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Une guerre coloniale oubliée : le Rif, 1921-1926

Publié par medisma sur 22 Février 2017, 21:13pm

 

Une guerre coloniale oubliée : le Rif, 1921-1926

La guerre qui oppose la République rifaine d’Abdelkrim aux Espagnols et aux Français entre 1921 et 1926 reste largement méconnue. Cette guerre coloniale, extrêmement violente, marque pourtant une étape décisive dans l’histoire de l’anticolonialisme et dans la construction de la nation marocaine.

Le 14 juillet 1926, la France du Cartel des Gauches rassemble sous l’Arc de Triomphe la coalition improbable des vainqueurs de la guerre du Rif : un superbe cliché, où semble tenir toute l’histoire de la IIIe République coloniale, immortalise Aristide Briand, président du Conseil, entouré d’Édouard Herriot, Paul Doumergue et Philippe Pétain, du dictateur espagnol Primo de Rivera et du sultan du Maroc Moulay Youssef. « C’est dans le même esprit de paix, avait affirmé Briand à la Chambre en décembre 1925, que nous entendons terminer dans un bref délai les affaires du Maroc et de la Syrie aussitôt qu’auront été réduites les agressions fomentées contre l’oeuvre de civilisation et de traditionnel libéralisme de la France » ; un an plus tard, victorieux d’Abdelkrim, il reçoit le prix Nobel pour son œuvre de réconciliation internationale. C’est bien une guerre et non une simple « affaire » qui s’est pourtant déroulée dans le Rif, dans laquelle la France a été engagée à partir d’avril 1925, mais que les Espagnols avaient déclenchée en 1920 sans parvenir à la terminer. Une guerre totale, moderne, et oubliée, que restituent avec passion deux auteurs, Vincent Courcelle-Labrousse et Nicolas Marmié. Leur propos, malheureusement, n’est étayé par aucune note de bas de page : malgré la qualité de l’ouvrage, l’administration de la preuve s’en trouve de ce fait affaiblie. Les deux auteurs, certes, ne sont pas historiens de formation. Mais une connaissance, même intime, du Maroc, acquise pendant de longues années d’exercice de leurs métiers respectifs d’avocat et de journaliste, ne peut suppléer à l’absence complète d’apparat scientifique.

Le livre s’appuie sur une bibliographie en langue espagnole qui s’est considérablement renouvelée depuis le milieu des années 2000. Rien d’étonnant à cela : la guerre du Maroc est un enjeu clé de l’histoire espagnole de l’entre-deux-guerres. Elle a porté Primo de Rivera au pouvoir, et constitué pour Francisco Franco une école et un marchepied. Elle a scellé aussi la rencontre entre Philippe Pétain et la droite traditionaliste et philofasciste de la péninsule : sous l’œil attentif du dictateur, le maréchal vainqueur reçoit en février 1926 à Tolède la médaille militaire des mains du roi Alphonse XIII. Auréolé de son prestige acquis pendant la Première Guerre mondiale, Pétain a écarté Lyautey avec la bénédiction de Paul Painlevé, et a transporté au Maroc les méthodes de la guerre européenne. Le besoin était urgent que soit porté le coup de grâce à la « République du Rif », qui menaçait l’équilibre du protectorat marocain.

Aux origines de la guerre du Rif

L’insurrection du Rif à partir de 1921 n’est pas un accident. Elle est la conséquence de la lente progression des Espagnols depuis le milieu des années 1900. En 1909 et 1910, les Espagnols avaient déjà subi une série d’humiliantes défaites, dont l’onde de choc s’était répercutée sur le continent. L’exécution de l’anarchiste Francisco Ferrer en octobre 1909 était la conséquence directe de la grève insurrectionnelle déclenchée en Catalogne contre le rappel des réservistes. C’est donc pour diviser l’ennemi que le Service espagnol des Affaires Indigènes, imité de son homologue français, finance largement un « parti de l’Espagne » et dérègle délibérément le jeu coutumier des relations entre tribus rifaines. L’étude de la stratégie espagnole de conquête du Rif est un aspect passionnant du livre.

La tribu des Beni Ouriaghel, dirigée par le père d’Abdelkrim, est en effet le pilier de cette stratégie : celui-ci s’est engagé à ne pas mobiliser ses troupes et à favoriser les affrontements entre tribus rivales. Malgré le succès initial de cette redoutable politique, les Espagnols, incapables de débarquer en force au Maroc, ne peuvent assurer la sécurité de leurs affidés. L’empoisonnement de son père en août 1920 achève de pousser Abdelkrim à la révolte, au moment même où la conquête du pays semble à portée de main du général espagnol Sylvestre, installé à Melilla. Un an plus tard, en août 1921, le corps expéditionnaire et son chef ont disparu dans une effroyable débâcle, qui scelle l’un des plus grands désastres militaires subis par une armée coloniale.

C’est qu’entre-temps, le pouvoir rifain est né. Il s’est certes constitué grâce au talent d’un homme parvenu à faire oublier son passé de serviteur de l’Espagne. Pour rompre le jeu diviseur des rivalités tribales, Abdelkrim réislamise le Rif en lui imposant un ordre religieux rigoureux où le droit coranique remplace le droit coutumier. Mais cette république éphémère incarne aussi la seule issue offerte au Rif, entre l’encerclement colonial et l’impuissance tribale. Le charisme d’un homme du pays élevé à l’école espagnole et la force de sa tribu ont joué ; mais il a fallu l’idée d’indépendance, bientôt soutenue par la légitimité religieuse et militaire d’un nouvel émir dissident, pour unifier contre l’ennemi ancestral espagnol un peuple qui n’existe pas.

