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Circonvolutions du Temps

Publié par medisma sur 26 Juin 2017, 19:03pm

 

Circonvolutions du Temps

 

 (Partie I)

« Taddeï : Vous parlez de colonisation, est-ce que c’est une frontière qu’il ne faudrait pas oublier elle aussi ? Parce qu’après tous les peuples ont colonisé leurs voisins. L’empereur du Mali, s’il est devenu l’empereur du Mali, c’est parce qu’il avait colonisé tous ses voisins. (…) Et pour finir avec les Sérères, puisque vous êtes une Sérère au Sénégal, n’avez-vous pas colonisé les Wolofs et les Mandingues ?
Fatou Diome : Si, exactement !
Taddeï : Donc arrêtons de faire la différence entre colonisateurs et colonisés, on a tous été l’un et l’autre.
Fatou Diome : (…) Et c’est pour ça que je me dis à un moment donné, il faut pacifier les mémoires, il faut arrêter de se référer tout le temps à l’esclavage et à la colonisation. Oui nous avons besoin d’apprendre l’histoire pour savoir d’où nous venons pour ancrer notre identité. Mais ensuite il faut s’élancer, il faut prendre un élan vers l’avenir, se libérer du passé et arrêter d’être des otages, des victimes consentantes de l’esclavage et de la colonisation. Moi je ne suis pas une victime de l’histoire de la colonisation parce que je n’étais pas colonisée. C’est Senghor qui a été colonisé, ça n’a jamais été mon cas. »

 

— Extrait de l’émission « Hier, aujourd’hui et demain » du Jeudi 06 Avril 2017

Cet extrait de dialogue entre le journaliste Frédéric Taddeï et la romancière Fatou Diome, sans être un archétype des schémas de pensée, est un reflet de la façon dont les populations abordent les questions relatives aux différentes formes de colonisation, aussi bien en pensées qu’en actes. Il s’agit pour la grande majorité de tourner la page sur un passé délicat à exprimer, lorsqu’il n’est pas renié et de saisir les opportunités du présent en faisant preuve d’une certaine amnésie quitte à se complaire dans les prêts-à-penser.

Malheureusement, l’étude des sociétés et des interactions de personnes en leur sein ne s’effectue que très rarement sur la base de nos émotions et ne saurait être résumée par une démonstration comparative aussi simpliste que celle réalisée par le journaliste Taddeï. S’il est en effet juste de rappeler que la colonisation est un mécanisme qui se retrouve dans la plupart des expansions de Royaume, Principauté ou Empire, il est par contre plus malhabile de ne pas nuancer le rappel en distinguant les différentes formes de colonisation dont nous avons connaissance. Dans son ouvrage Le Prince, le théoricien politique italien, Niccolo di Bernado dei Machiavelli fournit un échantillon des différentes techniques de colonisation qu’il a pu observer de par l’étude historique des sociétés du bassin méditerranéen, il y décrit des colonisations menées avec une extrême cruauté et d’autres, avec une certaine bonté ingénieuse. Description que les faits historiques corroborent, il ne viendrait pas à l’esprit de comparer les colonisations des Amériques menées par les Royaumes du Portugal, d’Espagne, de France et d’Angleterre qui ont abouti au génocide des amérindiens, à la colonisation de l’Alsace-Lorraine par l’Empire allemand en 1871. Tout comme, on ne trouve pour l’instant dans les récits des colonisations des Wolofs du Sénégal, de témoignages de génocides similaires à ceux subis par les aborigènes d’Australie et les natifs du Kongo. Ce n’est donc que par l’intermédiaire d’un certain à priori pour les évidences que l’on pourrait comparer uniformément toutes les colonisations, puisque l’étude historique montre qu’en réalité, elles ne se valent pas dans leurs visées ou procédés, de ce fait on ne saurait à l’identique mêler colonisateurs et colonisés.
Or en concluant ainsi, le journaliste amène consciemment ou inconsciemment à ignorer ce que fut la colonisation occidentale pour l’Afrique dont il est question dans leur échange. On demeure dans un flou historique de comparaison qui permet d’occulter le véritable nœud du problème dans le rapport du colonisateur au colonisé, le mépris meurtrier institué pour l’un par l’autre.

llustration de la conférence de Berlin, elle commença le 15 Novembre 1884 et finit le 28 Février
1885. Y étaient présents, l’Empire allemand, austro-hongrois, russe et ottoman, le Royaume de
Belgique, du Danemark, d’Espagne, d’Italie, des Pays-Bas, du Portugal, le Royaume-Uni, les
Royaumes unis de Suède et de Norvège et la République française

