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Repenser le monde: une ardente obligation

Publié par medisma sur 7 Mars 2017, 21:16pm

 

Repenser le monde: une ardente obligation

« Le courage consiste à choisir le moindre mal, si affreux soit-il encore » (Stendhal, La chartreuse de Parme). Aujourd’hui, le monde change. Il est imprévisible et dangereux. Il paraît aussi incompréhensible à nos dirigeants incrédules, branchés sur des logiciels de pensée du passé, que la bataille de Waterloo à Fabrice del Dongo, il y a déjà deux siècles. Plus ils disposent d’informations (ouvertes et fermées), moins ils semblent à même de déchiffrer le monde (proche et lointain) dont ils sont censés être les principaux acteurs. Leur politique étrangère, qui leur est de plus en plus étrangère, en devient étrange par rapport au monde réel dans lequel nous vivons.

Plus ces prétendus internistes des relations internationales (qu’ils devraient être) disposent d’éléments leur permettant de mieux comprendre, a priori, le monde moins leur diagnostic a posteriori est fiable et leurs remèdes pertinents. Leur médecine est celle des médecins Diafoirus. Il n’est qu’à voir la liste de leurs échecs accablants : Afghanistan, Irak, Syrie, Libye… Or, nous vivons dans un environnement marqué par la multiplication de nouveaux conflits. Face à un monde qui change fondamentalement au présent (une vérité d’évidence), ils paraissent incapables de le repenser en profondeur pour le futur (un impératif catégorique).

LE MONDE CHANGE : UNE VÉRITÉ D’ÉVIDENCE

Sur la base d’un constat global qui est sans appel (la « pagaille multipolaire »), il importe de changer de focale pour mieux appréhender le reste du monde (la parfaite sidération) et l’Amérique de Donald Trump (« America First »).

Le constat global : la « pagaille multipolaire »

En ce début de 2017, nous sommes entrés de plain-pied dans un monde complexe, imprévisible, incertain, dangereux, chamboulé dans ses fondements1. Les temps ne sont plus à l’optimisme. « Nos décideurs politiques semblent désorientés et perdus » écrit Mikhaïl Gorbatchev dans les colonnes du Time. Il poursuit sur le même mode « notre monde est cerné par les problèmes ». L’un de ces problèmes est toutefois plus urgent que les autres : « la militarisation de notre politique et la nouvelle course à l’armement ». Il conclut sur une note alarmiste : « la situation actuelle est trop dangereuse »2. Le moins que l’on soit autorisé à dire est que les plaques tectoniques de la géopolitique bougent plus en quelques mois qu’en quelques années. Les fondements de l’ordre international mis en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale se fissurent. Une logique de confrontation (Sunnites contre Chiites, Nord contre Sud, Est contre Ouest) l’emporte sur une logique de coopération (à travers une diplomatie bilatérale et multilatérale). Les repères traditionnels dans le monde diplomatique et politique ont en partie disparu. La situation est d’une extrême gravité. De plus en plus, les États font passer leur intérêt national avant l’intérêt général3. L’intérêt forme un « ménage à trois » avec la passion et la raison. Les conséquences de cette situation se font ressentir tant en Amérique (« America First ») que dans le reste du monde.

Le reste du monde : la parfaite sidération

Le vieux monde politique est en perdition4. Vers quelque horizon que l’on porte son regard, l’heure est au pessimisme, au défaitisme, au déclinisme. L’Europe est menacée d’effondrement. Le Moyen-Orient est un volcan dont l’éruption touche maintenant directement l’Europe. « La question d’Occident devient une question d’Orient » (Toynbee), formule ô combien actuelle et vraie. L’Afrique, continent de toutes les promesses, est aussi celui d’où partent les flux migratoires incontrôlés, déstabilisant le Vieux Continent5. La Russie redevient un acteur incontournable comme au temps de la Guerre froide, qu’on le veuille ou non. L’Asie voit la montée en puissance de la Chine, les tensions croître. La mondialisation est remise en question, par les Américains (surtout avec Donald Trump) et les Européens (surtout les citoyens). Le système multilatéral est grippé, s’apparentant à s’y méprendre aux derniers soubresauts de la Société des nations à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Faute de pouvoir apporter des réponses concrètes aux multiples crises qui ébranlent le monde, il pratique l’art de l’esquive : la diplomatie de la liturgie et du mantra. Mais que peut-il faire d’autre ? Il n’est que le miroir de la défiance existant entre ses États membres, comme le relève justement le nouveau secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres.