La revendication nationale rifaine a agité le petit monde révolutionnaire de France et d’Europe. Abdelkrim, pourtant, n’est pas communiste ; mais il comprend que cette agitation est un levier sur l’opinion française – peut-être sait-il déjà qu’une guerre coloniale se gagne en métropole. Les communistes, eux non plus, ne sont pas nationalistes, mais le Komintern leur enjoint de lutter pour l’indépendance des prolétariats coloniaux. Étrange dialogue de sourds, dont chacun finalement tire parti. Il est clair, en effet, que l’avènement du bolchevisme a renouvelé en profondeur non seulement les principes, mais aussi les pratiques de l’anticolonialisme. La surenchère communiste contraint d’ailleurs les socialistes à réviser progressivement leur attitude de soutien sans participation au Cartel ; les surréalistes aussi, de leur côté, prennent parti pour le Rif. « Notre première prise de position fut une prise de position en somme anticolonialiste », devait ainsi affirmer Michel Leiris. Toute cette agitation efficace, fondée sur un malentendu, en dit long sur les ambiguïtés de l’anticolonialisme français, motivé en profondeur par le rejet de la société bourgeoise et la recherche de l’exotisme plutôt que par la connaissance positive du Maghreb.

La « République du Rif »

Comme le soulignent avec raison les deux auteurs, le régime éphémère fondé par Abdelkrim dans les montagnes du Rif n’a de république que le nom. Il s’agit en réalité d’une organisation politique qui repose entièrement sur la primauté des Beni Ouriaghel. Les Rifains ne sont pas une nation, mais une constellation de tribus d’origine berbère, privée de centre névralgique. L’intelligence d’Abdelkrim est d’être parvenu à regrouper ces tribus autour de lui en une fédération qu’il tient d’une main ferme, voire brutale lorsque nécessité fait loi. Pour cela, il bénéficie d’un outil de gouvernement efficace et fidèle, dont les chefs sont puisés directement dans son clan, mais où l’on retrouve aussi une poignée d’Européens, marginaux fascinés par le personnage ou déserteurs gagnés à sa cause, qui offrent à son armée une expérience et une formation irremplaçables. D’une efficacité redoutable pour mener la guerre à l’intérieur du Rif, cette organisation tribale chapeautée par un embryon de gouvernement découvre ses faiblesses lorsqu’elle doit se projeter à l’extérieur : pour vaincre, Abdelkrim est obligé de gagner à ses vues, de gré ou de force, les tribus qui le séparent de Fez, auréolé de son statut de ville sainte, véritable enjeu de la guerre qui entre dans sa phase finale avec l’attaque rifaine contre les postes français en avril 1925.

Le pouvoir rifain d’Abdelkrim se nourrit de la guerre. Mais de quelle guerre s’agit-il ? D’une guerre d’indépendance, incontestablement. On aimerait que les auteurs nous en disent plus sur les origines du nationalisme marocain, car la revendication du droit des Rifains à disposer d’eux-mêmes est sans ambiguïté. Quel chemin cette revendication a-t-elle emprunté pour être formulée au début des années 1920 avec une telle clarté ? Abdelkrim promet l’indépendance pour le Rif d’abord, pour tout le Maroc ensuite, s’il parvient à le conquérir. Déclenchée pour empêcher la soumission du Rif aux Espagnols, la guerre prend, au fil d’une implacable logique, une nouvelle dimension, dont Abdelkrim est prisonnier : après ses victoires retentissantes contre les troupes espagnoles, il ne peut plus s’agir seulement d’interdire le Rif à l’Espagne, mais de remporter un djihad contre le sultan du Maroc, solide allié des Français qui protègent son statut sacré de commandeur des croyants. Lyautey l’avait prévu : la victoire contre les Espagnols condamnait les Rifains à la guerre contre les Français. L’indépendance du Maroc et la déposition d’un sultan soumis aux étrangers s’imposent rapidement comme les véritables buts de guerre d’Abdelkrim. Le risque d’une contagion qui enflammerait le Maghreb est évident. Retranché dans les postes des hauteurs qui ceinturent le pays rifain, les Français ont observé une neutralité bienveillante à son égard, tant que son pouvoir ne nuisait qu’aux Espagnols. Tout change, dès lors que le chef rifain est devenu un émir menaçant la légitimité du sultan « ami de la France ». On hésite d’ailleurs à trancher sur la nature réelle de son pouvoir : s’agit-il du dernier descendant rifain des Almoravides et des Almohades, coulé dans les formes ancestrales de la dissidence religieuse et de l’art de la guerre berbères, ou au contraire d’un pouvoir moderne, nourri par les idées et les normes occidentales ? Abdelkrim est un véritable homme d’État, auréolé d’une grande dignité puisée du fond de l’Islam et qui fascine secrètement Lyautey. Il est un homme-charnière dans l’histoire du nationalisme maghrébin.

Une guerre totale

Abdelkrim gagne la guerre grâce à un redoutable outil militaire : il organise les bandes tribales traditionnelles autour d’un noyau de réguliers bien armés, bien encadrés et bien entraînés. Mais il manque la paix. Aucune puissance européenne, même vaincue comme le sont à nouveau les Espagnols en décembre 1924, lors du désastre de Chechaouen, ne peut accepter ce que demande Abdelkrim : « Nous considérons que nous avons le droit, comme toute autre nation, de posséder notre territoire, et nous considérons que le parti colonial espagnol a usurpé et violé nos droits, sans que sa prétention à faire de notre gouvernement rifain un protectorat ne soit fondée. […] Nous voulons nous gouverner par nous-mêmes et préserver entiers nos droits indiscutables ». La radicalité de sa déclaration des droits condamne la République du Rif à l’anéantissement.

