À travers une vision anthropologique comparative, Montaigne a ouvert une nouvelle perspective pour la philosophie de la culture. Il constate de fait avec stupéfaction le paradoxe de la barbarie. Ce paradoxe se manifeste lors de la confrontation entre le royaume des cannibales, terre du bois du Brésil, et les cannibales du royaume, terre française et européenne, à laquelle était destiné le bois du Brésil. Nous pouvons considérer ces remarques et ces contributions comme appartenant au registre de l’anthropologie culturelle philosophique.

Les invasions barbares

Les invasions barbares

Que ce texte, au caractère fragmentaire, débute par une critique du concept de barbarie afin de s’en approcher, est décisif, comme le furent les interrogations du roi Pyrrhus et de Philippe, lorsqu’ils prirent conscience, face à la sophistication militaire romaine, que l’emploi traditionnel du terme barbare pour tout ce qui n’était pas grec était épuisé.

Montaigne soutient la relativisation de l’usage du terme de barbare, comme ne relevant plus du seul vocabulaire militaire, mais de la confrontation des cultures, des mœurs, des coutumes, des comportements, comme des pratiques politiques, économiques, sociales, idéologiques, ethniques, ainsi que d’autres activités de la société. Il affirme ainsi :

Quand le roi Pyrrhus passa en Italie, après qu’il eut reconnu l’ordonnance de l’armée que les Romains lui envoyaient au-devant : « Je ne sais, dit-il, quels barbares sont ceux-ci (car les Grecs appelaient ainsi toutes les nations étrangères), mais la disposition de cette armée que je vois, n’est aucunement barbare. » Autant en dirent les Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur pays et Philippe, voyant d’un tertre l’ordre et distribution du camp romain en son royaume, sous Publius Sulpicius Galba. Voilà comment il se faut garder de s’attarder aux opinions vulgaires, et les faut juger par la voix de la raison, non par la voix commune [1].

En demandant que l’on juge selon sa raison et non selon des lieux communs, Montaigne est résolument moderne. Le concept de barbarie subit par là même une transformation kantienne avant la lettre, transformation véritablement adornienne. Sous la critique de Montaigne en effet, la barbarie se dote d’un sens axiologique, amplifiant le réseau des valeurs qui sous-tendent les diverses sociétés, des plus primitives aux plus sophistiquées. Les efforts déployés par Montaigne, dans sa critique du concept de la raison par rapport au concept héritéde barbarie, font penser à ceux du baron de Münchhausen. Le philosophe était en effet dans l’obligation de concevoir une idée à l’aide de ses propres forces philosophiques, une idée avec laquelle le monde intellectuel, politique, économique, scientifique, social et culturel – qu’il soit français ou européen – n’était pas familier. Le choc anthropologique eut des conséquences philosophiques très profondes. L’histoire de France, de l’Europe et du monde confirmera avec le temps l’intuition philosophique de Montaigne, pour qui les vraies racines de la barbarie ne se trouvent pas dans les idées reçues et communes.

 

© Service Historique de La Marine, Vincennes, France. "Le souper des cannibales" de Theodoro DE BRY (1528 – 1598)

© Service Historique de La Marine, Vincennes, France.
« Le souper des cannibales » de Theodoro DE BRY (1528 – 1598)