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le blog lintegral

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Comprendre tout de l’affaire des Rohingyas 

Publié par medisma sur 23 Septembre 2017, 19:21pm

Comprendre tout sur l’affaire des Rohingyas 

I- L’affaire des Rohingyas : un « iceberg de désinformation »

 

Dans un article publié en ligne le 16 septembre dernier, le site de réinformation Minurne s’interroge sur l’occultation par les médias de l’oligarchie d’un certain nombre d’éléments concernant l’affaire des Rohingyas

 Pourquoi donc les Birmans s’en sont‑ils soudainement pris à ce petit peuple, immigré du Bangladesh, qu’ils toléraient depuis plus de deux cents ans ? Les Rohingyas y pratiquaient jusqu’à récemment un islam plutôt nonchalant, et cohabitaient très pacifiquement avec les bouddhistes. Et pourquoi donc les Rohingyas se sont‑ils tout à coup radicalisés ? Deux questions que les médias de l’oligarchie évitent soigneusement de poser.

 Dès 2010, les Rohingyas sont travaillés par des missionnaires islamistes venus du Pakistan

 Mais courant 2016, la situation prend un tour autrement plus dramatique. L’Etat islamique comprend en effet qu’en perdant la guerre en Syrie‑Irak, il perdait aussi les ressources pétrolières qui le finançaient, avec la complicité de la Turquie. Il a vu dans les champs pétroliers et gaziers, découverts en Birmanie dans l’Etat d’Arakan où vivent les Rohingyas, le moyen de se refaire une santé financière. Comment se les approprier ? En poussant les Rohingyas à réclamer au gouvernement birman la transformation de l’Etat d’Arakan en province islamique autonome. D’où l’explosion des assassinats de Birmans et des attaques meurtrières contre les forces de police. La réaction des autorités birmanes a été à la mesure de ces exactions.

 Mais ces champs pétroliers et gaziers intéressent aussi la finance internationale ?

 C’est en effet là qu’on retrouve un certain George Soros. Le « philanthrope » (sic) entend récupérer les Rohingyas à son profit. Avec le soutien de l’Arabie saoudite, Soros finance des achats d’armes pour les terroristes. Il lance, en 2017 le thème du « génocide du peuple Rohingya », amplement relayé par les médias de l’oligarchie. A ce propos, Aung San Suu Kyi a dénoncé, je cite : un « iceberg de désinformation ». But du milliardaire : une condamnation « internationale » du gouvernement birman sous l’égide de l’ONU et l’intervention militaire d’une coalition occidentale sur le modèle de ce qui a été fait en Irak, Syrie et Libye.

 Source :  BULLETIN DE REINFORMATION DU VENDREDI 22 SEPTEMBRE 2017;  jcaferrer@club-internet.fr.

 

II- Rohingyas : idéologies et approche victimaire

Philippe Raggi, chercheur en géopolitique au sein du CF2R  (Centre français de recherche sur le renseignement).

♦ L’ennui avec une idéologie, quelle qu’elle soit, c’est que son approche de la réalité est rarement conforme aux faits. Lénine disait qu’il n’y avait que deux idéologies, l’idéologie bourgeoise ou l’idéologie socialiste (1). En cela, comme sur d’autres points d’ailleurs, il avait tort. Il y en a une troisième : l’idéologie de l’islam militant ou islamisme. Ainsi Jules Monnerot avait-il bien raison de dire que l’islam serait le communisme du XXe siècle (2). Cette affirmation se révèle et se constate tous les jours, l’actualité nous en donnant des éléments à flot constant. Pour l’illustrer, nous nous pencherons sur ce qui se passe en Asie du Sud-Est, précisément au Myanmar, ancienne Birmanie.

Le grand public a découvert ces dernières années, et plus encore ces derniers mois, une minorité dont elle ignorait jusqu’alors l’existence : les Rohingyas. Minorité ethnique et religieuse, elle est une de celles qui composent l’ensemble des habitants du Myanmar, avec la majorité birmane bouddhiste.

Malheureusement, ce public approche le conflit en question, par les informations qui lui sont données, de façon tronquée ; l’explication qui lui est donnée est monocausale. Rien n’est plus faux, surtout en matière de géopolitique.