L’Amérique de Donald Trump : « America First »

Elle se situe clairement, du moins pour l’instant, dans une démarche de rupture par rapport à celle de Barack Obama. La Maison-Blanche n’a pas changé Donald Trump, en tout cas pas en une semaine, en un mois. Le nouveau président prend les commandes de la première puissance mondiale le pied au plancher, bousculant une longue tradition de prudence et de mesure. Il a promis le changement et entend le concrétiser sans délai. Les ordres présidentiels (« Executive orders ») se succèdent, les déclarations fusent, les tensions surgissent. Qu’on se le dise, Donald Trump est au pouvoir. Sa diplomatie s’amorce comme un jeu public d’oukases, de séduction et de chantage6. Autrefois pratiquée à petite échelle, la diplomatie du tweet est désormais la règle à Washington. C’est son mode de communication privilégie avec le monde extérieur : ses homologues et les médias qu’il malmène sans la moindre retenue.

Le nouveau président se comporte en homme d’affaires sans scrupules. Pourquoi prendrait-il le contre-pied du système qu’il a dénoncé tout au long de sa campagne ? Cela convient parfaitement à son électorat, quitte à déplaire à ses opposants, ce dont il n’a que faire. Il faudra s’accoutumer à cette manière iconoclaste de pratiquer les relations internationales et la diplomatie7.Comme nous l’apprenions, au siècle dernier, dans nos cours de philosophie au lycée en terminales, après le temps incontournable de la réflexion vient le temps d’une action réfléchie sur la base de facteurs objectifs, autant que faire se peut.

REPENSER LE MONDE : UN IMPÉRATIF CATÉGORIQUE

Confrontés à un changement de paradigme, les décideurs sont contraints de procéder à un choix binaire (agir ou ne rien faire) pour se forger une vision réaliste du monde.

Un changement de paradigme : un nouvel ordre géopolitique mondial

En quelques années, les principales bases du jeu international ont changé8. Nous sommes passés d’un monde de la confiance à celui de la défiance, d’un monde de la prévisibilité à celui de l’imprévisibilité, d’un monde de la coopération à celui de la confrontation, d’un monde du respect à celui de l’invective, d’un monde de l’éthique à celui du cynisme, d’un monde du secret à celui de la médiacratie, d’un monde du multilatéral à celui du bilatéral… Pour ce qui est de ce dernier point, notons que huit jours après son investiture, Donald Trump annonce son intention de prendre ses distances avec le multilatéralisme, s’entretient bilatéralement au téléphone avec plusieurs chefs d’État (Vladimir Poutine, François Hollande) et de gouvernement (Shinzo Abe, Angela Merkel) pour une prise de contact. La veille, Theresa May était la première à être reçue à la Maison-Blanche.

Il reçoit, ensuite, successivement les Premiers ministres du Japon, du Canada et d’Israël. Finis les grands-messes, les barnums diplomatiques ! L’heure est au téléphone, au tweet (Jean-Marc Ayrault a une phrase historique sur le sujet : « on ne règle aucune crise internationale sur Tweeter »)… pour régler les problèmes du monde. Les experts sont, en apparence, mis à l’écart. Comme le souligne, le prix Nobel d’économie, Joseph Stiglitz : « Trump est en train de démolir l’ordre géopolitique mondial mis en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale… J’espère que le reste du monde en profitera pour créer un nouveau cadre institutionnel et de nouvelles règles »9. Ce que confirme l’universitaire canadien, Charles-Philippe David10. Le président des États-Unis excelle dans l’art de jouer avec les faits, la vérité11. C’est une donnée à laquelle il faut s’habituer et ne pas se contenter de la récuser.