Le conflit revêt immédiatement une brutalité inouïe. Les Rifains victorieux mettent à mort les garnisons espagnoles qui se rendent. Le Tercio de Estranjeros, formé en 1920 et commandé par Franco à partir de 1923, répond par une violence radicale nourrie par un racisme viscéral et par le besoin de gloire frustré des africanistas. Les formes traditionnelles de mise à mort se mêlent à la brutalité exercée envers un ennemi d’autant plus détesté qu’il est insaisissable et perçu comme arriéré. Pour réduire la résistance des vallées rifaines, les gaz de combat sont massivement utilisés par les Espagnols, qui se sont dotés d’un arsenal chimique grâce à un programme lancé avec l’aide allemande en 1921. Lyautey, le grand oriental, sollicite lui aussi l’utilisation de munitions chimiques pour enrayer l’offensive rifaine en 1925. Paul Painlevé, alors président du Conseil, tergiverse, lui accorde ces munitions, qui ne parviennent jamais au Maroc : leur usage serait à l’évidence politiquement catastrophique. C’est une guerre de siège, au fond, que doit soutenir Abdelkrim malgré ses victoires : il a nettoyé le massif des Européens, mais il doit en sortir pour vaincre.

Faut-il voir dans cette radicalité une conséquence de la Première Guerre mondiale ? Ce n’est pas évident. L’Espagne est un pays neutre pendant le conflit ; la guerre était déjà présente dans le Rif avant 1914. Éparpillée dans les postes qui ceinturent le pays rifain, l’armée française de Lyautey n’est pas une armée de métropole. Y aurait-il de ce fait un type propre aux guerres coloniales ? Elles revêtent, il est vrai, des formes d’une brutalité particulière. L’extermination par la faim, envisagée par les Espagnols, possède au moins un précédent, mis en œuvre par les Allemands en pays Herero, dans le Sud-Ouest Africain, au milieu des années 1900. Ce qu’Hannah Arendt appelait l’« impérialisme » génère-t-il une forme de violence spécifique ? Ou faut-il l’attribuer à des facteurs circonstanciels – l’éloignement des théâtres de conflits, la puissance des représentations racistes de l’ennemi, la persistance de formes traditionnelles de guerre et de mise à mort ? Les deux auteurs, qui développent assez longuement les aspects militaires de la campagne du Rif, n’entrent malheureusement pas dans ce débat.

C’est pourtant une armée européenne, formée à l’épreuve de la Grande Guerre et dirigée par Pétain, qui met un terme à la guerre par l’écrasement massif et systématique de la rébellion rifaine. Largement équipée en artillerie et en aviation, le corps expéditionnaire français reçoit, dès la nomination de Pétain, des dizaines de milliers d’hommes en renfort ; c’est un corps d’armée qui reconquiert le Rif à la petite harka d’Abdelkrim – 5 000 guerriers tout au plus. Une reconquête urgente, mais qui n’est pas aussi facile que l’escomptait Pétain, qui a écarté Lyautey auquel Paris avait toujours refusé les hommes nécessaires à une vraie guerre, et non à une « affaire ».

En mai 1926, la guerre est terminée. Il est difficile d’évaluer le nombre des victimes chez les Rifains, mais il est incontestablement élevé, tant chez les civils que chez les combattants. Abdelkrim lui-même est envoyé en exil à Madagascar. Il devait s’en échapper vingt ans plus tard, lors d’une escale à Port-Saïd pendant un transfert. Mais son rêve est mort : « J’ai vu mes idées s’évanouir l’une après l’autre. Comme dans beaucoup de pays d’Orient, l’arrivisme, l’esprit de corruption se sont introduits dans notre cause nationale ». Quel aurait été son Maroc ? En 1925, c’était de toute façon un Maroc impossible. La guerre du Rif est un coup de semonce, plutôt que l’achèvement de la difficile conquête du Maroc par les Européens. Lyautey se retire de la scène en même temps qu’Abdelkrim, tous deux murés dans une splendide amertume. Le Maroc moderne n’est pas qu’une création française ; il n’est pas non plus sorti d’une guerre d’indépendance victorieuse. Il est le fruit d’une synthèse improbable, entre la tradition plusieurs fois séculaire des sultans alaouites portée par le fait national et la modernité occidentale, imposée par le fait colonial.

Par Romain Ducoulombier

Recensé : Vincent Courcelle-Labrousse, Nicolas Marmié, La guerre du Rif. Maroc 1921-1926, Paris, Tallandier, 2008. 365 p., 25€

Lire ci-après : 

Un article paru dans la  Revue historique des armées sur l’implication de mercenaires américains dans la Guerre du Rif.

Des Américains dans la guerre du Rif

 

Cet article met en lumière le rôle des Américains dans la guerre du Rif, tant comme observateurs que comme acteurs. Le capitaine Charles Willoughby, officier de renseignement de l’armée américaine, a étudié la rébellion et a tenté, à travers l’analyse réalisée de tirer un certain nombre de leçons de ce conflit. Parallèlement et contrairement aux souhaits du département d’État américain, des aviateurs américains ont servi au Maroc comme mercenaires. Au cours de l’été 1925, le gouvernement français a utilisé les pilotes américains afin de pallier les manques de l’armée de l’Air française. Mais pendant que les pilotes américains montraient leur efficacité au Maroc, les autorités de la population américaine s’opposaient à leur engagement. En dépit des progrès stratégiques réalisés au Maroc, la réaction négative de l’opinion publique américaine continuait de militer en faveur d’un retrait de l’escadrille chérifienne. Les militaires français ont tiré différentes leçons de l’engagement américain, ce qui a contribué à l’amélioration des relations franco-américaines. En dépit des raisons coloniales qui ont motivé cette guerre.

 

Plan

Contexte

Le capitaine Charles Willoughby et la guerre du Rif

La France face à un dilemme stratégique

La création de l’escadrille chérifienne

Le personnel de l’escadrille chérifienne

Les relations franco-américaines en 1925

Les missions de l’escadrille américaine

La fin de l’escadrille chérifienne

Conclusion

 

Texte intégral

En 1900, la France s’engageant militairement au Maroc, y conduisit des campagnes jusqu’au milieu des années 1930. Deux générations d’officiers français y forgèrent leur expérience. Presque simultanément, de la veille de la Première Guerre mondiale jusqu’aux années 1920, l’Espagne, quant à elle, mena des campagnes dans le nord du pays. La composition des troupes françaises fut variée, allant de la Légion étrangère aux soldats tunisiens, algériens et de l’Afrique de l’Ouest, sans oublier les troupes métropolitaines. Au cours de l’entre-deux-guerres, les forces françaises furent donc très sollicitées, en raison des embarrassants mandats sur le Liban et la Syrie et de l’occupation de la Rhénanie. Il n’aurait pas été étonnant que le gouvernement français se fût éventuellement tourné vers des troupes mercenaires pour intervenir dans la guerre du Rif (1921-1926). Devenant un théâtre d’opérations important, l’armée des États-Unis commença à s’intéresser à cette campagne.

