle que voulait Jaurès, l’unité qui n’est plus qu’une caricature, ne cache que l’assemblement relié par des ficelles trop grossières de gens qui ne peuvent véritablement plus travailler ensemble[16] ».

Cette question d’un Parti révolutionnaire uni sur un contenu de classe clair se repose aujourd’hui à tous les communistes qui veulent agir pour les « quatre sorties » (de l’euro, de l’UE, de l’OTAN et du capitalisme) et qui supportent de moins en moins d’être paralysés par une direction du P.C.F.-P.G.E. qui compromet le beau nom de communiste dans une nouvelle union sacrée pour l’introuvable Europe sociale et pour l’impossible « réorientation progressiste de l’euro ». Car à travers ces mots d’ordre social-maastrichtiens (socialistes en paroles, maastrichtiens en fait !), la direction pseudo-jaurésienne du P.C.F.-P.G.E. maintient le mouvement ouvrier et les syndicats de classe dans l’orbite de la social-eurocratie hollandienne, ce fourrier des guerres impérialistes, de l’euro-austérité et de la fascisation de l’Europe. Face à cette direction eurocommuniste (de plus en plus d’euro, de moins en moins de communisme !), véritable courroie de transmission de la bourgeoisie « de gauche » dans le mouvement ouvrier, il faut construire l’unité d’action des vrais communistes, prélude à la reconstruction d’une unité militante, organisationnelle et idéologique solide.

En conclusion...

Il ne s’agit pas d’idéaliser Jaurès pour l’iconiser et le mieux enterrer, comme s’efforcent de le faire ceux qui déforment son bilan, qui en nient les aspects contradictoires ou qui exploitent ses faiblesses pour farder de rose ou de rouge leur reniement du socialisme ou leur abjuration du léninisme. Il ne s’agit pas non plus de dénigrer l’action de haute tenue que Jaurès avait engagée pour lier dialectiquement la classe ouvrière française à la nation, au principe laïco-républicain et à l’engagement humaniste : non pour faire l’union sacrée avec la grande bourgeoisie, mais pour dénoncer cet impérialisme dont Jaurès, comme Lénine ou Luxemburg, avait perçu les lourdes tendances exterministes. Bref, il s’agit aujourd’hui d’empêcher que de nouveaux Raoul Villain[17] peints en rose, ceux-là même qui soutiennent l’action des néo-nazis de Kiev contre la République populaire du Donbass, ou qui applaudissent le criminel de guerre Netanyahou à Gaza, ne tuent une seconde fois un homme généreux qui mérita bien de l’humanité, à tous les sens du terme.

Fermes partisans du rôle dirigeant de la classe ouvrière dans le Front antifasciste, patriotique et populaire, donc radicalement hostiles à toute forme d’union sacrée nationaliste ou supranationaliste avec l’oligarchie impérialiste, nous irions sereinement nous assoir à côté de Jaurès et de Lafargue sur les bancs de l’Assemblée nationale de 1905, comme nous siègerions aux côtés de Cachin au congrès de Tours et comme le grand historien que fut aussi Jaurès s’en fût allé s’assoir[18], disait-il en pesant ses mots avec gravité, « aux côtés de Robespierre au Club des Jacobins ».

Car au-delà des critiques fraternelles que peuvent s’adresser mutuellement les militants du prolétariat, les barricades sociales n’eurent, n’ont et n’auront jamais que deux côtés.

Georges Gastaud

 

 

[1] L’assassin, nommé Raoul Villain, sera acquitté après guerre par la « justice » française, la veuve de Jaurès étant condamnée aux dépens (!!!). Les républicains espagnols vengeront Jaurès en exécutant Villain, alors expatrié en Espagne.

[2] Ancien dreyfusard, France fut l’un des premiers intellectuels à rallier la jeune Section Française de l’Internationale Communiste...

[3] Qui, comme Paul Vaillant-Couturier, se rapprocheront tous trois des Soviets et du jeune P.C.F. après 1920.

[4] De manière bien ambiguë. Cf le livre de Stéphane Sirot Des syndicats pour la République, 2014.

[5] S.F.I.O. signifie Section française de l’Internationale Ouvrière.