En effet, s’il n’était question que de frontières de territoire et d’identité, nous pourrions effectivement considérer qu’il est préférable de pacifier les consciences et « s’élancer vers l’avenir » plutôt que d’entretenir des incohérences similaires à celles que nous observons dans une certaine aristocratie française qui a fait du catholicisme son socle identitaire et civilisationnel exclusif. Mais rejette une partie du Moyen-Orient oubliant pourtant que les Conciles fondateurs du catholicisme romain se déroulèrent respectivement en l’an 321 et 381 dans l’actuelle Turquie à Iznik, ancienne Nicée de la Bithynie, puis à Constantinople, nommée d’après l’Empereur Romain Constantin Ier. Et que jusqu’à sa conquête par l’Empire Ottoman au XVe siècle, l’Empire Romain d’Orient ou Empire Byzantin fut une terre chrétienne plus influente que Rome.
Les rencontres des peuples impliquent des déplacements de frontières et des échanges culturels allant jusqu’à la modification du socle identitaire, difficile de nier cela. Par contre, lorsqu’un certain mépris meurtrier motive cette rencontre, comme ce fut le cas entre l’Empire Romain et certains peuples d’Europe ou encore entre l’Europe Occidentale et l’Afrique, il peut être salutaire de ne pas « s’élancer vers l’avenir » trop vite.

Pourquoi cela ? Parce que le mépris s’accompagne rarement de la sincérité, mais plutôt de la manipulation et du mensonge. Le colonisateur pour justifier et légitimer ses actes a besoin de créer un mobile taillé sur mesure en travestissant sa victime en barbare aux frontières de la sauvagerie la plus extrême qu’il faut civiliser. On retrouve cette rhétorique dans les conquêtes de l’Empire Romain mais également dans les archives lumineuses du « Siècle des Lumières » de l’Europe Occidentale, c’est une nécessité puisqu’il faut convaincre sa population de ses bonnes vertus. Conséquence, la population de l’état colonisateur nourrit le fantasme d’appartenir à une nation soucieuse du devenir de l’humain et ne peut comprendre la fracture existante dans l’état colonisé souvent source de frustrations et de conflits. La population de l’état colonisé quant à elle, lorsqu’elle est vaincue, finit par adopter la culture et même parfois l’identité du colonisateur, c’est ce que l’historien Cheikh Anta Diop appelle l’aliénation. Si l’on transpose cela au sanguinaire rapport liant l’Occident, le colonisateur, à l’Afrique subsaharienne, la colonisée, on constate que l’horizon historique d’une partie de sa population tend vers celui de l’Occident. Le Moyen-Âge, la Renaissance, Napoléon, la première et seconde guerre mondiale, le communisme, le capitalisme et les révolutions sociales lui sont plus ou moins connus, ces périodes historiques et concepts structurent son imaginaire. Il saura parler avec plus d’aisance des pensées du sociologue du XIXe siècle Karl Marx que du modèle social qui régissait la vie de ses arrières grands-parents, et cela peut se vérifier dans quasiment toutes les disciplines de l’école dite « civilisée ». En dehors d ‘un attachement souvent creux pour un pays dont les frontières et les structures étatiques furent décidées par l’Occident, sa conscience historique en tant que fils de cette Afrique frise bien souvent le trou noir. D’ailleurs, cela lui est sans importance puisque l’éducation scolaire et religieuse le poussent vers dit-on la modernité, ainsi il n’est plus celui à coloniser, cela est inutile de fournir cet effort, puisqu’il n’a plus d’autres horizons de projection que celui hérité par l’Occident. Main dans la main, Occident et Afrique marchent à grand pas vers la modernité et les fruits du progrès, le premier se pensant inspirateur de la civilisation et le second, le suiveur par dépit. La démocratie devient la panacée des systèmes de gestion, le nec plus ultra de l’expression de la liberté, la capacité à produire de la richesse, l’indice de développement par excellence.