Contexte

À la fin de la Grande Guerre, la France, exsangue, démobilisa rapidement une grande partie de son armée. Elle obtint néanmoins des mandats au Moyen-Orient et reprit ses opérations au Maroc. De 1919 à 1924, année de la victoire du Cartel des gauches, le gouvernement français, conservateur et nationaliste, mena une politique revancharde envers l’Allemagne en contenant la République de Weimar. Au Maroc, le maréchal Hubert Lyautey, fondateur de cette colonie en 1912, obtint suffisamment de troupes pour entreprendre de petites avancées à travers des offensives limitées, sans toutefois aider les Espagnols, écrasés à la désastreuse bataille d’Anoual (en juillet 1921), et qu’il considérait comme des ennemis potentiels. De plus, il ne croyait pas que le nouveau leader rifain, Abd el-Krim, puisse représenter une menace. Cependant, en avril 1925, les Rifains lancèrent une offensive contre le Maroc français, inquiétant ainsi le nouveau gouvernement de Paul Painlevé qui ne trouva qu’un seul moyen de réagir à ce revirement stratégique.

Au début des années 1920, deux présidents dirigèrent les États-Unis, Warren Harding, qui mourut avant la fin de son mandat, et Calvin Coolidge. Dans les premières années qui suivirent la fin de la Grande Guerre, les relations franco-américaines furent plutôt cordiales. Les États-Unis menaient une politique isolationniste illustrée par le refus du Sénat américain d’entrer à la Société des Nations. En 1923, après la crise de la Ruhr, ils furent obligés de s’impliquer lourdement dans le financement des réparations de guerre de l’Allemagne avec les plans Dawes et Young. Le sentiment général était que la Grande Guerre aurait dû être la « der des der ». Les effectifs de leur armée furent drastiquement réduits et la seule opération menée à cette période fut la guerre des Bananes en Amérique latine. Les officiers américains suivirent donc les guerres en dehors de leur propre hémisphère.

 

Le capitaine Charles Willoughby et la guerre du Rif

Charles Willoughby (1892-1972), fils d’un baron allemand et d’une mère américaine, s’engagea dans l’armée des États-Unis où il devait atteindre le grade de major général et servir au cours de la Deuxième Guerre mondiale, sous les ordres du général Douglas MacArthur, comme chef du bureau de renseignement pour la zone Pacifique du Sud-Ouest. Dans les années 1920, Willoughby était capitaine dans les services de renseignement et avait déjà beaucoup voyagé : notamment en Espagne et au Maroc. Au moment de la guerre du Rif, il eut l’opportunité de rencontrer Francisco Franco. Grand admirateur de ce dernier et de Benito Mussolini, Willoughby pouvait être considéré comme un pro fasciste. Dans l’armée américaine, il était sûrement celui qui était le plus à même de commenter la guerre du Rif.

En août 1925, Willoughby publia un article sur ce sujet, pour le journal de l’infanterie, dans lequel il comparait les méthodes françaises et espagnoles au cours de la guerre et analysait cette guerre sous l’angle de la lutte raciale : « Une foule d’hommes noirs et de couleurs avait été précipitée contre des hommes blancs, d’Ypres jusqu’à Bagdad, théâtres d’opérations sur lesquels ils avaient appris à les tuer. Les races assujetties avaient découvert une étrange vérité : les suzerains blancs, ces insondables maîtres de leurs destinées, s’étaient opposés les uns aux autres. Les demi-dieux avaient chu de leurs piédestaux séculaires et avaient été réduits à des fragments d’argile. » S’ensuivaient alors les arguments suivants : « Il y a peu de temps encore, les Empires coloniaux étaient fondés sur une légende, la légende de l’invincible homme blanc. Il n’est pas bon de détruire ce mythe, de toucher au piédestal sur lequel reposait le demi-dieu depuis tant de siècles. » Willoughby voyait la guerre du Rif plutôt comme un éventuel moyen de préserver la suprématie de l’homme blanc et les Empires coloniaux occidentaux en luttant brutalement contre la population rifaine. Il écrivait : « Seule une guerre agressive, conduite jusqu’au cœur de leur pays par des expéditions punitives incendiant les villages, détruisant les réserves de blé et dispersant les troupeaux, pourrait accomplir la subordination des tribus rebelles. » Pour se faire, Willoughby suggéra l’utilisation de chars, de voitures blindées, de lance-flammes et de gaz. Les Espagnols, aidés par l’armée allemande et l’industrie, construisirent des usines pour la fabrication de gaz en Espagne et au Maroc. Des milliers de tonnes de gaz moutarde furent ainsi répandus sur des villages marocains.

