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Un tsunami entrepreneurial secoue les campus des grandes écoles

Publié par medisma sur 22 Mai 2017, 21:07pm

 

Envie de start-up

Un tsunami entrepreneurial secoue les campus des grandes écoles

Il va changer les étudiants, mais aussi les écoles

 

Discrètement, un puissant agent de transformation est à l’œuvre dans les grandes écoles d’ingénieurs et de gestion, et même dans certaines universités. Il a les allures sympathiques d’un virus tonique et positif. La formation au métier d’entrepreneur, qu’un mythe croyait dévolu aux autodidactes, est instillée de plusieurs façons – piqûre générale de sensibilisation en première année, spécialisation et accompagnement ensuite pour ceux qui l’ont transformé en vocation, avant l’envol pour la passionnante aventure préparée dans l’incubateur maison grâce à l’écosystème puissant de l’école. Pas question de dresser un inventaire à la Prévert de ce foisonnement d’initiatives tant est riche leur diversité, mais plutôt d’en retenir quelques idées clés, novatrices, majeures.

 

 

Incubateur sur chaque campus, sensibilisation généralisée en première année pour faire naître les vocations, puis spécialisation en fin de cursus après décantation des motivations, le tsunami de l’entrepreneuriat secoue la plupart des grandes écoles. Ainsi, à Toulouse, TBS a mis en place un séminaire “ouvre-boîte” permettant aux étudiants de rencontrer des créateurs d’entreprise pour échanger sur la création ou la reprise d’entreprise et envisager d’autres carrières que celle de salarié. Kedge, qui vient d’installer une business nursery, a mené ainsi une enquête en 2016 auprès de 1 322 candidats passés sur son campus de Marseille ; 40 % d’entre eux affirment que travailler dans une start-up fait partie de leur projet tandis que 58 % expliquent que c’est un sujet qui les intéresse.

“La création d’entreprise par des étudiants ou jeunes diplômés fait désormais partie des projets professionnels à part entière”

“La création d’entreprise par des étudiants ou jeunes diplômés fait désormais partie des projets professionnels à part entière” estime ainsi Valérie Claude-Gaudillat, directrice d’Audencia Innovation. Les formations à l’entrepreneuriat et à l’innovation se sont généralisées. 100 % des étudiants du programme Grande école bénéficient d’une formation à l’entrepreneuriat. À ESCP Europe, en 10 ans, le nombre d’élèves qui suivent l’option entrepreneuriat dans le Master in management a été multiplié par plus de 5 (26 en 2007-2008 et 144 en 2016-2017). “Ce qui était perçu il y a 10 ans comme un pari risqué ou une orientation atypique est devenu un sujet très prisé considéré comme essentiel” observe Sylvain Bureau, directeur scientifique de la chaire entrepreneuriat de l’ESCP.

Tout sauf une mode

On pourrait voir en ce fort engouement la manifestation passagère, voire éphémère, d’une mode accessoire égayant un temps les campus de ses piments de créativité, aventures risquées et autres excitants dans ce monde si normé et académique des grandes écoles. Rien de plus faux : cette tendance est puissante, généralisée, assez ancienne pour certaines – le premier incubateur a été créé par l’ESC Lyon il y a 32 ans – et n’a vraiment rien de marginale. Tous y succombent, Polytechnique comme HEC – pour laquelle c’est déjà une très vieille histoire avec HEC Entrepreneur créé voilà 40 ans, un incubateur riche de 250 naissances – CentraleSupelec ou les Mines.

“Il ne s’agit plus d’une tendance mais d’un mouvement, un véritable engouement pour la création d’entreprise. Nos étudiants créent des start-up, pendant ou peu après l’obtention de leur diplôme” observe Étienne Krieger, professeur à HEC Paris et directeur scientifique du Centre d’Entrepreneuriat, dont le premier baromètre sur l’entrepreneuriat révélait en 2015 qu’un quart des diplômés récents étaient entrepreneurs et participaient à la création et au développement d’une start-up. Et même les cadres s’y mettent, puisque le taux d’entrepreneurs est devenu particulièrement élevé dans le programme Executive MBA. Plus généralement, cette dynamique s’exprime par un chiffre : 60 % des 18-30 ans se déclarent prêts à créer leur entreprise.