[6] Inspirons-nous plutôt de l’éloge funèbre que Lénine fit de Rosa Luxemburg, avec laquelle le dirigeant bolchevik n’avait pourtant cessé de polémiquer du vivant de cette dernière : « Rosa Luxemburg est un aigle. Et s’il arrive aux aigles de descendre aussi bas que les poules, jamais les poules ne monteront aussi haut que les aigles ». Avis aux « poules » du sectarisme, qui ne font jamais que caqueter au profit des VAUTOURS du social-réformisme de droite.

[7] Pour ne prendre qu’un exemple, la Dialectique de la nature d’Engels, ce texte majeur du matérialisme dialectique, n’a été exhumé par les chercheurs soviétiques que dans les années 1930...

[8] Marx figure pour la première fois au programme de l’agrégation de philosophie en... 2014-2015 !

[9] En 1920, la minorité réformiste conduite par Léon Blum et par Jean Longuet déserta le P.S.-S.F.I.O. qui venait de voter son adhésion à l’Internationale communiste, ce qui revenait de fait à transformer le P.S. en Parti communiste français. Les minoritaires reprirent le nom de l’ancien parti.

[10] Il est lamentable que, s’adonnant à un effeuillage qui n’est pas sans rappeler le sketch « Les oranges » de Fernand Raynaud, les dirigeants du P.C.F. muté aient successivement retiré de la manchette de l’Huma la faucille et le marteau, la notion d’organe central du P.C.F., la référence au Parti communiste français, puis la référence même au parti (« journal communiste »), en ne gardant pour finir que la référence (plus « vendeuse » ?) à Jaurès et en gommant les grands animateurs communistes de l’Huma qui ont succédé à Jaurès, les Cachin, Vaillant-Couturier, Sampaix, Péri, Fajon, Alleg et autre René Andrieu.

[11] Cf Annie Lacroix-Riz, Le choix de la défaite, Armand Colin.

[12] Cf G. Gastaud Patriotisme et internationalisme.

[13] Marine Le Pen elle-même ne veut pas sortir de l’UE. Quant à l’euro, elle veut en sortir par un « accord concerté » avec l’Allemagne et les 26 autres pays de l’UE. En clair, Mme Le Pen NE VEUT sortir ni de l’UE ni de la monnaie unique européenne.

[14] Cela passe par ce que l’on pourrait appeler les « cinq substitutions : des l’Empire euro-atlantique à l’Etat nation, de l’Europe des Länder à la République une et indivisible, du tout-anglais impérial au français « langue de la République », de la privatisation universelle aux acquis du CNR et d’une économie compradore et financiarisée au « produire en France » ; avec à la clé la tentative de transformer en PLEBE la jeunesse populaire issue de la classe ouvrière et de la paysannerie. La victoire stratégique des classes privilégiées « françaises » sur les frondeuses classes populaires de France, vaut bien la mort de la nation au pays de l’Evêque Cauchon, des Emigrés de Koblentz, des versaillais de Thiers et des Kollabos de Vichy...

[15] La dégénérescence du P.C.F. ne date nullement du congrès de Martigues, comme le croit tant de camarades opposants. C’est en 1976, au 22ème congrès, que le P.C.F. a répudié la dictature du prolétariat, et avec elle la théorie marxiste de l’Etat. C’est en 1979, au 23ème congrès, qu’ont été radiés des statuts du Parti les références au marxisme-léninisme et à l’internationalisme prolétarien. C’est au 28ème congrès qu’ont disparu les références au centralisme démocratique, au socialisme, à la socialisation des moyens de production et à la classe ouvrière... c’est dire si l’ancrage mutant et révisionniste du P.C.F. est ancien et irréversible.

[16] Le Congrès de Tours, Editions sociales, p. 554.

[17] Michel Audiard, l’hilarant dialoguiste des Tontons flingueurs, disait que « les noms de l’Evêque Cauchon (qui fit brûler Jeanne d’Arc) et du gendarme Merda (qui blessa grièvement Robespierre) sont comme des clins d’œil que l’histoire fait aux écoliers ». A cette liste, ajoutons Vilain, l’assassin de Jaurès, ainsi que Trochu, assassin de la Commune dont Hugo disait : « Trochu, participe passé du verbe trop choir »...

[18] Dans sa magnifique Histoire socialiste de la Révolution française.