Dans cet article, où il comparait les procédés français et espagnols, Willoughby estimait que l’administration et les opérations françaises étaient plus efficaces. Dans sa réflexion sur le désastre d’Anoual, il critiquait l’utilisation exagérée des blockhaus par les Espagnols et leur manque d’esprit d’offensive. Willoughby indiquait qu’entre 1923 et 1924, les Espagnols avaient amélioré leur efficacité offensive sur terre et commençaient à mieux intégrer la force aérienne. Cependant, d’après lui, les Français restaient les meilleurs dans la guerre coloniale, ceci s’expliquant par leur longue expérience en Algérie et en Tunisie. Ils avaient su préserver l’autorité du Sultan et s’appuyer sur l’administration indigène. Mais il estimait qu’ils avaient commis les mêmes erreurs militaires que les Espagnols en utilisant un système fortifié dans l’oued Ouergha, bien que cela ait été compensé par l’emploi de groupes mobiles 1. Au moment où Willoughby écrivait, les Français, sur la défensive, protégeaient un large front avec très peu de troupes. Willoughby, qui soutenait alors qu’une coalition avec les Espagnols permettrait la défaite d’Abd el-Krim, ne savait sans doute pas encore que le maréchal Philippe Pétain, le nouveau chef d’état-major des armées, venait de signer une alliance avec l’Espagne et de planifier une coalition et des opérations combinées pour venir à bout de la République rifaine. Willoughby avait alors la certitude qu’avec Pétain et l’augmentation de leurs effectifs, les Français parviendraient à défaire les forces d’Abd el-Krim. Son analyse, davantage guidée par des théories raciales assez rebutantes que par la seule analyse militaire, possédait cependant une finesse pénétrante.

La France face à un dilemme stratégique

En 1925, la France, manquant d’effectifs militaires dans l’arme aérienne, envisagea, comme solution partielle, de faire appel à un petit groupe de pilotes aventureux. C’est ainsi que fut constituée l’escadrille chérifienne composée de mercenaires américains. Mais il est nécessaire, avant de développer ce point, de rappeler brièvement le dilemme stratégique qui se posait à la France ainsi que la situation au Maroc.

Au moment où Abd el-Krim lançait son offensive contre les positions françaises dans l’oued Ouergha, les Français avaient pour principal objectif stratégique le continent européen. Au printemps 1925, les militaires français considéraient encore l’Allemagne comme la plus grande menace. Les forces françaises furent donc surprises par l’avancée des Rifains jusqu’à 20 kilomètres de Fez et l’investissement des deux tiers de leurs fortins. Dans un premier temps, le résident-général Hubert Lyautey proclama que la capitale avait été sauvée par l’aviation française au Maroc, commandée par le colonel Paul Armengaud, mais très vite il réclama des renforts. Trois mois après l’offensive d’Abd el-Krim, les Druzes se soulevaient en Syrie et au Liban. La France devait donc faire face sur deux théâtres d’opérations majeurs dans un contexte de crise politique.

Les premiers soldats arrivant au Maroc provenaient des garnisons voisines, situées en Algérie et en Tunisie, bientôt suivis par les tirailleurs sénégalais 2, d’Afrique de l’Ouest. Mais ces forces ne suffisaient pas. Deux divisions furent ainsi prélevées sur l’armée du Rhin : la périphérie (l’Empire colonial) était de fait en train d’affaiblir les efforts de la métropole pour contenir la République de Weimar. Des dizaines de milliers d’hommes durent également être déployées pour soutenir une situation détériorée au Moyen-Orient. Le gouvernement français privilégia l’aviation pour le Maroc et la Syrie, la force aérienne étant envisagée comme la clé d’une multiplication des forces. Les campagnes aériennes au Maroc et au Levant représentèrent l’emploi le plus considérable des forces aériennes pendant l’entre-deux-guerres. Ceci fut possible car la France possédait jusqu’ici l’une des plus importantes industries d’aviation au monde, et techniquement, l’une des forces aériennes les plus sophistiquées. Cependant, au milieu des années 1920, l’aviation française était devenue désuète et le recrutement des pilotes se tarissait.

En juillet 1925, le gouvernement français sentant, que la vieille école coloniale incarnée par Lyautey avait échoué, décida de l’envoi du maréchal Philippe Pétain – le héros de Verdun –, pour remplacer le fondateur du Maroc. Pétain, bien déterminé à conduire une campagne conventionnelle et agressive, devait commander une armée plus de deux fois supérieure à celle de Lyautey. Et comme l’aviation faisait partie intégrante des méthodes de guerre quasi industrielle de Pétain, il y eut bientôt plus de 150 avions au Maroc. Il n’est pas surprenant que l’arme aérienne ait occupé une place cruciale dans la campagne puisque son emploi militaire fit ses débuts en 1912 au Maroc (un an après la première utilisation de l’aviation dans la guerre par les Italiens en Italie). À partir de cette période, les avions avaient été employés dans des missions variées allant du renseignement à la surveillance et à la reconnaissance (ISR) ainsi qu’au CAS (« Close air support » c’est-à-dire l’appui aérien rapproché) ou encore aux interdictions aériennes, à la logistique et aux secours médicaux. L’aviation française au Maroc et au Levant devint une solution partielle à la crise stratégique de l’été 1925. La seule entrave au développement de l’emploi de l’aviation était le manque crucial de pilotes.

La création de l’escadrille chérifienne

En avril 1925, le mathématicien républicain Paul Painlevé accédait au pouvoir, à la fois comme président du Conseil et ministre de la Guerre, fonctions qu’il avait déjà occupées pendant les sombres jours de la Grande Guerre. En outre, Painlevé était un ardent défenseur de l’aviation. En 1907, alors que l’aviation n’en était qu’à ses balbutiements et était considérée comme dangereuse, il avait été l’un des premiers hommes politiques français à monter dans l’une de « ces machines volantes ». Pendant la Première Guerre mondiale, il s’était fait l’avocat de la force aérienne et allait devenir, en 1930, le premier ministre de l’Air. Au début du mois de juillet 1925, Painlevé décida d’un changement radical. C’est, en effet, à ce moment qu’un colonel américain, Charles Sweeney, qui avait servi dans la Légion étrangère pendant la Première Guerre mondiale puis dans l’armée américaine, proposa au président du Conseil de créer une escadrille de pilotes américains avec des anciens de l’escadrille Lafayette. Painlevé, puis plus tard le ministre des Affaires étrangères, Aristide Briand, donnèrent leur accord à la création de cette escadrille (d’après un télégramme envoyé à Lyautey le 10 juillet 1925). Toutefois, le gouvernement Painlevé avait prévu que le projet rencontrerait des difficultés d’ordre politique ; aussi, afin d’éviter d’inquiéter le gouvernement isolationniste du président Coolidge, ces aviateurs américains mercenaires devaient être techniquement au service du sultan (ou chérif) Youssouf du Maroc, qui était de jure le gouverneur du pays. Ce fut la raison pour laquelle l’unité fut baptisée : escadrille chérifienne. Elle est aussi mentionnée dans certains documents comme escadrille américaine. Initialement les aviateurs américains devaient servir pour un mandat de trois ans, or les archives ne font pas clairement apparaître si les Français, par le truchement du sultan, avaient envisagé cela comme une solution temporaire ou s’ils avaient espéré étendre le contrat.