Levier de transformation

Or cet enthousiasme mutant en mouvement de fond se révèle en fait un puissant levier de transformation de ces institutions qui ont longtemps cultivé un certain nombre de valeurs cardinales comme l’individualisme, l’excellence académique, les enseignements théoriques parfaitement rangés en silos, le pur brio intellectuel…
Soudain, ces brillantes certitudes se trouvent bousculées par des enseignements valorisant le travail en équipe, la créativité, l’autonomie, la transversalité, les pratiques collaboratives, multidimensionnelles et à 360°, le pragmatisme faisant fi des certitudes, le goût du risque, l’accent mis sur des compétences sociales et humaines, moins théoriques lorsqu’il faut se frotter aux réalités d’un marché et tutoyer les attentes des éventuels clients. Alors il faut découvrir les délices inédits de l’expérientiel…

“ces institutions ont longtemps cultivé un certain nombre de valeurs cardinales comme l’individualisme, l’excellence académique, les enseignements théoriques parfaitement rangés en silos, le pur brio intellectuel”

“Il faut permettre aux élèves de désapprendre, précise Sylvain Bureau. L’entrepreneuriat nécessite des logiques, des attitudes et des méthodes souvent en décalage avec les modes d’apprentissage passés : importance de l’imperfection (cf. prototype, échec…) versus l’obtention du 20/20, dynamique collective versus individuelle, transformation du réel versus reproduction des connaissances passées, sens émergent versus objectif imposé…” Les bricoleurs passionnés d’innovation contaminent la classique culture de l’organisation par leur quête éperdue d’efficacité réactive. À l’EM Lyon, on cultive justement cet esprit, insufflé par ceux que l’on nomme les “makers”. Ceux qui font. On les forme et on les met sur le marché !

Et voilà d’un coup les belles méthodes des cas remisées au placard afin de faire place aux méthodes pédagogiques basées sur l’impact, permettant aux élèves de créer des projets réels dont les impacts dépasseront le cadre scolaire, “car ils transformeront le réel ici et maintenant” explique Sylvain Bureau. Au menu : prototypes, événements et double évaluation – par le professeur et le réel (retours du public, ventes, jury…). Et travail multidisciplinaire en équipe. Ce qui déclenche de légitimes passions débordant largement la salle de classe.

Comme l’explique l’un des dirigeants de Neoma, “il faut réussir à allier théorie et pratique en faisant intervenir des professionnels de terrain (chefs d’entreprise, créateurs…) et des enseignants-chercheurs, et utiliser plutôt la méthode inductive (de l’exemple, la mise en pratique à la théorie) que déductive (le contraire)”.

Révolution culturelle

Ces nouvelles démarches ne laissent pas indemnes les plus traditionnelles Mecques de l’excellence que sont Polytechnique ou CentraleSupelec. Fabriques d’ingénieurs ou de managers, la plupart des grandes écoles ont fait monter en puissance ces toutes dernières années des offres permettant de transformer l’étudiant quelque peu “polar” [polarisé par ses études] et pétri de maths à la sortie de prépa, en futur entrepreneur conquérant. Démarche marginale au départ, mais devant un enthousiasme relativement généralisé, elles ont dû calibrer ces cursus dédiés de façon plus généreuse.

Cette demande croissante d’accompagnement est gourmande en ressources de qualité et sollicite différemment les organisations. Jusqu’à susciter, comme à l’Essec, des réorganisations. De surcroît, comme le note Julien Morel, responsable d’Essec Ventures, c’est une source d’inspiration pour le corps professoral qui contribue à diffuser la culture entrepreneuriale dans les formations. De plus, ce dernier sollicite les start-up Essec Ventures pour intervenir dans les cours et partager leurs innovations et expérience avec les étudiants.

Bien évidemment, le tamis des réalités à la sortie du campus opère une sélection draconienne. Mais qu’importe, les grands groupes – qui n’ont plus tellement leurs faveurs sur les campus – raffolent de ces profils, constate Éric Langrognet, professeur à CentraleSupelec, CEO de l’Institut de l’Open innovation. “Les entreprises les adorent. Ce sont des moteurs pour leur quête d’innovations alors qu’ils ont souvent du mal à manœuvrer assez vite. Avec leurs formations transversales, ils décloisonnent les organisations et savent traiter les sujets à 360°.” Constat : les grandes entreprises recherchent de plus en plus des diplômés ayant une expérience entrepreneuriale.