 

 

V- Dominique de Villepin : « Lever la voix face au massacre perpétré à Gaza »

 

 

Lever la voix face au massacre qui est perpétré à Gaza, c’est aujourd’hui, je l’écris en conscience, un devoir pour la France, une France qui est attachée indéfectiblement à l’existence et à la sécurité d’Israël mais qui ne saurait oublier les droits et devoirs qui sont conférés à Israël en sa qualité d’État constitué. Je veux dire à tous ceux qui sont tentés par la résignation face à l’éternel retour de la guerre qu’il est temps de parler et d’agir. Il est temps de mesurer l’impasse d’une France alignée et si sûre du recours à la force. Pour lever le voile des mensonges, des omissions et des demi-vérités. Pour porter un espoir de changement. Par mauvaise conscience, par intérêt mal compris, par soumission à la voix du plus fort, la voix de la France s’est tue, celle qui faisait parler le général de Gaulle au lendemain de la guerre des Six-Jours, celle qui faisait parler Jacques Chirac après la deuxième intifada. Comment comprendre aujourd’hui que la France appelle à la « retenue » quand on tue des enfants en connaissance de cause ? Comment comprendre que la France s’abstienne lorsqu’il s’agit d’une enquête internationale sur les crimes de guerre commis des deux côtés ? Comment comprendre que la première réaction de la France, par la voix de son président, soit celle du soutien sans réserve à la politique de sécurité d’Israël ? Quelle impasse pour la France que cet esprit d’alignement et de soutien au recours à la force.

 

 

Je crois que seule la vérité permet l’action. Nous ne construirons pas la paix sur des mensonges. C’est pour cela que nous avons un devoir de vérité face à un conflit où chaque mot est piégé, où les pires accusations sont instrumentalisées.

Ayons le courage de dire une première vérité : il n’y a pas en droit international de droit à la sécurité qui implique en retour un droit à l’occupation et encore moins un droit au massacre. Il y a un droit à la paix qui est le même pour tous les peuples. La sécurité telle que la recherche aujourd’hui Israël se fait contre la paix et contre le peuple palestinien. En lieu et place de la recherche de la paix, il n’y a plus que l’engrenage de la force qui conduit à la guerre perpétuelle à plus ou moins basse intensité. L’État israélien se condamne à des opérations régulières à Gaza ou en Cisjordanie, cette stratégie terrifiante parce qu’elle condamne les Palestiniens au sous-développement et à la souffrance, terrifiante parce qu’elle condamne Israël peu à peu à devenir un État ségrégationniste, militariste et autoritaire. C’est la spirale de l’Afrique du Sud de l’apartheid avant Frederik De Klerk et Nelson Mandela, faite de répression violente, d’iniquité et de bantoustans humiliants. C’est la spirale de l’Algérie française entre putsch des généraux et OAS face au camp de la paix incarné par de Gaulle.

Il y a une deuxième vérité à dire haut et fort : il ne saurait y avoir de responsabilité collective d’un peuple pour les agissements de certains. Comment oublier le profond déséquilibre de la situation, qui oppose non deux États, mais un peuple sans terre et sans espoir à un État poussé par la peur ? On ne peut se prévaloir du fait que le Hamas instrumentalise les civils pour faire oublier qu’on assassine ces derniers, d’autant moins qu’on a refusé de croire et reconnaître en 2007 que ces civils aient voté pour le Hamas, du moins pour sa branche politique. Qu’on cite, outre les États-Unis, un seul pays au monde qui agirait de cette façon. Même si les situations sont, bien sûr, différentes, la France est-elle partie en guerre en Algérie en 1995-1996 après les attentats financés par le GIA ? Londres a-t-elle bombardé l’Irlande dans les années 1970 ?

Troisième vérité qui brûle les lèvres et que je veux exprimer ici : oui il y a une terreur en Palestine et en Cisjordanie, une terreur organisée et méthodique appliquée par les forces armées israéliennes, comme en ont témoigné de nombreux officiers et soldats israéliens écœurés par le rôle qu’on leur a fait jouer. Je ne peux accepter d’entendre que ce qui se passe en Palestine n’est pas si grave puisque ce serait pire ailleurs. Je ne peux accepter qu’on condamne un peuple entier à la peur des bombardements, à la puanteur des aspersions d’« eau sale » et à la misère du blocus. Car je ne peux accepter qu’on nie qu’il y a quelque chose qui dépasse nos différences et qui est notre humanité commune.

