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Pourquoi les gens les plus incompétents se croient meilleurs que les autres

Publié par medisma sur 3 Janvier 2017, 22:52pm

 

Pourquoi les gens les plus incompétents se croient meilleurs que les autres

 

Le 21 novembre, alors que les vétérans de la droite française terminaient un nouveau tour de poker menteur entre anciens Premiers ministres, Le Monde ressortait des cartons une mémorable étude de psychologie sur l’auto-évaluation des compétences, parue à la fin du millénaire, que résumait le titre de l’article : « pourquoi les incompétents se croient si doués. » A l’heure où Trump, de l’autre coté de l’océan, distille les noms de sa future équipe gouvernementale, l’occasion de faire le lien était également trop belle pour la presse américaine. Tout sauf une première. Depuis sa publication en 1999 dans le Journal of Personality and Social Psychology, l’étude du psychologue américain David Dunning et de son étudiant de l’université Cornell Justin Kruger va et vient inlassablement dans les couloirs de l’information médiatique, régulièrement oubliée puis redécouverte à la faveur d’un événement d’actualité où l’incompétence saute particulièrement aux yeux – toute ressemblance avec un récent rendez-vous politique ne serait évidemment que fortuite. En une quinzaine d’années, le désormais culte « effet Dunning-Kruger » a gagné sa place au Hall of Fame de la psychologie, quelque part entre l’expérience de Milgram et la loi de Murphy. C’est que derrière son titre un peu rasoir – « Unskilled and Unaware of It: How Difficulties in Recognizing One’s Own Incompetence Lead to Inflated Self-Assessments » -, l’article présente, avec une subtile pointe d’humour, des résultats incontestables : oui, les plus incompétents sont généralement ceux qui ont la plus haute opinion de leurs capacités.

Pour parvenir à ces résultats, Dunning et Kruger ont testé quatre panels de cobayes dans des domaines aussi variés que l’humour, la grammaire ou le raisonnement logique, en leur demandant après chaque épreuve d’évaluer leur prestation. Après quatre tests, les résultats se sont révélés parfaitement clairs : les sujets ayant le moins bien réussi se voyaient les plus beaux, tandis que les plus compétents sous-estimaient leurs capacités. Pour confirmer l’existence de ce biais cognitif, appelé « effet de surconfiance », Dunning et Kruger firent revenir les meilleurs et les plus mauvais sujets quelques semaines plus tard… pour leur faire corriger cinq copies, et réévaluer leur prestation à l’aune de la concurrence. Là encore, pour les moins compétents, aucun souci, la confiance en soi était de mise. Les « meilleurs », en revanche, revoyaient leur opinion d’eux-mêmes à la hausse.

Plus de quinze ans après sa première identification formelle, le biais cognitif qui fait de nous des « idiots confiants », selon les mots de Paul Dunning dans Pacific Standard, n’a jamais été remis en cause, et a même été régulièrement confirmé par d’autres travaux. Le 4 mai dernier, des chercheurs de l’université McGill de Montréal publiaient ainsi dans la revue PLOS ONE une étude montrant que les conducteurs de voitures ayant la conduite la plus dangereuse (en termes de vitesse, d’alcool ou de respect du code de la route) étaient également ceux qui se plaignaient le plus… des autres usagers de la route, sans jamais remettre en question leur vision de la sécurité routière. Un cas classique de Dunning-Kruger. Le monde est-il alors condamné à être peuplé d’indécrottables imbéciles gonflés d’auto-estime? Pas nécessairement. Car l‘effet Dunning-Kruger est plus subtil que ça.

Cognition et métacognition

Comme l’expliquait Ars Technica à l’occasion d’une solide analyse du phénomène, les résultats des deux psychologues ne sont, au fond, pas si extraordinaires. Prenez n’importe qui autour de vous et demandez-lui d’évaluer ses compétences dans n’importe quel domaine, et il est peu probable qu’il vous réponde sans détour qu’il n’y connait rien ou est incapable de faire quelque chose. Revoyez le sketch de Jimmy Kimmel lors du festival indé South by Southwest de 2014, dans lequel les équipes de l’émission inventaient des noms de groupes et demandaient aux gens ce qu’ils en pensaient : plutôt que de subir la (légère) humiliation de l’ignorance admise face caméra, la plupart des interviewés préféraient bafouiller d’insondables banalités avec l’air de celui qui maîtrise le sujet. Ainsi est fait l’humain : irrémédiablement confiant en ses propres capacités, et incapable d’admettre son ignorance.

