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Les Russes et la Reine de la Guerre

Publié par medisma sur 13 Août 2016, 12:32pm

Les Russes et la Reine de la Guerre

I- «Il faut tuer les Russes, les Iraniens et menacer Bachar el-Assad», dit l’ex-chef de la CIA

Michael Morell, ancien directeur de la CIA et soutien d’Hilary Clinton a déclaré dans une intervention à la télévision américaine qu’il était nécessaire de «se débarrasser» des Iraniens et des Russes engagés en Syrie au côté de Bachar el-Assad.

«Quand nous étions engagés en Irak, l’Iran a fourni des armes aux milices chiites qui tuaient les soldats américains. Il est temps de faire subir aux Iraniens ce qu’ils nous ont fait subir». C’est la déclaration fracassante que Michael Morell, soutien affiché d’Hilary Clinton et ancien directeur de la CIA, a faite sur la chaîne américaine CBS ce mardi 9 août.

Celui qui accusait récemment Donald Trump d’être manipulé par les services secrets russes a déclaré que les Iraniens et les Russes devaient «payer le prix fort» de leur engagement en Syrie.

 

Interrogé par le journaliste Charlie Rose, celui-ci lui a demandé de préciser sa pensée : cela signifie-t-il tuer des Iraniens ou des Russes en Syrie ? L’ancien responsable de la CIA a répondu : «Oui, discrètement […] N’attendez pas que le Pentagone dise « nous avons fait ceci », mais soyez assuré qu’a Moscou et à Téhéran, ils savent ce que je veux dire» précise Michael Morell.

A propos des forces rebelles en Syrie soutenues par les Etats-Unis, l’ancien homme fort de la CIA a appelé à les soutenir encore d’avantage contre les troupes de Bachar Al-Assad, mais aussi contre les forces iraniennes ou russes présentes sur place.

Enfin, il appelle à «faire peur» à Bachar el-Assad en le bombardant au plus près : «Je ne préconise pas de l’assassiner, mais je veux mettre la pression sur lui, sur les Russes et les Iraniens pour arriver à une solution diplomatique.

Michael Morell est l’ancien directeur par interim de la CIA (de 2012 à 2013). Dans une tribune publiée dans le New York Times la semaine dernière, il a appelé fermement à soutenir la candidate démocrate à la présidentielle Hillary Clinton, estimant que Donald Trump représentait une menace nationale. Après sa retraite de la CIA en août 2013, Michael Morell a rejoint un cabinet de conseil Beacon Global Strategies, où il a pu travailler avec Leon Panetta, lui aussi ancien directeur de la CIA et soutien affiché d’Hillary Clinton.

La source originale de cet article est rt.com

Copyright © RTrt.com, 2016

 

II- Hillary Reine de la Guerre : la feuille de route

Tout commence par un festival Peace and Love wahhabito-sioniste.

Le ministère saoudien des Affaires étrangères a été forcé à un non-déni de déni en mode turbo suite à une visite en Israël, le 22 juillet, d’une délégation conduite par le général à la retraite Anwar Eshki.

Il se trouve qu’Eshki est proche de la superstar des services de renseignement de l’Arabie saoudite qui fut elle-même, en son temps, pote de Oussama ben Laden, à savoir le prince Turki bin Faisal, qu’il a récemment rencontré au grand jour avec les anciens généraux des Forces de défense israéliennes (FDI) Yaakov Amidror et Amos Yadlin.

En Israël, Eshki rencontra le ministre des Affaires étrangères, le Directeur général Dore Gold, et le Maj. Gen. Yoav Mordechai, le grand manitou des Forces de Défense d’Israël (IDF) en Cisjordanie.

Il est absolument impossible d’imaginer que la Maison des Saoud n’ait pas donné le feu vert pour une telle visite – et des réunions à ce haut niveau. Par ailleurs, le ministère de l’Intérieur d’Arabie saoudite interdit tout voyage en Israël – ainsi qu’en Iran et en Irak.