C’est à ce moment que la plus grande tragédie de la colonisation se révèle, emporté par la succession frénétique des lendemains d’un monde de l’instantanée, le colonisé subsaharien, bien que très largement au fait du racisme structurel de l’Occident qui a caractérisé l’esclavage, la colonisation et les récents rapports, a fait sien les conclusions de cet Occident. C’est-à-dire qu’il regarde l’expérience de ses arrières grands-parents comme une simple tradition, un folklore primitif, un chaos de sauvagerie religieuse et quand s’y mêle la croyance religieuse, des restes de rites sataniques à combattre. Ce faisant, il se refuse un questionnement décisif pourtant à la base des théories de communication sociale dès qu’il est question d’une rencontre de personnes. L’occident disposait-elle des outils nécessaires pour aborder et interpréter les réalités subsahariennes ? Dis autrement, l’élite occidentale que ses ancêtres rencontrèrent était-elle suffisamment mature pour comprendre les univers des subsahariens ?

 

Un initié de la région des Hauts-Plateaux au Cameroun

 

 

(Partie II)

Ce questionnement peut paraître osé et inattendu tellement l’éducation scolaire et le vécu quotidien ont imprimé dans nos schèmes de pensée une frontière entre monde civilisé et monde primitif, il a pourtant toute sa place et suit un effort de cohérence historique. Lorsque nous lisons cet extrait parmi tant d’autres, témoin du regard de l’élite occidentale sur le subsaharien : « Lorsque les Nègres sont échauffés, il se dégage de leur peau une exsudation huileuse et noirâtre qui tâche le linge et répand une odeur désagréable »(1). Sauf à nous présenter ce type de Nègre qui tâcherait le linge et répandrait une odeur plus désagréable que celle de la ville de Paris du XIXe Siècle(2), il est difficile de ne pas y reconnaître son caractère raciste mais surtout mensonger et donc une incapacité à évaluer objectivement l’altérité. On donnerait peu de crédit à l’avis d’une tiers personne profondément misogyne sur la condition de la femme, alors pourquoi les conclusions d’une intelligentsia qui n’a pas marqué son racisme sont-elles encore acceptées ? La question se pose d’autant plus que ces conclusions amènent le subsaharien à tourner le dos à 300 000 ans d’aventures du vivant. Ses parents étaient-ils réellement hors de l’histoire comme l’affirmait l’ancien président français Nicolas Sarkozy ou l’écrivain Victor Hugo(3) ?

Ces questions se doivent de résonner à l’esprit de tous, aussi bien du descendant de colonisé que de celui du colonisateur, parce qu’entre les lignes historiques de ce dont nous héritons se terrent parfois les solutions à nos problèmes présents puisqu’il est tout à fait possible que d’autres sociétés avant l’ère de la dite modernité furent déjà confrontés à ces problèmes. C’est l’exemple des fils des Lakota d’Amérique qui n’ont cessé de mettre en garde celui qu’ils nommaient le « visage pâle » contre les conséquences d’une destruction systématique de la nature et le déséquilibre engendré en l’humain(4). Ce que l’élite du « visage pâle » ne comprit qu’il y a à peine un quart de siècle, sans toutefois avoir l’humilité de reconnaître qu’il fut pourtant averti par un peuple dont il a détruit le système et la vie.

Roi Lakota Takanta Yokanta (Sitting Bull)

Ce questionnement a doublement sa place puisque lorsqu’on s’éloigne des à priori et cadres scolaires qui structurent la psyché collective, un autre son de cloche se fait entendre. Tandis que certains continuent de véhiculer l’idée que l’Afrique serait une terre sans expériences humaines, des personnalités scientifiques de cette même Occident décrivent parfois sur le bout des lèvres une toute autre Afrique. Le premier cité est le technocrate français Jacques Attali qui affirma à la suite des travaux du mathématicien Benoît Mandelbrot que certains « villages » d’Afrique subsaharienne disposent depuis des centaines d’années de techniques basés sur le code binaire et les fractales leur permettant de prédire l’avenir. Il est rejoint dans son propos par l’ ethnomathématicien Ron Eglash qui détaille avec soin dans son ouvrage African Fractals : Modern Computing and Indigenous Design, comment est intégré dans l’organisation quotidienne des populations du continent ce savoir mathématique qui semble pourtant n’en avoir pas l’air et qui échappe à l’œil de beaucoup. Or la réalité mathématique des fractales ne fut découverte pour la modernité qu’en 1974 par Mandelbrot, avant cela il était impossible pour l’Occident de saisir la pertinence de certains structurent géométriques à première vue simplistes. Concernant le code binaire précurseur de l’informatique d’après Jacques Attali, il se nomme le code bamana et son algorithme de fonctionnement est décrit ainsi par Ron Eglash :