« Cette manifestation de la solidarité américaine, semble particulièrement intéressante en ce moment, et pourrait entraîner en Amérique une propagande favorable à notre camp et réparer en notre faveur le sentiment américain qui soutient Abd el-Krim » put-on lire dans le télégramme envoyé par le Quai d’Orsay à Lyautey le 10 juillet. Aux États-Unis, (particulièrement à gauche), Abd el-Krim était considéré comme un brave républicain nationaliste, opposant une résistance héroïque à une domination européenne rétrograde. Il était également le héros des gauches françaises et espagnoles et la Confédération générale du travail (CGT) lui avait manifesté sa solidarité en organisant une marche de protestation à Paris en novembre 1925. L’Union soviétique, Staline et le Kominterm lui exprimèrent aussi leur sympathie. Même s’ils devaient travailler pour le sultan, ce fut Paul Painlevé qui décida des grades de ces aviateurs américains (la plupart d’entre eux souhaitaient conserver leur grade porté pendant la Première Guerre mondiale). Le ministère de la Guerre assura le transport des hommes et des avions de la France au Maroc via l’Espagne et celui des Affaires étrangères adressa à Lyautey le dossier de chacun des membres de l’escadrille afin de limiter leur isolement administratif. Deux journalistes furent envoyés avec eux pour rédiger la propagande « profrançaise » et « proaméricaine » (ce sont exactement les mots employés dans le télégramme) à partir de leurs éventuels exploits héroïques.

Le personnel de l’escadrille chérifienne

D’après les archives, c’est la quête d’aventure qui amena les aviateurs américains au Maroc. Sans doute essayèrent-ils de recréer le milieu passionnant et l’atmosphère de camaraderie qu’ils avaient connus pendant la Grande Guerre. L’esprit de croisade pour le triomphe de l’homme blanc sur les hommes du Rif ne les habitait pas, contrairement à ce qu’a pu écrire le capitaine Willoughby. Voici un récapitulatif des dossiers personnels de certains d’entre eux :

  • Le colonel Charles Sweeny, sorti diplômé de West Point en 1903, quitta l’armée des États-Unis en 1905. Il organisait un corps de volontaires américains pour la Légion étrangère française lorsque la Grande Guerre éclata. Passé du grade de 2e classe à celui de capitaine, il conduisit des assauts de chars dans l’offensive Nivelle. En 1917, Sweeny rejoignit l’armée américaine et quitta l’institution deux ans plus tard avec le grade de lieutenant-colonel.
  • Le colonel Charles Kerwood servit dans l’aviation française de 1916 à 1918 et compta 12 victoires à son actif. En février 1918, son avion abattu, il fut fait prisonnier jusqu’à la fin de la guerre. Lieutenant-colonel, il servit au Honduras et en Grèce après la Première Guerre mondiale.
  • Le capitaine William Rodgers servit dans l’escadrille Lafayette et remporta huit victoires. À la fin de la Grande Guerre, il s’engagea brièvement dans l’aéronavale américaine.
  • Le major Charles Craig fit également partie de l’escadrille Lafayette et remporta quatorze victoires.
  • Le capitaine Paul Rockwell, légionnaire pendant la Première Guerre mondiale et blessé dans les tranchées, servit au sein de la mission de presse alliée au quartier général français puis devint correspondant pour le Chicago Daily News. En 1925, il était observateur bombardier dans la guerre du Rif. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il servit dans l’armée de l’air américaine en Afrique du Nord, en Sicile et en Europe et obtint le grade de colonel. Il est le seul Américain à avoir été décoré de trois Croix de guerre françaises, au titre de la Première Guerre mondiale, de la guerre du Rif et de la Seconde Guerre mondiale. Il fut aussi promu commandeur de la Légion d’honneur.
  • Le major Austin Gillette Parker, diplômé de Cornwell, originaire d’une grande famille de la côte Est, fit aussi partie de l’escadrille Lafayette.
  • Les majors Paul Baer et Granville Pollock remportèrent de multiples victoires en tant que pilotes de l’escadrille Lafayette.

Nombre de ces hommes, comme Paul Rockwell ou Austin Gillette Parker (qui avait des liens avec la compagnie des rasoirs Gillette) étaient issus de grandes familles et ne se battaient pas pour des raisons financières. Ces hommes avaient tous en commun l’amour du vol et de l’aventure.