Alors, quel est le problème ? Les Israéliens échafaudent que les Saoudiens – façade pour la Ligue arabe – offrent une normalisation des relations avec le monde arabe sans qu’Israël n’abdique quoi que ce soit sur le front palestinien. La seule chose que Tel Aviv aurait à faire, beaucoup plus tard, est d’adopter l’initiative de paix arabe proposée par les Saoudiens en 2002.

Les sondages disent que les Saoudiens considèrent l’Iran plus dangereux qu’Israël ou ISIS © FLICKR / YASSER ABUSEN

C’est n’importe quoi. Pour commencer, les ultra sionistes d’extrême-droite au pouvoir à Tel-Aviv n’accepteront jamais le retour aux frontières d’avant 1967, ni la reconnaissance de l’État palestinien. Ce qui a été discuté était un non-accord, même si Tel Aviv jubile : «des États arabes importants sont prêts à nous étreindre ouvertement, même si nous n’avons pas renoncé à un pouce de la Cisjordanie et même si nous continuons à contrôler la Mosquée Al-Aqsa».

Si jamais la Ligue arabe s’embarquait dans un tel non-accord flagrant, jetant les Palestiniens sous des myriades de bulldozers, il y a de fortes chances pour que tout le spectre des oligarchies-pétromonarchique doive commencer à réserver un billet aller-simple pour Londres.

 

L’alliance Moscou-Téhéran-Ankara

Toc,toc,toc, on frappe à la porte de la Russie: des alliés US majeurs se détournent de Washington sur la Syrie © AP PHOTO / SUSAN WALSH

 

Alors de quoi parlent-il, vraiment ? On pouvait s’y attendre, de la perspective imminente que la Dominatrice Tous Azimuts prenne le contrôle de la Maison Blanche.

Bibi Netanyahou à Tel-Aviv, et le maître de facto de la maison des Saoud, le Prince de la Guerre Mohammad bin Salman à Riyad, ont été réduits tous les deux, sous l’administration Obama, au statut euphémique proverbial d’«alliés aliénés». Ce sont des alliés de fait – même s’ils ne peuvent pas l’admettre devant la rue arabe. Les deux sont bien sûr cuits sous le règne de la Reine de la Guerre, il y aura – quoi d’autre, sinon la guerre ? La question est contre qui.

La spéculation informée pointe vers l’ennemi commun de l’Arabie et d’Israël : l’Iran. C’est compliqué. En effet, la stratégie combinée Arabie / Israël à travers le Moyen-Orient est en lambeaux. Téhéran n’est pas tombé dans le piège des bourbiers en Syrie et en Irak. ISIS / ISIL / Daesh et divers rebelles modérés – secrètement soutenus par l’axe Arabie / Israël – sont en cavale, même s’ils insistent sur le fait qu’ils ne sont plus al-Qaïda. Le Prince de la Guerre bin Salman est lui-même pris au piège dans une guerre perdue d’avance au Yémen.

Et puis, à la suite du coup d’État contre lui, il y a la spectaculaire volte-face du sultan Erdogan en Turquie – abandonnant à toutes fins utiles ses rêves emberlificotés de zone d’exclusion aérienne et d’annexion d’une Syrie post-Assad à son empire néo-ottoman.

La Maison des Saoud est devenue livide, lorsqu’elle a vu des diplomates turcs commencer à répandre cette nouvelle super-production : Erdogan a proposé à Rouhani, le dirigeant iranien, une alliance globale avec le président Poutine pour finalement résoudre l’énigme du Moyen-Orient.