Il n’y a aujourd’hui ni plan de paix, ni interlocuteur capable d’en proposer un. Il faut tout reprendre depuis le début. Le problème de la paix, comme en Algérie entre 1958 et 1962, ce n’est pas « comment ? », c’est « qui ? ».

Il n’y a pas de partenaire en Palestine car les partisans de la paix ont été méthodiquement marginalisés par la stratégie du gouvernement d’Israël. La logique de force a légitimisé hier le Hamas contre le Fatah. Elle légitime aujourd’hui les fanatiques les plus radicaux du Hamas voire le Djihad islamique. Se passer de partenaire pour la paix, cela veut dire s’engager dans une logique où il n’y aurait plus que la soumission ou l’élimination.

Il n’y a plus de partenaire pour la paix en Israël car le camp de la paix a été réduit au silence et marginalisé. Le peuple israélien est un peuple de mémoire, de fierté et de courage. Mais aujourd’hui c’est une logique folle qui s’est emparée de son État, une logique qui conduit à détruire la possibilité d’une solution à deux États, seule envisageable. La résignation d’une partie du peuple israélien est aujourd’hui le principal danger. Amos Oz, Zeev Sternhell ou Elie Barnavi sont de plus en plus seuls à crier dans le désert, la voix couverte par le vacarme des hélicoptères.

Il n’y a plus non plus de partenaire sur la scène internationale, à force de lassitude et de résignation, à force de plans de paix enterrés. On s’interroge sur l’utilité du Quartette. On désespère de la diplomatie du carnet de chèques de l’Europe qui se borne à payer pour reconstruire les bâtiments palestiniens qui ont été bombardés hier et le seront à nouveau demain, quand les États-Unis dépensent deux milliards de dollars par an pour financer les bombes qui détruisent ces bâtiments.

Face à l’absence de plan de paix, seules des mesures imposées et capables de changer la donne sont susceptibles de réveiller les partenaires de leur torpeur. C’est au premier chef la responsabilité de la France.

Le premier outil pour réveiller la société israélienne, ce sont les sanctions. Il faut la placer devant ses responsabilités historiques avant qu’il ne soit trop tard, tout particulièrement à l’heure où il est question d’une opération terrestre de grande envergure à Gaza. Cela passe par un vote par le Conseil de sécurité de l’ONU d’une résolution condamnant l’action d’Israël, son non-respect des résolutions antérieures et son non-respect du droit humanitaire et du droit de la guerre. Cela signifie concrètement d’assumer des sanctions économiques ciblées et graduées, notamment pour des activités directement liées aux opérations à Gaza ou aux activités économiques dans les colonies. Je ne crois guère aux sanctions face à des États autoritaires qu’elles renforcent. Elles peuvent être utiles dans une société démocratique qui doit être mise face aux réalités.

Le deuxième outil, c’est la justice internationale. L’urgence aujourd’hui, c’est d’empêcher que des crimes de guerre soient commis. Pour cela, il est temps de donner droit aux demandes palestiniennes d’adhérer à la Cour pénale internationale, qui demeure aujourd’hui le meilleur garant de la loi internationale. C’est une manière de mettre les Territoires palestiniens sous protection internationale.

Le troisième outil à la disposition de la communauté internationale, c’est l’interposition. À défaut de pouvoir négocier une solution, il faut l’imposer par la mise sous mandat de l’ONU de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem Est, avec une administration et une force de paix internationales. Cette administration serait soumise à de grands périls, du côté de tous les extrémistes, nous le savons, mais la paix exige des sacrifices. Elle aurait vocation à redresser l’économie et la société sur ces territoires par un plan d’aide significatif et par la protection des civils. Elle aurait également pour but de renouer le dialogue interpalestinien et de garantir des élections libres sur l’ensemble de ces territoires. Forte de ces résultats, elle appuierait des pourparlers de paix avec Israël en en traçant les grandes lignes.

Nous n’avons pas le droit de nous résigner à la guerre perpétuelle. Parce qu’elle continuera de contaminer toute la région. Parce que son poison ne cessera de briser l’espoir même d’un ordre mondial. Une seule injustice tolérée suffit à remettre en cause l’idée même de la justice.

Dominique de Villepin
 

 

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