« La divination bamana par le sable…Il s’avère que c’est un générateur de nombres pseudo-aléatoires utilisant le chaos déterministe. Quand on a un symbole à quatre bits, on l’associe à un autre côté : donc pair + impair donne impair, impair + pair donne impair, pair + pair donne pair et impair + impair donne pair. C’est l’addition modulo 2, comme le contrôle de bit de parité dans votre ordinateur. Ensuite on prend ce symbole et on le remet en jeu, c’est donc une diversité autogénératrice de symboles… » (5)

Dans le domaine de l’Astronomie, le responsable de communication pour l’Astrophysique du CEA et administrateur de l’Association française d’astronomie, Jean­-Marc Bonnet­-Bidaud a en particulier travaillé avec Germaine Dieterlen en pays Dogon au Mali en Afrique. Il mène des recherches sur les origines de l’astronomie ancienne en Afrique et en Chine. De ses travaux, il confirme l’existence d’observatoire astronomique en pays Dogon. Pour rappel, les Dogon sont célèbres pour leurs connaissances « surprenantes » de certains corps célestes de l’espace non visibles à l’œil nu tels que Sirius B ou Po Tolo dans leur langue, une naine blanche en orbite autour de l’étoile Sirius. Si elle ne fut découverte par la modernité qu’en 1862, elle occupe une place centrale dans l’organisation de la société Dogon.

photographie aérienne du village Ba-Ila

 

 

Modélisation numérique du village Ba-Ila de Sud Zambie avant 1944. Sur la gauche, les trois itérations mettant en évidence le schéma d’organisation en fractale

 

(Partie III)

Un troisième domaine subsaharien dans lequel les scientifiques occidentaux reconnaissent aux subsahariens une certaine précision est l’Ethnobotanique. Une discipline peu connue du grand nombre mais qui est pourtant au cœur de la recherche pharmaceutique. l’Ethnobotanique est la contraction d’ethnologie et de botanique, elle consiste en l’étude des rapports qu’entretiennent les populations avec les plantes. Si dans la définition elle se veut noble, sur le terrain, elle s’est révélée être un système efficace de vol de savoirs des populations dites primitives. En effet, les plantes jouent un grand rôle dans la fabrication des médicaments de la médecine moderne, cependant la majorité d’entre elles se situent dans des régions où la biodiversité est suffisamment riche, c’est-à-dire en dehors de l’Europe. Le scientifique ou explorateur a donc besoin d’une assistance pour se repérer dans cette biodiversité et qui mieux que les populations locales et primitives pour jouer le rôle de boussole ? Ainsi, en observant et en consignant de quelles manières elles utilisent les plantes, le scientifique-explorateur est en mesure de procéder à une première discrimination. Il lui est ensuite facile d’effectuer une sélection de plantes à ramener dans les laboratoires d’Europe où sont extraits les agents actifs en vue de leur synthèse dans les laboratoires pour l’industrie pharmaceutique, avant d’être revendus. La description de ce processus n’est pas un fantasme ou une déformation de la réalité, c’est en substance le résumé descriptif des spécialistes du domaine :

« Plus de cinquante guérisseurs ivoiriens nous ont mentionné cette plante pour ses usages thérapeutiques. Certaines de ces informations se recoupent suffisamment pour être prises en considération par les pharmacologues, d’autres ne font qu’actualiser l’usage thérapeutique de certains alcaloïdes de cette plante et confirment le sens d’observation et la profonde connaissance de certains guérisseurs et leur art dans l’utilisation de la flore locale. »1

« Ainsi, nous nous intéressons aux espèces utilisées pour le traitement des plaies occasionnées lors de la circoncision rituelle des garçons. La plante pulvérisée, appliquée à la base du gland, provoque un arrêt très rapide de l’hémorragie, accélère la cicatrisation et évite l’infection. Nous avons eu l’occasion d’assister à l’extraction de dents par un guérisseur qui n’utilisait que ses mains et une baguette de bambou. Pour arrêter l’hémorragie abondante, le patient a reçu un extrait de racines de Sesasum angolense (Pédaliacées) afin de se rincer la bouche. Après quelques minutes, les saignements et les douleurs ont disparu. Inutile de dire que cette plante a été sélectionnée pour nos études […] Découvrir de nouvelles molécules biologiquement actives à partir de plantes utilisées dans la médecine traditionnelle africaine, telle est l’objectif de la recherche conduite à l’institut de pharmacognosie de phytochimie de l’Université de Lausanne. »2