L’ombre des EAU, et de Riyadh émerge derrière la tentative de coup d’état en Turquie © AP PHOTO / EMRAH GUREL

Aussi erratique que soit l’ordre du jour d’Erdogan, un possible nouvel accord pour briser la glace entre Moscou et Ankara sera discuté de facto, en face-à-face, à la prochaine réunion Poutine-Erdogan. Tous les signes géopolitiques à ce stade – bien que provisoires – pointent vers une alliance Russie / Iran / Turquie relancée, même si une Maison des Saoud horrifiée va, sans vergogne, tenter de gagner la confiance de Moscou en offrant «des richesses inestimables» et un accès privilégié au marché des pays du Golfe.

Comme l’a confirmé une source haut placée du renseignement occidental, «les Saoudiens vont certainement garder tous les contacts ouverts avec le Kremlin. Le roi saoudien est à Tanger maintenant. Il a rencontré des émissaires russes là-bas. Ils pensent ce qu’ils disent. Mais Poutine ne va pas abandonner Assad. Il doit y avoir un compromis. Les deux en ont besoin».

Le président Poutine est dans une position privilégiée. Même sans accepter l’offre saoudienne – qui n’est qu’une promesse, sans aucune garantie à toute épreuve – la Russie détient les meilleures cartes, comme dans une alliance Moscou-Téhéran-Ankara assez problématique, mais finalement réalisable, qui concerne essentiellement l’intégration eurasienne – et un siège à venir pour la Turquie, aux côtés de l’Iran, à la table de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS).

Une alliance Arabie-Moscou, pour sa part, entraînerait inévitablement la Reine de la Guerre vers – quoi d’autre ? – un changement de régime à Riyad, déguisé en R2P – Responsabilité de Protéger – la populace saoudienne [déjà testé en Libye, en Syrie et en Ukraine, NdT]. On peut compter sur la copine d’Hillary, Samantha Power, pour défendre le projet avec véhémence à l’ONU.

 

Encore et toujours Les Trois Harpies

Hillary Clinton derrière une rançon de $400 Millions à l’Iran pour la libération de 4 citoyens – Trump © REUTERS / JONATHAN ERNST

Pourtant, compte tenu des instincts de la Reine de la Guerre, tous les signes pointent vers l’Iran.

La feuille de route pour les guerres d’Hillary est sans doute ici, dans une connivence très dangereuse entre les néocons et les neolibérauxcons aux États-Unis.

Le think tank CNAS est dirigé par l’une des Trois Harpies, Michele Flournoy, les deux autres étant Hillary Clinton et – les mots les plus terrifiants de la langue anglaise – Victoria Nuland, le possible trio mortel en charge de la politique étrangère sous une administration Clinton Trois.

Ceci est en fait un PNAC – Projet pour un Nouveau siècle américain – dopé aux stéroïdes, avec des échos du document guerrier de 1992 Defense Planning Guidance,déguisés sous la rhétorique lénifiante de l’hégémonie bienveillante et de l’ordre international fondé sur des règles. Si, dans sa campagne, Trump arrivait à contenir ses instincts de grand gueulard et de tweeteur maniaque et à se concentrer sur ce que signifie ce monument de bellicisme que sont les États-Unis, pour eux-mêmes et le monde en général, il entraînerait l’adhésion de millions d’électeurs américains indécis.

Malgré toutes ses fanfaronnades, et cela va s’élever vers des niveaux hystériques inouïs, la Dominatrice tous azimuts ne sera pas assez folle pour lancer une guerre – qui sera inévitablement nucléaire – soit contre la Russie, avec les Pays Baltes comme prétexte, ou la Chine, avec la mer de Chine méridionale comme prétexte, les deux principales menaces existentielles du Pentagone.

D’autre part, en Syrie, d’ici à janvier 2017, les cinglés, al-Qaïda ou pas al-Qaïda, anciennement connus sous le nom de rebelles modérés, seront pour la plupart d’entre eux six pieds sous terre.