Cette “épidémie positive” n’épargne personne, tous doivent la gérer. Ainsi, du côté de la rue Saint-Guillaume – hier sésame quasi obligé pour la haute fonction publique –, la situation a radicalement évolué. L’ENA était l’horizon rêvé des plus brillants d’entre eux, aujourd’hui cette promesse de futur aurait plutôt les allures d’une start-up, si l’on en croit l’épanouissement croissant de “Sciences Po entrepreneur” depuis 8 ans.

“La plupart des grandes écoles ont fait monter en puissance des offres permettant de transformer l’étudiant quelque peu “polar” en futur entrepreneur conquérant”

“Au début il s’agissait plutôt d’une curiosité suscitant l’intérêt bienveillant de quelques-uns, observe Maxime Marzin, directeur du Centre pour l’entrepreneuriat de Sciences Po Paris. Puis cette attention s’est généralisée et j’ai créé un master en 15/18 sessions et ateliers spécialisés dans certains domaines comme l’énergie. Afin de faire passer l’étudiant de l’idée au projet, puis du projet à la start-up.” Une centaine de dossiers dans l’incubateur et une dizaine de start-up sur les starting-blocks témoignent de l’intensité partagée de cette nouvelle envie.

Mardi 7 février, la seconde promotion d’étudiants-entrepreneurs s’est vue décerner son diplôme à l’Université de Lyon. Le D2E permet aux étudiants et anciens diplômés d’élaborer un projet entrepreneurial au sein d’un Pôle Étudiant pour l’innovation, le transfert et l’entrepreneuriat (Pépite). Même si les structures et logistiques des écoles sont plus favorables à ce type de cocooning supposant un enseignement quasi sur mesure, quelques universités accompagnent cet engouement.

Génération Y, le vrai changement

Cet engouement canalisé vers la création d’une entreprise est aussi un révélateur, voire le marqueur d’un profond changement de mentalité. Depuis 15 ans, on est passé d’une certaine inhibition vis-à-vis de la création d’entreprise à des envies très précises et des appétits multipliés. Il est vrai que beaucoup de facteurs la facilitent. Entre-temps, le digital a considérablement réduit le ticket d’entrée et accéléré les modes d’exécution. Quelques héros médiatiques ont popularisé les émotions de l’aventure. Question de génération aussi. “La génération Y pense que les projets de start-up sont plus propices à la réalisation personnelle, à l’autonomie et au plaisir au travail que les carrières au sein de structures bien établies. En outre, la culture start-up est aujourd’hui bien installée et valorisée au sein de la société française” avance Michel Coster, directeur de l’incubateur d’EM Lyon.

“La génération Y pense que les projets de start-up sont plus propices à la réalisation personnelle, à l’autonomie et au plaisir au travail que les carrières au sein de structures bien établies”

Et comme le souligne Stephan Galy, d’Idrac Business school, “échouer dans la création d’une entreprise n’est plus une infamie, en particulier dans le cadre d’une première expérience professionnelle”. Conséquence : une multiplication des vocations. Oh certes encore largement minoritaire, globalement de l’ordre d’un diplômé sur dix en fin de cursus.

Il suffit de s’intéresser au devenir des plus brillants diplômés pour le constater : il y a dix ans, 80 % des élèves ingénieurs de Mines ParisTech choisissaient un grand groupe industriel. Aujourd’hui, ils et elles sont moins de 40 % dans ce cas. “Nos diplômés choisissent les ETI, les PME et les start-up… entreprises où ils espèrent trouver plus d’autonomie, de marges de manœuvre, moins de hiérarchie, plus de souplesse” constate Philippe Mustar, professeur, responsable de l’option Innovation et entrepreneuriat et du pôle entrepreneuriat de cette école.

Juges de paix

Dans quelques années, on pourra sans doute évaluer la qualité de ses institutions à deux indicateurs nouveaux : leur écosystème favorisant la création et le taux de survie à 5 ans.