Mais si manquer de métacognition (la capacité de s’autoévaluer) n’est pas une tare en soi, cela devient rapidement problématique lorsqu’il s’agit de se placer dans la hiérarchie d’un groupe : si nous avons naturellement tendance à nous placer dans le haut du panier, nous avons quand même suffisamment de discernement pour reconnaitre que la moyenne d’un groupe est… moyenne. Conséquence : si nous faisons partie des meilleurs, les autres doivent forcément être mauvais pour contrebalancer notre talent. Et c’est là que ça devient plus problématique, car nous sommes non seulement nuls pour nous juger, mais tout aussi nuls pour juger les autres.

Dans Pacific Standard, Paul Dunning reformule les résultats de sa célèbre étude en admettant que « la logique elle-même suppose ce manque de clairvoyance : pour que les incompétents reconnaissent leur inaptitude dans un domaine, il leur faudrait posséder précisément l’expertise qui leur manque. » Prenez la maîtrise de la grammaire, par exemple : comment évaluer sa maîtrise des règles grammaticales et celle des autres si on ne les connait pas en premier lieu ? Voila ce qu’illustre réellement l’effet Dunning-Kruger : la relation entre la cognition et la métacognition, qui rend excessivement difficile l’évaluation d’une capacité chez soi-même ou les autres dès lors qu’on ne la possède pas. Un truisme total, en somme. Mais rassurons-nous, nous ne sommes pas condamnés a rester des « idiots confiants » : l’étude de Dunning et Kruger montre également qu’une fois les incompétents entraînés, ceux-ci deviennent soudainement plus conscients de leurs faiblesses – et, par corollaire, de la force des autres. La proportionnalité entre cognition et métacognition n’explique cependant ni l’excès systématique de confiance chez les moins doués, ni le manque de confiance, tout aussi systématique, des plus doués. Pour cela, explique Dunning, il faut chercher du coté du cerveau.

Nous sommes des machines à désinformer

Pour le psychologue, le problème ne vient pas de l’absence d’information mais de la désinformation à l’œuvre derrière les stores de notre boite crânienne. « Un esprit ignorant », écrit Dunning dans Pacific Standard, « n’est pas un vaisseau vide et immaculé, mais rempli d’un fouillis d’expériences trompeuses et superflues, de théories, de faits, d’intuitions, de stratégies, d’algorithmes, d’heuristiques, de métaphores et d’intuitions qui prennent malheureusement la forme de connaissances exactes. Ce fatras est une conséquence malheureuse de l’une de nos plus grandes forces en tant qu’espèce. Nous sommes d’effrénés décodeurs de schémas et de prodigieux théoriciens. » En d’autres termes, nos cerveaux, et leur imagination sans limites, sont des machines à désinformer, en créant des certitudes de toutes pièces au mépris de la rationalité. Couplé à notre incapacité à évaluer correctement nos capacités, ce talent inné pour la fabrication de « savoir » ex nihilo nous transforme en ignorants certains de leur talent. Pire : certaines de ces fausses certitudes se créent durant l’enfance, avant même que nous en prenions conscience.

Enfin, explique le psychologue, notre entêtement à défendre notre vision des choses au mépris de l’évidence (comme lorsque les « incompétents » de l’expérience de 1999 continuent a se croire doués après avoir « corrigé » les copies des meilleurs qu’eux) provient de « croyances sacro-saintes », que nous ne pouvons pas contredire sans ressentir un choc violent appelé dissonance cognitive (un choc si puissant qu’il pousse certaines personnes à croire, par exemple, que Mandela est mort en 1980). Remettre en question une de ces sacro-saintes certitudes revient a remettre en question l’entièreté de sa vision de soi. Et ca, notre esprit s’y refuse catégoriquement. Nous préférons donc le confort à la véracité des faits, pourtant irréfutable : parfois, nous sommes tout simplement ignorants, et nous gagnerions à l’admettre et à la fermer plutôt que de se lancer dans un exposé aussi pompeux qu’erroné. Mais la majorité d’entre nous continuera à prétendre qu’elle sait, et la hiérarchie des entreprises continue donc d’être régie par le principe de Peter, selon lequel un employé s’élève jusqu’à son niveau d’incompétence avant d’y rester bloqué. Pour échapper à l’idiotie confiante, conclut Dunning, rappelons-nous que la vraie sagesse réside dans la conscience de ses limites intellectuelles. Sachons, comme résumait Socrate, que nous ne savons rien. Car avouer son ignorance, c’est faire un pas vers le savoir.

Thibault Prévost

source: http://motherboard.vice.com/fr/read/pourquoi-les-gens-les-plus-incompetents-se-croient-meilleurs-que-les-autres

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