Erdogan veut «écraser l’Armée secrète de l’OTAN» qui serait impliquée dans le coup d’état © AFP 2016 / STR 

Erdogan peut rendre la vie de l’OTAN en Turquie insupportable. Alors que la Reine de la Guerre est dans la poche de l’AIPAC, et considérant que la Fondation Clinton a des liens confortables, maintenant légendaires, avec la Maison des Saoud, la cible de guerre privilégiée devrait être celle de l’Arabie et d’Israël, une cible pro-Damas en étroite liaison à la fois avec Ankara et Moscou : l’Iran.

Mais, comment y arriver ? Une route, déjà explorée, est de bombarder par tous les moyens – et pas au sens figuré – l’accord nucléaire avec l’Iran. Une campagne concertée dans les médias grand public des États-Unis est déjà en train d’enterrerl’affaire. Même le guide suprême l’ayatollah Khamenei – comme on le raconte aux États-Unis – déclare officiellement qu’on ne peut pas faire confiance à Washington : «Ils nous disent ‘Parlons aussi des questions régionales’. Mais l’expérience de l’accord nucléaire suggère que ceci est un poison mortel et qu’en aucun cas on ne peut faire confiance aux Américains.»

Attendez-vous donc de la part de l’équipe Clinton à un barrage médiatique proverbial aux relents douteux, des accusations sans fondement et de faux drapeaux occasionnels, parfaitement positionnés pour attirer Téhéran dans un piège, comme, par exemple, le vœu pieux neolibéralcon : l’Iran relance son programme nucléaire. Bien sûr, cela ne se produira pas, mais un barrage infernal de désinformation sera mis en œuvre par le puissant lobby anti-iranien au Congrès américain, pour que cela se produise malgré tout, d’une façon ou d’une autre, même sous la forme d’une illusion.

Et tout cela alors que l’Iran, entre autres développements, est en train de planifier un nouveau corridor de transport du golfe Persique à la mer Noire, connectant l’Arménie, la Géorgie et la Bulgarie, positionnant le pays comme une plaque tournante majeure du commerce, reliant le monde arabe au sud et à l’ouest, l’Asie centrale au nord, l’Afghanistan et le Pakistan à l’est, jusque vers l’Europe. Encore une fois, l’intégration eurasienne est en marche.

Téhéran a une myriade de raisons d’être en alerte rouge si la Dominatrice Tous Azimuts met ses pattes sur les codes nucléaires – n’est-ce pas plus effrayant que si c’est Trump ? Elle agira comme un fidèle serviteur infaillible de l’alliance israëlo-saoudienne. La feuille de route est prête. Les néocons et neolibérauxcons, de concert, peuvent à peine contenir leur excitation de voir en action «une force qui peut agir dans plusieurs missions différentes et l’emporter».

Pepe Escobar

 

Article original en anglais : Hillary, Queen of War: The Road Map Ahead, Sputnik News, le 4 août 2016

Traduit et édité par jj, relu par nadine pour le Saker Francophone

Pepe Escobar est l’auteur de Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War (Nimble Books, 2007), Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge (Nimble Books, 2007), Obama does Globalistan (Nimble Books, 2009), Empire of Chaos (Nimble Books) et le petit dernier, 2030, traduit en français.

 

III- La Russie, ennemi malgré elle

Les primaires orchestrées par le Democratic National Committee (DNC), la plus haute instance du Parti démocrate, en 2016, me rappellent le film paradigmatique de Leni Riefenstahl Le triomphe de la volonté. La phrase du général Allen (quatre étoiles du corps des Marines, à la retraite), prêt à botter le cul aux Russes, brandissant le drapeau au milieu de la foule hystérique criant  « Iou-ès-èi », son agressivité déchaînée, la pompe militaire et la devise de l’exceptionnalisme : « l’Amérique est grande car l’Amérique est bonne » ; les US comme « pouvoir indispensable pour transformer le monde», le mélange empoisonné de Uber Alles et de « Destin manifeste », tout cela colle comme un gant à la matrix telle que fixée en 1934 au grand meeting du parti nazi à Nuremberg.