En effet, l’accompagnement est primordial, par le réseau d’anciens, les mentors bénévoles et autres coachs, les juristes et les business angels, autant de bonnes fées sur le chemin de la réussite. “L’écosystème est fondamental pour le développement des start-up. C’est ainsi que nous avons mis en place des partenariats avec une quarantaine d’entreprises (ventures capitalist, business angels, serial entrepreneurs, avocats, cabinets de conseil, banques, partenaires institutionnels, grands groupes, etc.) qui offrent des heures de conseil gratuitement aux entrepreneurs afin de les aider à développer leur projet” détaille Julien Morel.

“Si la mortalité moyenne est de 70 % après 5 ans, elle chute à 28 % pour les créateurs passés par l’Essec”

Certaines écoles – HEC, Essec, ESCP Europe ou l’X et les Mines – ont structuré cet accompagnement de façon puissante. Ces atouts seront certainement moindres pour une modeste école en région. Si la mortalité moyenne est de 70 % après 5 ans, elle chute à 28 % pour les créateurs passés par l’Essec.

Interwiew de Bernard Belletante
directeur général de l’EM Lyon

Que faites-vous pour la création d’entreprise dans votre école ?
C’est une vieille histoire, le premier incubateur académique date de 1984. Depuis, plus de 1 500 entreprises sont nées, avec un taux de survie de plus de 85 % après cinq ans, pour 18 000 emplois créés. Avec le digital, cet incubateur a beaucoup évolué. En outre, nous avons des programmes très ouverts pour accompagner la création d’entreprise, destinés à ceux ayant un projet déjà démarré. Avec l’École Centrale, nous développons le programme IDEA,(Innovation, Design, Entrepreneuriat et Art,) basé uniquement sur un projet. 50 % des diplômés de ce programme créent leur société.

En première année du programme Grande école, tous les étudiants ont un projet de création d’entreprise qu’ils continuent ou pas en deuxième ou troisième année. Aujourd’hui, 150 projets sont issus de ce programme. Nous avons un process de sélection afin d’évaluer les aptitudes à la création et à la prise de risque, avec un exercice particulier : un portefeuille numérique afin de voir ce qu’ils ont pu créer sur des supports numériques. Certains inventent une comédie musicale… Finalement, 10 % des élèves d’une promotion se lancent dans l’aventure, ce qui est considérable par rapport à il y a 10 ans.

Quels changements avez-vous constaté chez vos étudiants ?
Le changement de comportement et de mentalité est très net. Il y a 15 ans, ils ne voulaient absolument pas entendre parler de création. Aujourd’hui, il y a une vraie appétence. Cela s’explique par deux raisons : l’intensité capitalistique au départ est devenue extrêmement faible avec le digital. Ensuite, le rapport au travail n’est plus le rapport au salariat. Ils ont envie de travailler de s’investir, mais selon le modèle free-lance.

Quelles méthodes pédagogiques utilisez-vous ?
En France, il n’y a pas de diplôme en entrepreneuriat. Nous parlons de la logique “maker”, car on peut avoir des démarches de créateur sans être dans des organisations. Cela s’apprend par la pratique, la pédagogie expérientielle. Tout se fait à partir de l’expérience. On teste votre capacité à prendre des risques, à travailler dans un monde où l’information est abondante et la puissance de calcul forte. Vos capacités à être multidimensionnel et à penser systématiquement utilisateur, en développant les pratiques collaboratives. Ensuite, nous avons une cinquième dimension, multiculturelle, avec la prise en compte des différences : être capable d’écouter de plusieurs manières et être ouvert sur son environnement. Nous travaillons beaucoup sur l’identification de toutes ces compétences, grâce par exemple à des grilles de mesure intergroupes. Par contre, le risque de l’analphabétisation numérique est considérable ! Analphabète, vous ne savez pas où aller ni prendre les bonnes informations, les comparer, vous allez perdre du temps.

Je suis très inquiet du départ à l’étranger de ces créateurs. De 30 à 35 % de nos diplômés partent hors de France. Je suis convaincu qu’ils ne reviendront pas dans le contexte actuel. Ces chiffres vont augmenter, du fait de la fiscalité, de la réglementation et d’une ambiance pessimiste qu’ils ne retrouvent pas dans d’autres pays.

J’ai averti depuis longtemps un certain nombre de personnalités politiques. Certains pensent que nous avons une vraie fuite de cerveaux.

 

Par Patrick Arnoux

Source : lenouveleconomiste.fr

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