Les relations franco-américaines en 1925

À la fin de la Première Guerre mondiale, les relations franco-américaines étaient fortes, même si l’approche de la politique internationale du président Woodrow Wilson contrastait fortement avec le réalisme rigoureux de Georges Clemenceau. Les électeurs américains et le Sénat répudièrent la politique de Woodrow Wilson après le traité de Versailles. Bientôt, la France ne put plus compter sur les États-Unis pour venir à son aide en cas d’attaque de l’Allemagne. Quand bien même, elle était capable d’agir de façon indépendante depuis la crise de la Ruhr en 1923. C’est après cette crise que les relations franco-américaines se tendirent, les États-Unis pressant la France au sujet des remboursements de la dette contractée auprès d’eux pendant la guerre puis, en 1924, le plan Dawes ajusta les réparations allemandes dues à la France, ce qui eut pour effet qu’elle reçut un dédommagement réduit d’autant. En France, tant les élites que le peuple, commençaient à parler des États-Unis comme de « l’oncle Shylock ». Le mécontentement français envers les Américains était alimenté par l’afflux de touristes à Paris, favorisé par un franc dévalué et un dollar fort. À tel point qu’en 1926, des Parisiens s’en prirent à des touristes américains (il s’ensuivit une petite émeute mais la police restaura l’ordre rapidement). L’implication d’aviateurs américains dans la guerre du Rif en 1925 contribua à amplifier les tensions entre les gouvernements français et américain. Le 28 septembre 1925, le secrétaire d’État Frank Kellogg avertit le gouvernement marocain que les mercenaires violaient les statuts américains en combattant une puissance qui n’était pas en guerre contre leur pays. Ces statuts déclaraient que les personnes enrôlées dans des forces étrangères étaient coupables d’une grave infraction punissable d’une amende de 1 000 dollars et d’une peine d’emprisonnement d’au moins trois ans. Aussi, le consul général des États-Unis à Tanger notifia, par le biais du ministère des Affaires étrangères, que ces aviateurs enfreignaient ainsi les lois américaines. Les médias américains, notamment les journaux, étaient tout aussi opposés à l’implication de pilotes mercenaires américains, que le gouvernement des États-Unis.

Le Literary Digest titrait en une : « Les bombes américaines et les bébés rifains ». Le Pittsburg Post s’interrogeait « Pourquoi vont-ils se battre en première ligne contre les Rifains ? Les États-Unis n’ont aucune querelle avec ces tribus berbères, dont la seule offense envers la France et l’Espagne est qu’ils tentent d’expulser des usurpateurs étrangers de leurs terres. » Plus loin, l’éditorial poursuivait : « Il y aurait eu quelque chose de chevaleresque à voler au secours de ces montagnards arabes qui luttent pour leur liberté envers et contre tout ; mais il n’y a rien de galant ni de chevaleresque dans des pluies de bombes déversées sur des villages sans défense. C’est à proprement parler un sale boulot. » Un éditorial du New York Sun disait : « L’Américain moyen ressent que le peuple rifain est valeureux et attaché plus que tout à sa liberté. » La grande majorité des Américains qui suivait le conflit était du côté des Rifains. Dans leur esprit, les troupes françaises se comportaient en bandits.

Les critiques les plus acerbes contre les aviateurs mercenaires vinrent sans doute du Christian Century. Ce journal releva avec horreur un certain enthousiasme contenu dans les dépêches en provenance du Maroc. Un éditorial publia : « Ces soldats américains de fortune n’ont pas d’autres prétextes que l’exaltation de la chasse à l’homme. C’est un sport royal et le fait que ces femmes et ces enfants qui ont eu la malchance de naître dans ces villages rifains en soient les victimes n’a pas plus de signification pour eux que la mort de lapins au cours d’une chasse. » Les aviateurs américains au Maroc assuraient de leur côté que leur conduite était parfaitement correcte tant du point de vue légal que moral. D’après le New York Herald Tribune, reprenant une interview du lieutenant-colonel Charles Kerwood, le journal soutenait que l’escadrille américaine n’avait jamais reçu le moindre avertissement officiel disant que ses activités étaient contraires à la politique du gouvernement américain. Contrairement au lieutenant-colonel Kerwood qui, lui, certifiait que l’escadrille avait reçu des assurances constantes sur sa participation à la campagne marocaine. Il affirmait aussi que l’ambassadeur des États-Unis Herrick avait envoyé aux aviateurs américains un message disant que s’il avait été plus jeune, il aurait été heureux de se joindre à leur action. Ce dernier était donc en total désaccord avec la politique pacifique et isolationniste du secrétaire d’État Kellogg et du président Coolidge. C’est plus à cause de l’opinion publique négative aux États-Unis à propos de ces mercenaires que la présence et les actions de l’escadrille chérifienne devinrent de plus en plus controversées. On peut imaginer l’embarras du gouvernement français face à une telle prise de position du peuple et des élites américaines en ce qui concernait l’escadrille chérifienne. Les relations tendues entre les États-Unis et la France s’améliorèrent après la fin de la guerre du Rif. Cela fut visible au niveau officiel à travers le pacte conclu entre le secrétaire d’État américain Kellogg et le ministre des Affaires étrangères français Aristide Briand. Connu sous le nom de pacte Briand-Kellogg, il consacrait la tentative de rendre la guerre illicite. Au niveau populaire, l’amitié franco-américaine se trouva renforcée par la réception donnée par le peuple parisien à la suite de l’arrivée de Charles Lindbergh après sa traversée de l’Atlantique en aéroplane en 1927.

Les missions de l’escadrille américaine

Les pilotes américains accomplirent une centaine de missions entre le mois d’août et la fin du mois d’octobre, début de la mauvaise saison. Les Américains volaient à bord du chasseur bombardier biplan de Breguet. Le colonel Sweeny commandait l’unité mais le lieutenant-colonel Kerwood en était le porte-parole. Le journaliste américain qui accompagnait le groupe, Carl von Weigand, fut probablement celui qui écrivit les fameuses dépêches dénoncées par Christian Century. Sa tentative de créer un courant favorable au groupe, échoua clairement. D’après une note rédigée par l’état-major français, 20 000 francs furent accordés à l’escadrille pour financer la propagande (les termes de « fonds de propagande » sont employés dans le document). Comme on l’a vu, cette opération d’information ne fut pas un succès. Quand l’escadrille arriva au Maroc, il y avait neuf officiers et sept sous-officiers. Un colonel français (non nommé) fut affecté à l’escadrille en tant que co-commandant. Les Français fournirent le personnel technique et logistique, soit neuf sous-officiers et cinquante engagés. Le sultan du Maroc procura les uniformes aux Américains et solda également les personnels de l’escadrille. L’escadron disposait de sept appareils, ce qui était moins que les dix appareils habituels d’une escadrille française type du 37e régiment d’aviation du Maroc. Ce régiment d’aviation fournit les camions, les motos, les bicyclettes, etc.