Mais le parallèle s’arrête là : la version Démocrate, c’est tout pour les banquiers, tout pour contrer les travailleurs, alors que les Nazis se qualifiaient de « parti des travailleurs » et parlaient haut et fort contre le capital financier. Les Nazis disaient qu’ils étaient pour la famille et la majorité, les Démocrates disent qu’ils n’ont même pas besoin du vote des travailleurs, ils ont assez avec celui des féministes et des couires.

Et la communauté juive organisée est plutôt pour que contre, une fois n’est pas coutume. L’agence juive JTA a décrit le discours enflammé du général Allen comme « le moment juif au DNC… pour rassurer les faucons de la sécurité dans la communauté juive », parce qu’il a promis : « nos forces armées seront renforcées ». Bill Clinton est arrivé avec une  broche portant le nom d’Hillary en hébreu, pour mobiliser la communauté juive en faveur de la Clinton et de la guerre. Rupert Murdoch, fervent sioniste, a publié dans son New York Post des photos de Melania Trump à poil.

Bradley Burston, un écrivain israélien, a pour sa part fait paraître dansHa’aretz un article intitulé : « c’est la guerre, et l’ennemi à abattre c’est Trump ». Nous savions déjà qu’il faut un estomac solide pour prendre part à des élections américaines. Le conte facétieux de Mark Twain Le candidat(1870) prouve qu’il s’agit de bagarres à mort, sans règle du jeu et sans prisonniers. Mais des articles comme celui de Burston, cela va bien au-delà des mots qui tuent.

Si tout ce que vous reprochez aux Nazis, c’est qu’ils brutalisaient les juifs, alors vous ne verrez aucune objection au militarisme US.

Les candidats à la présidence ont déclaré leur choix en matière d’ennemi. Carl Schmitt, grand philosophe politique du siècle dernier, disait que le choix de l’ennemi est le choix le plus important en politique, plus important que le choix de ses amis ; et ce choix a été scellé par le DNC. Pour Trump, l’ennemi c’est le chômage, l’externalisation, l’immigration, les guerres à l’étranger, les néoconservateurs et leurs alliés en roue libre, tandis que les Clintonistes ont proclamé, ou plutôt confirmé que leur ennemi, c’est les Russes.

Dans les termes de Jeffrey Sachs, « Hillary est la candidate de Wall Street. Encore plus dangereux, cependant, est le fait qu’elle soit la candidate du complexe militaro-industriel soutenant  n’importe quelle guerre exigée par l’Etat sécuritaire profond, qui est entre les mains des militaires et de la CIA. » Et voilà qu’elle et son parti ont la Russie dans le collimateur.

Les Russes n’ont pas leur mot à dire dans cette décision : ils ont été formellement désignés pour le rôle principal d’ennemis de l’Empire, et une telle nomination ne requiert pas l’assentiment de la victime.

Pourquoi avoir choisi les Russes ?  Qui d’autre remplit les conditions ? La machine de guerre US a besoin d’un ennemi, et le monde n’est pas si grand. L’Europe est assujettie  et occupée. La Chine est trop grande. L’Inde est trop gentille, les Arabes sont trop petits. Le Japon faisait l’affaire au début des années 1980, et puis il s’est couché. Poutine avait parfaitement compris que la machine de guerre US se cherchait un ennemi quand il a proposé aux Américains de combattre l’Etat islamique à l’ONU, de concert avec la Russie. Il va falloir faire avec ce funeste Etat islamique, en attendant mieux, mais pour attirer de beaux budgets rondelets, il faut un ennemi plus consistant, et la Russie s’y prête à merveille.

