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LES ORIGINES DE LA CRISE ÉBOLA

Publié par medisma sur 6 Novembre 2014, 20:31pm

LES ORIGINES DE LA CRISE ÉBOLA

 

INTERVIEW D’ALLYSON POLLOCK, PROFESSEURE ANGLAISE EN SANTÉ PUBLIQUE

Ceux qui se nourrissent de vent(s), particulièrement nombreux sur internet, s’en sont donné à cœur joie avec la question des origines de l’actuelle épidémie d’Ébola. Les États-Unis, sous toutes les formes d’intervention qu’ils ont adoptées depuis 15 ans de par le monde, y sont violemment dénoncés. Pour notre part, même si nous ne prêtons pas que des qualités aux interventions de l’Amérique (ce qui est un euphémisme), avons toujours considéré cette hystérie comme étrange. D’où le souci de ne pas faire écho aux articles concernés, afin de ne pas contribuer à les relancer.

Allyson Pollock

 

Cela dit, un article de CounterPunch nous avait échappé, qui mérite d’être signalé, bien qu’il date de près d’un mois (12 octobre) : Les origines de la crise Ébola [1]. Le point intéressant de cet article, en dehors du fait qu’il confirme beaucoup de nos propos concernant l’épidémie, est qu’il s’agit de l’interview par un certain Tariq Ali, (auteur du livre The Obama Syndrome [2]d’Allyson Pollock [3], professeure en matière de santé publique à la Queen Mary University de Londres. Ni l’un ni l’autre ne font montre de complaisance avec le système politico-financier qu’incarne désormais Obama, mais leurs critiques demeurent mesurées et raisonnables.

NB. Ce qui suit est un résumé partiel de cette interview. Les grandes lignes y sont, mais beaucoup de points n’ont pas été abordés, si bien que nous invitons le lecteur intéressé à lire l’interview complète, en anglais. Nous espérons que les deux auteurs ne s’estimeront pas trahis si ce papier leur arrive sous les yeux. Par ailleurs, des approfondissements et discussions complémentaires s’imposeraient, qui feront peut-être l’objet d’un nouvel article de notre part.

Allyson Pollock reconnaît que l’épidémie Ébola est due à un virus, dont les origines précises sont inconnues. Après quelques apparitions lors des décennies précédentes, où il était entré en sommeil de lui-même, il a pu exploser dans les premiers pays atteints, Sierra Leone, Libéria et Guinée, du fait de leur état de grande pauvreté : effondrement de leurs infrastructures, notamment en matière de systèmes de santé, alors que les conflits internes et une urbanisation de la misère ont accru considérablement la contagiosité, non seulement d’Ébola mais aussi de nombreuses maladies mieux connues, mais qui ne sont pas mieux endiguées pour autant.

Allyson Pollock admet que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’opinion dans les pays riches, avaient initialement supposé que le virus s’éliminerait de lui-même, comme lors des épidémies précédentes. Aussi l’OMS n’a-t-elle pas mobilisé, dès les origines de la présente épidémie, les moyens massifs qui auraient pu la contenir. Obama s’est contenté d’envoyer, pour relancer l’influence américaine dans cette partie de l’Afrique, quelques effectifs de l’US Army sans compétences médicales particulières. Il a par ailleurs annoncé qu’il allait relancer la recherche de vaccins. Mais cela ne pouvait remédier en aucune sorte à l’absence de médecins, d’infirmiers, d’hôpitaux ou de simples lieux où isoler les malades. Quant aux vaccins, il aurait dû savoir que leur mise au point et leur fabrication en quantités suffisantes ne seraient pas prises en charge par les industries pharmaceutiques, en l’absence de budgets substantiels venant de l’extérieur.

Pour Tarik Ali comme pour Allyson Pollock, le vrai responsable de l’épidémie actuelle est le système financier international, dont en matière de santé publique le principal objectif est de mettre en place des solutions privées, coûteuses, réservées à une étroite minorité de personnes favorisées. Pour que ce solutions puissent s’implanter, il faut démanteler les équipements publics, décourager les médecins en dépendant, enlever toute efficacité aux solutions associatives reposant sur le bénévolat. Cette politique profondément inégalitaire est poursuivie partout dans le monde. Mais dans les pays développés disposant d’un secteur public de santé important, elle ne peut que marginalement s’imposer. Ce ne fut pas le cas en Afrique, et ce depuis des décennies.

La catastrophe qui, avec Ébola, frappe les pays africains aurait été parfaitement prévisible par ceux qui auraient voulu voir. Elle était d’ailleurs en germe, au vue du développement d’autres maladies, clairement identifiées, mais contre lesquelles les moyens nécessaires ne sont toujours pas mis en place : choléra notamment. L’Afrique n’est pas la seule à souffrir de cette désorganisation des systèmes de santé sous l’influence des milieux d’affaires. L’Inde, le Pakistan, le Sri Lanka en manifestent aussi les signes.