L’Ethnobotaniste Richard Evans Schultes avec des populations d’Amazonie en 1940

En conséquence des excellents conseils et savoirs des « guérisseurs », c’est près de 484 plantes qui furent récoltées, séchées et expédiées, un poids sec de 5 172 Kg pour la seule Côte d’Ivoire et cela avant 1974. L’Ethnobotanique, c’est cette discipline scientifique qui tord le cou à ces prêts-à-penser glissés dans les psychés par le biais de l’information médiatique et scolaire qui entretiennent l’image d’une Afrique subsaharienne qui n’aurait pas développé de lieux de transmission de savoirs, de médecine et de mathématique. Une Afrique qui ne posséderait rien et à qui il a fallu tout apporter, sans que jamais on ne considère ce qui est un fait de l’histoire coloniale, les génocides et déplacements de populations ont provoqué une disparition énorme d’informations, en plus de ce que révèle l’Ethnobotanique, le vol des savoirs aujourd’hui commercialisés sous forme de médicaments sans que ne soit pas précisés leurs origines.

Revenir sur ces points de l’histoire considérés comme des acquis évidents de nos quotidiens est semble-t-il plus que nécessaire, parce que les faits nous permettent d’affirmer aujourd’hui sans risques de nous tromper qu’il y a eu de graves erreurs commises par immaturité et mensonges idéologiques par des anthropologues, sociologues et scientifiques occidentaux . Et ce constat n’est pas posé avec un esprit revanchard qui se résumerait en des comparaisons des acquis de l’Occident par rapport à ceux de l’Afrique, même s’il y aurait beaucoup à dire. Si ce constat est posé, c’est parce qu’avoir une Afrique subsaharienne, ex-capitale de la primitivité, capable d’initiatives scientifiques remet sérieusement en cause la valeur d’un des piliers de la civilisation telle que définie par l’Occident, l’écriture. En effet, dans ce que l’Occident appelle l’histoire de l’humanité, l’écriture occupe une place centrale, elle marque la séparation entre la préhistoire et l’histoire, le monde du chasseur-cueilleur et la civilisation préalable nécessaire à tout développement scientifique. Or en dehors de la Vallée du Nil, l’actuel région de l’Éthiopie, Timbouktou et très tardivement le pays Moün3, l’Afrique mélanoderme n’a pas fait un usage systématique de l’écriture dans la transmission des savoirs, au contraire, c’est l’oralité qui assure cette transmission. Pourtant elle a su déployer des sciences de gestion pertinente comme nous l’indique à juste titre Ron Eglash :

« Il nous faut réfléchir, comme ça a été dit avant, sur les méthodes traditionnelles d’auto-organisation. Ce sont des algorithmes robustes. C’est une façon d’utiliser l’auto-organisation – de faire de l’entrepreneuriat – de façon douce, de façon égalitaire. Si nous voulons trouver un meilleur moyen de faire ce genre de choses, il ne faut pas regarder plus loin que l’Afrique pour trouver des algorithmes robustes d’auto-organisation »

C’est-à-dire qu’il est possible, en remettant en cause certaines conclusions, de considérer qu’une autre Vision du Vivre Ensemble est possible, que la marche en avant d’un progrès gouverné par un capitalisme libéral toujours plus inégalitaire, violent et destructeur n’est pas une fatalité, que la posture de l’autruche qui consiste à se voiler la face derrière son confort quotidien pour ne pas constater l’effondrement animal et écologique que subit la planète, n’est pas l’unique réflexe. On peut si on dispose de suffisamment d’humilité interroger comme l’ont fait Ron Eglash et d’autres avant lui l’Afrique subsaharienne, non pas sa face visible qui peine à suivre la course de la modernité mais la face invisible, celle pratiquement incomprise et oubliée mais pourtant millénaire de l’initiation et des rites avec pour chef d’orchestre le Baka d’Afrique Centrale.

 

Edgard Tokam

 

(1) Armand Bouquet et M. Debray Plantes médicinales de la Côte d’Ivoire et Féticheurs et médecines traditionnelles du Congo (Brazzaville)

(2) Etudes des Plantes utilisées dans la médecine traditionnelle du Pr. Kurt Hosttetmann, Professeur honoraire en Pharmacognosie et Phytochimie de l’Ecole de Pharmacie Genève-Lausanne dont il fut le Directeur à partir de 1981. Il reçut également la médaille d’or Egon Stahl de la Society for Medicinal Plant and Natural Product Research (GA).

(3) Pays Bamoun dans la région du Grassland à l’Ouest du Cameroun.

 

source: http://chroniques-baka.com/circonvolutions-temps-partie-iii#sdfootnote1anc

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