La Russie a un charme supplémentaire : c’est l’Etat qui  a succédé à l’URSS, qui est resté l’ennemi à abattre pendant très longtemps, pour l’Occident, jusqu’en 1991 exactement. C’est donc un ennemi héréditaire, Hillary, au temps de Barry Goldwater en 1964, était pom pom girl pour le candidat le plus remonté contre la Russie, et apparemment elle en est encore toute émoustillée. Le statut d’ennemis officiels réservé aux Russes s’expliquait jadis par la nature satanique du communisme animé par la haine de Dieu, et c’est une explication qui ne marche plus, mais ce n’est pas une raison, il y a aussi des outils rhétoriques secondaires. La raison, c’est qu’il faut un ennemi pour que le budget de la guerre grossisse de façon à garantir aux généraux et aux fabricants d’armes le style de vie auquel ils sont habitués.

Les interventionnistes libéraux sont imbattables pour expliquer en quoi tout cela est aussi nécessaire que salutaire pour l’humanité en général. C’est leur créneau : ils arrivent si bien à diaboliser l’ennemi que la paix en devient impossible. Pour eux, tout adversaire qui ne s’aplatit pas assez vite est un nouvel Hitler. Et c’est le tour de la Russie avec son Poutine.

Les Russes se demandent souvent ce qu’ils pourraient faire pour apaiser le courroux US. La réponse, c’est qu’il n’y a rien à faire. Ce n’est pas la Crimée qui est en cause, parce qu’avant la Crimée il y avait d’autres arguments, parmi lesquels l’absence d’adoration pour les gays, le refus de voir les enfants russes exportés pour le bonheur  de soi-disant familles de même sexe. Encore avant, c’est parce qu’il y avait le dictateur Poutine. Et encore avant, c’était la corruption, la maffia russe et la mainmise russe sur d’abondantes ressources qui auraient dû revenir à l’humanité, c’est-à-dire aux compagnies US, comme l’expliquait Madeleine Albright ; on perd son temps, à chercher des explications, car les Russes ne peuvent rien changer à la raison de fond, qui est que la machine de guerre US a besoin d’un ennemi à abattre, un point c’est tout.

Les Américains devraient trancher, s’ils veulent continuer à combattre de nouveaux Hitler et à engraisser des généraux, des banquiers et des patrons des médias. Si c’est ce qu’ils veulent, la Clinton est tout indiquée. Ces gars-là mènent l’Amérique à la guerre avec une régularité assez effrayante. Mais s’ils veulent autre chose, ils ont le choix.

David Trump n’est pas un moindre mal, c’est un homme sans peur qui essaie de changer le paradigme US, de passer de la guerre à l’art américain de cultiver son jardin en paix. Je suis époustouflé par l’endurance de Trump dans l'affaire de la mort de l’officier musulman, brandie contre lui par sa famille[1]. L’histoire est simple : cet homme s'est fait tuer  dans un attentat suicide en Irak en 2004 pour la machine de guerre US, dans une guerre d’agression qui a tué des millions de musulmans et de chrétiens au Proche Orient, et qui continue à en massacrer. [Trump avait déclaré :« J'en sais plus sur le groupe EI que les généraux »[2].] Voilà pourquoi il a pu dire que son père s’était affreusement servi de la mort de son fils pour faire la promotion de celui qui a tué son fils. Trump s’exprimait avec modération, et on lui est tombé dessus à bras raccourcis, du côté de ses ennemis dans le parti et ailleurs. J’aurais flanché et capitulé, à sa place, mais Trump n’a pas reculé d’un pouce.

Fait remarquable, Mc Cain, le sénateur républicain le plus belliqueux, a condamné Trump pour ses paroles contre le soldat tombé et sa famille. Le même McCain qui avait trahi ses camarades soldats en captivité au Vietnam. Ron Unz a prouvé sans l’ombre d’un doute que c’est le témoignage fallacieux de McCain qui a condamné les soldats américains à rester coincés là-bas à jamais et à mourir en terre étrangère. Malgré ce crime atroce, il s’est retrouvé sénateur et porte-parole de la machine de guerre. Il a béni l’Etat islamique, il a fait des vidéos sur ses liens avec les monstres coupeurs de tête en Syrie et en Irak[3], il a appelé à fournir des armes à l’Ukraine.