La responsabilité majeure des organisations internationales néolibérales

Les organisations internationales, FMI, Banque mondiale, Banque africaine de développement, ont été indirectement les responsables de la destruction des systèmes de santé dépendant du secteur public. Depuis des années, elles ont orchestré l’éviction des petits exploitants agricoles traditionnels, au profit de grands groupes hautement mécanisés produisant de l’huile de palme, du cacao, du caoutchouc, en vue de la vente sur les marchés spéculatifs. Les petits cultivateurs chassés de leurs terres se sont réfugiés dans d’immenses bidonvilles urbains, dont certains éléments, comme on a pu le voir grâce à divers reportages, sont directement implantés sur des montagnes d’ordure. La même spoliation a été organisée concernant les autres ressources naturelles, notamment minières, souvent très importantes, dont disposaient ces pays.

Quant à l’OMS (à sa décharge), il faut bien voir qu’elle a été depuis plus de vingt ans privée de ses financements, donc de ses moyens de prévention et d’intervention. Dans le même temps, des Organisations non gouvernementales n’ayant rien de désintéressé, comme les Fondations de Bill et Melinda Gates ou de Warren Buffet, ont prétendu gérer les questions de santé en court-circuitant les institutions publiques, et sans aucun contrôle démocratique de la part des gouvernements concernés. À supposer qu’elles décident de s’attaquer à l’épidémie d’Ébola en ignorant (volontairement) ses autres causes, évoquées ci-dessus, elles ne pourront offrir aucune solution de long terme, puisqu’elles s’opposeront souvent ouvertement aux solutions publiques ou coopératives, qui, seules, permettrait de traiter le problème à la base. Or, en profondeur, au-delà des médicaments et des vaccins, ces pays auraient besoin de mesures redistributives radicales, touchant, au-delà de la santé, l’éducation, le logement, la formation des femmes et des jeunes.

Allyson Pollock ne prétend pas que les vaccins soient inutiles. Mais, là encore, selon elle, l’approche reste profondément capitalistique et donc inégalitaire. Il faut citer à cet égard la Global Alliance for Vaccine Initiative, en association avec les géant GSK et Merck, qui ne cherche pas à développer des investissements internes, mais à solliciter des financements des gouvernements occidentaux, sans exclure a priori de breveter leurs propres découvertes. Mais comme produire des vaccins ne suffirait pas, sans l’effort gigantesque permettant de les diffuser, en les accompagnant de toute l’infrastructure de santé évoquée ci-dessus, et aujourd’hui pratiquement inexistante, il ne faudra pas attendre de miracles des vaccins, à supposer que les recherches en cours aboutissent.

Il faut mentionner aussi le fait que les pays occidentaux, s’apitoyant sur les décès provoqués par Ébola, ne veulent pas constater que l’attrait de la médecine libérale destinée aux plus riches dépossède massivement l’Afrique de ses professionnels de santé. Les médecins choisissent en effet de s’expatrier pour bénéficier de meilleures rémunérations et de meilleures conditions de travail. Seul Cuba, refusant de s’inscrire dans les normes du libéralisme, a envoyé en Afrique des centaines de médecins et professionnels de santé, qui payent d’ailleurs aujourd’hui un lourd tribut à la maladie.

Le mauvais exemple des pays européens

Cela dit, au-delà de la situation des pays africains, révélée par la crise de l’Ébola, les pays européens devraient mesurer la menace que fait peser sur eux la privatisation des équipements et la fuite des médecins hors du secteur public. Ce sont là les conséquences d’un néolibéralisme, dont l’Europe a pris très largement le chemin. L’exemple le plus éclatant de cette dégradation est fourni par la Grande-Bretagne. Le Service national de santé (NHS), mis en place à la fin de la Seconde Guerre mondiale, n’est plus désormais que l’ombre de ce qu’il était, à la suite des vagues de privatisation qui l’ont frappé. Il fonctionnait sur la base de l’impôt progressif sur le revenu. Les cotisations des assurés s’élevaient en fonction de leurs revenus. Or aujourd’hui les principales dépenses de santé sont prises en charge par des assurances privées, inaccessibles aux plus pauvres.

Si une épidémie comme Ébola réussissait à s’implanter en Grande-Bretagne, ce seraient, comme en Afrique, les populations les plus démunies qui en feraient les frais. Alors, il sera trop tard pour compter sur un Service national de santé exsangue en vue de répondre aux besoins collectifs.

Jean-Paul Baquiast

 

Notes

[1] The Origins of the Ebola Crisis (counterpunch, anglais, 12-10-2014)

[2] The Obama Syndrome, surrender at home, war abroad, par Tariq Ali (amazon, anglais, 09-2011)

[3]  Allyson Pollock est professeure en politique et recherché en matière de santé publique, à l’Université Queen Mary University de Londres (Wikipedia, anglais)

 

 

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