Un choix binaire : entre décapitation et soumission

Désormais, le choix pour les dirigeants des principaux pays est simple, entre le déclaratoire, l’incantatoire, d’une part et l’exécutoire, l’opératoire, d’autre part. (Certains vont jusqu’à dire entre décapitation et soumission). A ce jour, ce serait plutôt la première branche de l’alternative qui l’emporterait. À titre d’illustration, que penser des déclarations de François Hollande, en marge d’un mini-sommet européen à Lisbonne le 28 janvier 2017, en appelant l’Union à faire bloc contre la politique de Donald Trump ? Comment faire bloc alors qu’on est profondément divisé entre Nord et Sud, entre cigales et fourmis ? Comment empêcher le président américain de traiter bilatéralement avec chacun des Vingt-Huit (ce qu’il s’est empressé de faire avec les Britanniques) ? Les Vingt-huit (bientôt Vingt-Sept) vont-ils se décider à effectuer le choix ô combien symbolique entre l’OTAN et l’Europe pour assurer eux-mêmes leur défense commune comme les y incite Donald Trump ?12 Vont-ils continuer à s’accrocher à la mondialisation dérégulée alors qu’elle est battue en brèche par ses principaux promoteurs ? Quelle valeur accorder à pareille imprécation de François Hollande à deux mois de son départ de l’Élysée ?

Paroles, paroles… comme dit la chanson de Dalida. Sa pratique donne l’impression de volatilité, d’évanescence dans la conduite des affaires de l’’Etat. Le buzz empêche la pensée écrit Michel Onfray avec justesse. Laissons les folliculaires (au sens que lui donne Candide : « ces serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin »13) à leurs divagations sur les plateaux de chaine d’abrutissement en continue ! En dernière analyse, nous entrons dans une ère nouvelle qui nous conduit à poser une simple question : « Et si l’Histoire plaisantait ? »14.

Une vision prospective : le monde de demain

C’est aujourd’hui que nous attendons de nos gouvernants qu’ils anticipent le monde de demain pour mieux s’y préparer activement. Or, que fait notre distingué ministre des Affaires étrangères et du développement international, Jean-Marc Ayrault dans cette perspective ? Dans la foulée de son auguste initiateur et prédécesseur, Laurent Fabius, il organise, le 26 janvier 2017, sous les lambris du Quai d’Orsay la deuxième édition de « la nuit des idées » ? Nuit dont il ne sort bien évidemment pas la moindre idée concrète. Ce serait plutôt nuit mondaine et brouillard diplomatique. Thibaudet avait une belle formule : « la politique ce sont des idées ». On pourrait ajouter, la politique étrangère, ce sont avant tout des idées. Mais où sont passés nos courtisans, experts, toutologues, anticipateurs censés imaginer le monde de demain ?15

Vraisemblablement aux abonnés absents après leurs brillantes prédictions sur le « brexit » et sur l’élection de Donald Trump ? C’est une révolution intellectuelle de grande ampleur, une grande bataille des idées dont nous avons besoin, non de réformettes. C’est de véritables hommes d’État regardant loin dont nous avons besoin, non d’hommes politiques à l’horizon à courte vue. C’est d’une vision particulièrement novatrice du monde dont nous avons besoin, non de saillies inutiles dans les médias. C’est de défendre son intérêt national, non d’invoquer des valeurs que l’on a plus les moyens de défendre. Est-ce encore possible ? N’est-il pas déjà trop tard ? L’avenir nous le dira bientôt.