L’un des premiers gestes profondément satisfaisants de Trump a été son refus de soutenir le vieux criminel pour sa réélection attendue pour ce mois-ci. Espérons que les braves  gens d’Arizona vont renvoyer McCain à sa juste place, en enfer.

Un ennemi, ça peut servir de bien des façons. La Clinton se sert de la Russie pour faire diversion. Quand Wikileaks a publié la correspondance du DNC montrant que son équipe avait commis des fraudes massives en ne comptant pas des millions de voix pour  Sanders, et que sa position s’en est retrouvée très fragilisée, ils ont aussitôt accusé la Russie d’avoir opéré le piratage, Wikileaks d’être aux ordres de Moscou, et Trump d’être à la solde de Poutine.[4]

Notre collègue de Counterpunch était scandalisé par les cris « d’indignation face au piratage russe des communications entre citoyens  américains. » Des lanceurs d’alerte nous ont pourtant fait savoir que la NSA garde les enregistrements des appels téléphoniques et de l’activité sur internet de tout le monde, virtuellement partout. Qu’ils espionnent continuellement Angela Merkel, le pape, le secrétaire général de l’Onu, etc, sans vergogne. Nous savons,  par Snowden, que la surveillance US des communications russes est presque totale. Le Département d’Etat est très fier d’interférer ainsi dans les élections d’autres pays, y compris la Russie.

Donc  même si c’était vrai, un piratage russe ne serait qu’un échange de bons procédés. J’applaudirais le Kremlin de soutenir aux US les forces qui veulent la paix avec la Russie et la démocratie en Amérique. Mais là n’est pas la question, il n’y a pas de Russes compromis dans le piratage des Démocrates.The Intercept dit que la NSA l’aurait su, et la NSA n’a nullement confirmé la chose.

Des « pointeurs » impliquant la Russie auraient pu facilement être plantés ou fabriqués. Il y a beaucoup de programmeurs russes hors de Russie, en Israël et aux US. « Si des pirates avaient voulu faire en sorte que le piratage vienne de Russie, ils auraient mis des marqueurs russes dans leur code et auraient parfaitement pu utiliser un ordinateur quelque part en Russie, et faire partir de là leurs révélations », a publié USA Today, qui n’est certainement pas un  organe dévoué à la Russie.

Je suis de très près tout ce qui se publie dans ce domaine : c’est bourré de formules du genre « il semblerait que », « on ne saurait exclure », « on peut raisonnablement en déduire ». Les titres sont sans nuance : « Les Russes à l’origine des fuites » ; mais ce qui est écrit en petits caractères est loin d’être concluant.

Julian Assange a dit : il n’y a aucune preuve d’implication russe ni rien de ce genre. Nous n’avons pas révélé nos sources et c’est juste une diversion orchestrée pour la campagne d’Hillary. C’est une méta-histoire, mais l’histoire qui compte, c’est ce que contiennent ces courriels, et ils montrent des collusions. Et Debbie Wasserman Schultz, qui est à la  tête du Parti démocrate, se voit maintenant forcée à démissionner ».

Pas de doute, la publication des courriels a été salutaire pour le public. Julian Assange  a accompli un exploit en révélant le complot mis en œuvre contre le peuple américain. Il y a longtemps, la première fois que je l’ai rencontré, il m’avait dit : nous allons démasquer les complots de l’élite contre le peuple, et il a été fidèle à sa promesse.

Les Russes n’ont rien à voir, dans l’histoire. J’aurais applaudi s’ils avaient contribué à dénoncer la fraude, mais ils essaient de se tenir à distance des dissidents occidentaux tels qu’Assange et Snowden.

