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Les européens, d’humeur lugubre, relisent Stefan Zweig

Publié par medisma sur 17 Janvier 2017, 13:44pm

 

Les européens, d’humeur lugubre, relisent Stefan Zweig

L'écrivain, qui fut follement populaire en son temps, redevient plus que jamais d'actualité

The Economist

Au terme la plus sombre des années pour l'Europe, des comparaisons désinvoltes avec les années 1930 flottent dans l’air. Les liens de confiance entre les nations s’effilochent, et cette vision ancienne selon laquelle l’Union européenne progresse uniquement par temps de crise, est mise à l’épreuve jusqu’à l’embolie. Les populistes sont en marche. La Grande-Bretagne s’achemine vers la sortie. Les voisins de l’Europe sont soit hostiles (la Russie), soit menacent de l’inonder de réfugiés. Un eurocrate très agité m’a même récemment confié qu’il craignait une nouvelle guerre franco-allemande.

“Cette vision ancienne selon laquelle l’Union européenne progresse uniquement par temps de crise, est mise à l’épreuve jusqu’à l’embolie”

Il n’est pas étonnant que les Européens, d’humeur lugubre, époussettent les livres de Stefan Zweig. Auteur prolifique de romans, de biographies et de pamphlets politiques, follement populaire de son vivant, Stefan Zweig incarnait l’idéal de l’Européen cultivé de l’entre-deux-guerres. Juif, ses livres ont été brûlés par les nazis. Il s’est exilé une première fois de sa patrie, l’Autriche, en 1934, puis a fui l’Europe. L’étoile littéraire de Stefan Zweig a été éclipsée par ses contemporains Thomas Mann et Joseph Roth. Mais son témoignage sur la catastrophe européenne et son dévouement à la cause de l’Union européenne l’ont rétabli dans l’affection populaire. (‘The Grand Budapest Hotel’, un film de 2014 inspiré par l’œuvre de Stefan Zweig, peut aussi y avoir contribué.)

Zweig avait le dédain de l’esthète pour la crasse et les rouages de la politique, mais ses appels à l’unité européenne se sont faits plus pressants durant les années 1930, alors que le continent se précipitait vers la guerre. Quand elle a finalement éclaté, Stefan Zweig n’a pas pu conserver en lui l’espoir qu’il sollicitait des autres. Dans son livre ‘Le monde d’hier : souvenirs d’un Européen’, complainte composée vers la fin de sa vie sur la fin de siècle cosmopolite de la Vienne de son enfance, Stefan Zweig déclare l’Europe “perdue” pour lui, alors qu’elle se déchirait pour la deuxième fois de mémoire humaine. En 1942, Stefan Zweig et sa jeune épouse se sont donnés la mort dans leur résidence de leur ville d’adoption, Petrópolis, nichée dans les collines surplombant Rio de Janeiro.

Pour John Gray, un de ses critiques les plus sévères, Stefan Zweig a fait preuve de trop peu de courage au cours de son existence pour que sa mort puisse être considérée comme tragique. Mais on ne peut ignorer l’ironie de ce qui allait suivre. Moins d’une décennie après son suicide, six pays européens ont conclu un accord sur l’acier et le charbon et fondé un club qui allait évoluer pour devenir ce projet européen que Zweig appelait de ses vœux depuis si longtemps. Une organisation aux fondations aussi prosaïques, acier et charbon, n’aurait certainement pas excité l’imagination de l’écrivain sophistiqué. Pour tous ses enchevêtrements cosmopolites, Bruxelles ne sera jamais la Vienne de Stefan Zweig. Le projet européen a créé par des voies bureaucratiques ce que Zweig avait espéré réaliser par l’éducation et la culture : rendre une guerre entre l’Allemagne et la France non seulement inimaginable, mais impossible.

Les dirigeants actuels ont toujours à l’esprit ce mythe fondateur. Dans un discours récent, Donald Tusk, le président du Conseil de l’Europe, a rappelé l’avertissement de Zweig : que ceux qui vont être entraînés par les changements historiques ne remarquent jamais leur naissance. M. Tusk a déploré le “piège du fatalisme” qui, dit-il, a ensorcelé les politiques modérés face au populisme. Du temps de Zweig, a ajouté M. Tusk, les libéraux ont abandonné la partie “virtuellement, sans livrer bataille, alors qu’ils avaient toutes les cartes en main”.