« L’heure de vérité n’arrive pas toujours à temps, c’est parfois la vérité du temps qui arrive à l’heure » (Ken Kesey). Que découvre-t-on dans le très sérieux quotidien Le Monde sous la rubrique géopolitique ? Une pleine page intitulée : « Le ‘soft power’ à la française » qui énumère les quatre atouts de notre pays pour influencer le monde : la langue (que personne ne parle plus), la culture (Paris n’est plus le centre du monde culturel), le luxe (que seuls les Chinois peuvent se payer) et la recherche (combien de prix Nobel et quel classement pour nos universités ?)16. Dans quel monde évolue Le Monde ? La seule question qui vaille aujourd’hui pour la France est la suivante : comment reconstruire une politique étrangère qui parle au monde, qui privilégie les positions aux postures ?

« Il faut avoir bien du jugement pour sentir que nous n’en avons point » (Marivaux). Que constate-t-on au niveau planétaire ? Nous sommes les témoins d’un retournement du monde que promettent les nouvelles relations internationales. La perte du monopole de la puissance des Occidentaux (l’émergence d’un ordre « post-occidental » évoquée par Sergueï Lavrov) n’est-elle pas la conséquence directe de leur incompréhension du monde du XXIe siècle ? Ils ne parviennent plus à être les maîtres de la construction du nouvel ordre international. L’idée qu’ils s’en faisaient était tout simplement erronée par aveuglement et par idéologie. S’ils veulent pouvoir à nouveau compter dans le monde de demain, une ardente obligation s’impose à eux dès aujourd’hui : tout simplement repenser le monde.

 

Guillaume Berlat

image: http://prochetmoyen-orient.ch/wp-content/uploads/2014/11/horizontalsep.png


1 Antonio Guterres, « Le monde a changé, il est plus dangereux », Le Monde, 17 février 2017, p. 2.
2 Michaël Gorbatchev, « Le monde se prépare pour la guerre », www.lepoint.fr , 28 janvier 2017.
3 Thierry de Montbrial/Thomas Gomart (sous la direction de), Notre intérêt national. Quelle politique étrangère pour la France ?, Odile Jacob, 2017.
4 Ivan Rioufol, Le vieux monde politique est en perdition, Le Figaro, 24 février 2017, p. 21.
5 Sylvie Kauffmann, La nuit européenne, Le Monde, 29-30 janvier 2017, p. 25.
6 Donald Trump président chamboule l’ordre établi, LeFigaro.fr, 28 janvier 2017.
7 Sylvie Kauffmann, Allô ! Washington ?, Le Monde, 26-27 février 2017, p. 26.
8 Pascal Lamy/Nicole Gnesotto, Où va le monde ? Le marché ou la force ?, Odile Jacob, 2017, p. 23.
9 Joseph Stiglitz, « Les perdants de la mondialisation seront les première victimes de Trump », Le Monde, Économie & Entreprise, 3 février 2017, p. 3.
10 Charles-Philippe David, « Trump menace tout l’édifice international construit par les États-Unis depuis 1945 », Le Monde, 14 février 2017, p. 23.
11 Marie Charrel, Trump rêve de manipuler (aussi) les statistiques, Le Monde, 26-27 février 2017, p. 3.
12 Jack Dion, Entre l’OTAN et l’Europe, il faut choisir, Marianne, 27 janvier-2 février 2017, pp. 51-52.
13 Voltaire, Candide ou l’Optimiste, Gallimard, 1992, p. 110.
14 Milan Kundera, La plaisanterie, Gallimard, 1968, p. 437.
15 Club Vauban, Présidentielle : sortons du « diplomatiquement correct », Le Figaro, 21 février 2017, p. 16.
16 Le « soft power » à la française, Le Monde Géopolitique, 29-30 janvier 2017, p. 14.

 

source: http://prochetmoyen-orient.ch/repenser-le-monde-une-ardente-obligation/

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