Si Julian Assange était aussi proche des Russes qu’ils l’insinuent, il serait aujourd’hui à Moscou, et non pas à l’ambassade d’Equateur à Londres. De fait, les Russes se méfiaient de Wikileaks, et pendant longtemps ils ont subodoré que c’était une opération des services secrets US. Au même moment, d’autres soupçonnaient le Mossad de tremper là-dedans, en partie parce qu’Israël Shamir était dans le coup, et aussi parce qu’il n’y avait aucun déballage concernant Israël. Wikileaks se retrouvait donc attaqué en tant qu’opération d’espionnage à la fois russe, américain et israélien, ce qui prouve bien qu’aucun de ces services n’avait rien à voir.   

Les Russes ne voulaient pas de Snowden chez eux, d’ailleurs, et Snowden ne voulait pas aller en Russie (voir www.israelshamir.net/French/Snowden-Fr.htm) . Il se trouvait en transit sur un vol Hong Kong Moscou, où il devait juste prendre un autre avion pour le Venezuela via La Havane. Ça n’a pas marché,  Obama a fait annuler son passeport. Snowden a passé plus d’un mois dans des conditions hautement inconfortables à l’aéroport Sheremetevo, jusqu’à ce que les Russes acceptent de lui offrir un asile temporaire.

Bref, les Russes ont été des ennemis malgré eux, et le restent. Ils préfèrent être amis, ou au moins partenaires des Etats européens et des US. Ils ne veulent pas de disputes, encore moins de guerre. Ils sont très occupés à organiser leur existence. Ils ont dépensé des fortunes pour le ravalement complet des façades à Moscou, pour faire de cette ville plutôt lugubre et désuète une mégalopole clinquante et pratique, tout à fait européenne, avec pistes cyclables, des dizaines de milliers d’arbres, les maisons repeintes et les routes remises à neuf.

Ils combattent sérieusement la corruption : les gouverneurs de province, les ministres, les généraux pris la main dans le sac ont déménagé à Lefortovo, la prison. Les amis personnels  de Poutine qui en croquaient, comme le chef des douanes russes, ont perdu leur place. Les parrains des familles mafieuses atterrissent en taule aussi, à commencer par les plus gros poissons. Poutine a entrepris le cinquième des travaux d’Hercule : nettoyer les écuries d’Augias, démanteler les réseaux criminels qui s’étaient formés au temps de Boris Eltsine.

Voilà pourquoi je crois fermement que Trump a de bonnes chances de changer le cours des choses. Il peut arrêter la machine de guerre, et faire servir l’argent dans le sens des intérêts des Américains ordinaires. Au lieu de claquer des milliards en nouvelles armes nucléaires, il peut restaurer les infrastructures, ramener l’industrie dans le pays et relever l’Amérique. Il en sera capable parce la personne désignée par la Clinton pour le rôle de l’ennemi, Vladimir Poutine en personne, préfère le partenariat et l’amitié.

 

Par Israël Adam Shamir

 http://plumenclume.org/

 Contact avec l'auteur: adam@israelshamir.net

Première publication : Unz Review

Traduction: Maria Poumier

 

 

[1] http://www.lefigaro.fr/elections-americaines/2016/07/31/01040-20160731ARTFIG00149-trump-pris-dans-une-polemique-avec-le-pere-d-un-soldat-musulman.php

[2] http://www.lefigaro.fr/elections-americaines/2016/07/29/01040-20160729ARTFIG00016-hillary-clinton-accepte-l-investiture-democrate-pour-la-presidentielle-americaine.php

[3] McCain a admis être en contact permanent avec l’Etat islamique,http://www.voltairenet.org/article185968.html , ethttps://www.youtube.com/watch?v=IIg6xiFFbfo

[4] http://www.lemonde.fr/pixels/article/2016/07/25/le-parti-democrate-voit-la-main-de-la-russie-derriere-la-publication-d-e-mails-par-wikileaks_4974501_4408996.html

Les Russes et la Reine de la Guerre
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