“l’avertissement de Zweig : que ceux qui vont être entraînés par les changements historiques ne remarquent jamais leur naissance”

Les vétérans de Bruxelles déplorent le manque de vision de la génération actuelle de dirigeants, comme si une greffe de Kohl, Mitterrand ou Delors pouvait remettre l’Europe d’aplomb. Mais les dirigeants politiques qui ont encore 1940 en mémoire disparaissent. En rendant la guerre inconcevable parmi ses pays membres, l’Union européenne s’est aussi coupée d’un puissant étayage. Sans une mission de cette hauteur, certains pays regimbent à sacrifier leur souveraineté, renoncement que l’adhésion à l’UE exige.

Les crises des dernières années fournissent une réponse. Certains des maux de l’UE peuvent être imputés à des erreurs qu’elle a commises, comme l’intégration furtive qui fait parfois considérer les électeurs comme des gêneurs, ou des défauts de conception de la monnaie unique. D’autres maux sont venus de l’extérieur et exigeaient une réaction concertée. Sans l’Union européenne, la menace russe serait bien plus grande encore, et les gouvernements, entre deux chamailleries, auraient eu encore plus de mal à faire face à la crise migratoire. Le changement climatique et le terrorisme exigent une gestion concertée. Mais quels que soient les faux pas de l’UE, les problèmes de l’Europe auraient été bien plus délicats à traiter en l’absence de l’Europe.

Méfiez-vous de la pitié

Le message de Stefan Zweig est séduisant à double titre. Il décrivait l’histoire européenne comme semblable à un pendule, oscillant d’un bord à l’autre par-dessus les siècles, entre tribalisme épineux et soif de coopération, ce qui rassure aujourd’hui ceux qui ont peur. La désunion actuelle pourrait n’être que temporaire. Ses critiques sur les hommes politiques bornés de son époque satisfont le dédain qu’éprouvent pro-européens contemporains pour leurs dirigeants. “L’idée européenne”, a écrit Zweig est “le fruit patiemment mûri d’une façon de penser plus élevée”. À Bruxelles, beaucoup pensent que c’est superflu, même si c’est admirable.

Mais comme l’avait relevé Zweig, une entité supranationale ne peut jamais déclencher l’adhésion des citoyens au même titre qu’une nation. Le remède qu’il proposait, une capitale européenne tournante, assortie d’événements et de festivités destinés à célébrer les spécificités nationales, a fini par voir le jour sous une forme très édulcorée. Le mécanisme des capitales européennes de la culture, hélas, n’a pas encore galvanisé les Européens jusqu’à l’état de conscience élevée que Stefan Zweig espérait.

“Il y a dix ans, le danger, pour l’Europe, était de décliner avec élégance dans l’inutilité. Depuis, le tempo des événements s’est accéléré et les risques de désintégration grandissent”

Le courant contraire de l’allégeance nationale est toujours le meilleur catalyseur pour mobiliser les Européens et les pousser à l’action. Si ceux qui rêvent d’un super-État européen fédéral, comme Zweig, ont perdu la partie, mieux vaut alors travailler avec le grain des politiques nationales que de railler la bêtise de ceux qui ont gagné.

Il y a dix ans, le danger, pour l’Europe, était de décliner avec élégance dans l’inutilité. Depuis, le tempo des événements s’est accéléré et les risques de désintégration grandissent. L’Union européenne, cette institution des plus étranges, n’a pas trouvé encore comment faire fermenter le besoin d’une autorité centrale avec l’énergie démocratique des États-nations. Les menaces, aujourd’hui, rendent la tâche plus urgente. Mais les défis d’une Europe dans sa plus grande partie riche, libre, démocratique et globalement en paix, ne sont pas ceux des années 1930. Stefan Zweig commençait son livre ‘Le monde d’hier : souvenir d’un Européen’ par une citation de Shakespeare : “Meet the time as it seeks us.” (Affrontez les temps quand ils nous interpellent) Sur ce point, au moins, il avait raison.

© 2016 The Economist Newspaper Limited. All rights reserved. Source The Economist, traduction Le nouvel Economiste, publié sous licence. L’article en version originale : www.economist.com.

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