Les missions d’interdiction, ISR et CAS de l’escadrille américaine étaient souvent effectuées à basse altitude à des vitesses de 80 à 100 miles à l’heure. Les Rifains ayant une défense anti-aérienne très efficace, ils avaient déjà abattu plus de vingt appareils français avant l’arrivée des Américains. Mais d’autres dangers existaient : le terrain montagneux était traître, les cartes disponibles peu précises, aussi un nouveau pilote sur le théâtre pouvait-il facilement se perdre. Ajoutons à cela le temps hasardeux, en raison de quoi les Français interrompaient leurs opérations de vols en novembre, date à laquelle l’escadrille retrouvait ses bases d’hiver. L’épuisement était le problème principal des pilotes américains qui effectuaient parfois cinq missions par jour. Le lieutenant-colonel Kerwood reconnut que la majorité des opérations eurent lieu contre des soldats rifains concentrés dans la campagne. Il admit que l’escadrille chérifienneavait bombardé des villages et nombre d’indices permettent d’affirmer que les escadrilles françaises et américaines ont causé des pertes considérables parmi les civils. Il est même prouvé que l’escadrille américaine a bombardé un village qui s’était préalablement rendu. D’après le maréchal Philippe Pétain, elle effectua 350 missions de combat en six semaines et lâcha plus de 40 tonnes de munitions.

La fin de l’escadrille chérifienne

Quand l’escadrille américaine fut envoyée au Maroc, l’armée française connaissait des problèmes d’effectifs. Des dizaines de milliers de renforts des armées métropolitaine et coloniale arrivèrent alors en même temps que les Américains. En août 1925, Pétain arrangea une alliance militaire avec le dictateur militaire espagnol Primo de Rivera et en septembre, plus de 300 000 soldats français et espagnols déclenchèrent deux attaques en mouvement de tenaille à partir du nord et du sud contre les forces d’Abd el-Krim. Ces attaques compre­naient un assaut amphibie à grande échelle dans la baie de al Hoceimas, à proximité de la capitale d’Abd el-Krim. L’armée de Krim fut bientôt décimée et ce qui en restait se retira dans les parties les plus inaccessibles des montagnes de l’Atlas. Des actes de guérilla se poursuivirent cependant jusqu’en mai 1926.

En novembre 1925, alors que toute l’aviation s’était retirée dans ses bases d’hiver, plus aucune raison opérationnelle ne justifiait le maintien de l’escadrille américaine. À cela s’ajoutait le fait que ni le maréchal Pétain ni le colonel Armengaud, commandant le 37e régiment d’aviation et de la quasi-totalité de l’aviation du Maroc, n’approuvaient cet escadron mercenaire. Les éditoriaux négatifs de la presse américaine démontraient que l’un des objectifs, en l’occurrence la campagne de propagande profrançaise, n’avait pas été atteint. De plus, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères Frank Kellogg était opposé à l’existence de cette unité. Le principal soutien de l’escadrille, le président du Conseil Paul Painlevé, vit son gouvernement tomber en novembre. Il n’y avait donc plus aucune raison sensée de renouveler le contrat des mercenaires américains.

En décembre 1925, les aviateurs américains rentrèrent à Paris. Ils furent invités au club américain par son président, Percy Peilotti, qui souhaitait les mettre à l’honneur. Le lieutenant-colonel Kerwood raconta : « On nous demanda de venir à ce déjeuner en uniforme, mais nous refusâmes parce que nous n’avions plus le droit de le porter. Nous n’étions rien. Nous étions juste des Américains, et seulement des hommes ordinaires désormais. » Peilotti condamna les propos qu’avait tenus Kellogg disant que l’escadrille violait les statuts américains et porta un toast aux aviateurs controversés en s’écriant : « En tant qu’amis de la France, nous vous sommes reconnaissants, en tant qu’Américains, nous sommes fiers de vous. » Ces propos ne reflétaient qu’une très petite minorité de l’opinion.

Conclusion

Le zeitgeist des années 1920 peut-être considéré comme l’implication américaine au Maroc. L’opinion du capitaine Willoughby qui voyait dans cette guerre un effort de maintenir la suprématie de l’homme blanc en Afrique, l’isolationnisme et la révulsion pour la guerre de l’Administration Coolidge ainsi que l’attitude américaine populaire soutenant le vaincu (Abd el-Krim) représentaient des points de vue fondamentalement contradictoires. Ni les Français ni les Américains ne retirèrent de leçons de cette campagne. Cependant, les aviateurs français acquirent une expérience importante dans les missions CAS ou d’interdiction, mais en oublièrent les enseignements et allaient se montrer déficients dans ces domaines en 1940.

Alors que la guerre du Rif atteignait son point culminant, les leaders européens tels que Aristide Briand, Gustave Stresemann, Benito Mussolini et Austen Chamberlain se rencontraient à Locarno en Italie. Là, les Allemands quittaient leur position de proscrits de l’Europe et les tensions en Europe continentale en étaient atténuées. Les Américains furent notoirement absents de cette rencontre cruciale. Dans le sillage de Locarno, les États-Unis et la France allaient signer le traité Briand-Kellogg visant à rendre la guerre illégale. Tout cela allait cependant changer sept ans plus tard avec l’avènement d’Adolphe Hitler, mais les Français, sous le commandement du général Charles Noguès, combattaient toujours les rebelles marocains. Cependant à la différence de ce qui se fit pendant la guerre du Rif, ce dernier ne fit pas appel aux Américains pour soumettre ce peuple tenace.

Par William Dean

Il est titulaire d’un BA en histoire, d’un MA et d’un Phd en histoire militaire et diplomatique européenne (University of Chicago). Il a enseigné dans les universités Roosevelt et DePaul et a été le directeur du programme « Peace, war and Diplomacy » à l’université de Norwich. William Dean est aussi professeur associé d’histoire militaire comparée à l’US Air force air Command and Staff college (Alabama).

Traduction de Valérie Caniart

p. 46-55

Une guerre coloniale oubliée : le Rif, 1921-1926
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