Un tiers exclu

Les Rohingyas sont un sous-groupe du peuple bengalais situé sur le territoire de l’actuel Myanmar suite aux affres de la colonisation britannique. Les Britanniques ayant utilisé les Rohingyas dans la répression contre les Birmans, que ce soit lors de la conquête de ce qui allait devenir le Raj britannique ou au moment de l’indépendance birmane, cette minorité n’a jamais été considérée par la quasi-totalité des habitants de la Birmanie (puis du Myanmar) comme faisant légitimement partie des peuples constituant la « nation birmane ». Des groupes ethniques, le Myanmar en compte de nombreux – pas loin de 130 (3) – et pas toujours en sympathie avec le pouvoir de la capitale actuelle, Naypyidaw (4). En effet, que ce soit avec les Chans, les Chins, les Karens bien sûr, de nombreux conflits ont émaillé les rapports avec le pouvoir en place depuis l’indépendance en janvier 1948, notamment sous la junte militaire entre 1962 et 2011 et ce jusqu’à aujourd’hui.

Les Rohingyas ne parlent quasi exclusivement que le bengali, et ne sont ni intégrés et encore moins assimilés à leurs compatriotes bouddhistes. Depuis longtemps discriminés et persécutés dans le pays (ils n’ont pas le droit de sortir du Rakhine, n’ont pas de papiers d’identité), ils ne sont pas véritablement des citoyens mais ont le statut d’« associés » à la Birmanie ; bref, ils sont dans une situation bien plus difficile comparativement aux autres minorités ethniques ou religieuses, elles-mêmes souvent persécutées.

Géographiquement, les Rohingyas se regroupent à l’ouest du Myanmar, près de la frontière avec le Bengladesh, dans le nord de la province de l’Arakan (Etat de Rakhine), en un territoire ouvert sur le Golfe du Bengale. Ils constituent une des minorités dans ladite province, face aux Arakanais (bouddhistes) majoritains.

Minorité ethnique, les Rohingyas sont aussi une minorité religieuse en ceci qu’ils sont musulmans. C’est là qu’intervient l’approche idéologique du conflit (dont nous parlions au préambule), c’est là que les faits sont travestis, que s’ouvre le Story telling. Alors que l’on nous présente le conflit sous un angle exclusivement religieux (gentils musulmans contre méchants bouddhistes), nous pourrions dire, en utilisant un terme de juriste, que l’islam n’est en définitive pas le « fait générateur » du conflit. En effet, il y a d’autres fortes minorités musulmanes au Myanmar : il y a ceux d’origine indienne et ceux d’origine chinoise (Panthays). Or, que constate-t-on ? Que ces deux autres minorités musulmanes du Myanmar n’ont aucun souci d’intégration et qu’elles ne font pas l’objet de discrimination et de mépris de la part du pouvoir et/ou de la population du Myanmar, qu’il n’y a pas de conflit de la nature dont sont partie prenante les Rohingyas. Ainsi, présenter ce qui s’y passe sous l’angle d’une minorité musulmane opprimée du fait seul qu’elle professe l’islam ne tient pas la route. Par contre, ceux qui ont un intérêt particulier à ce que le conflit soit perçu de la sorte sont les idéologues : les islamistes et les mondialistes.

Les islamistes

Les premiers idéologues sont les islamistes, qu’ils soient locaux (Rohingyas, Bangalais), régionaux (du sud de la Thaïlande, de Malaisie, des Philippines et d’Indonésie) et aussi, bien sûr, ceux de la mouvance islamique pro-califat (Al-Qaida, Etat Islamique, Hizb-ut-Tahrir, etc.). Par la mise en avant de cette posture victimaire, « les » musulmans n’apparaissant plus médiatiquement avec le label « barbares terroristes », « oppresseurs » et « sanguinaires » mais comme des opprimés, un statut privilégié qui apitoie l’opinion et exonère de toute analyse (5), tant l’émotion tue la raison. De plus, en appeler à l’action des musulmans du monde contre les responsables au pouvoir à Naypyidaw, permet à ces idéologues, non seulement de permettre l’ouverture d’un nouveau foyer-creuset pour combattants jihadistes, mais encore de mobiliser les musulmans du monde (la Oumma) face à l’ennemi impie en une cause transnationale, globale.

Soulignons que dans ce conflit les armes ne sont pas que d’un seul côté. Les Rohingyas ne sont pas que des victimes, tuant et détruisant eux aussi ; et ce, avec autant de sauvagerie, de haine que les extrémistes birmans bouddhistes, civils ou militaires. Les Rohingyas ne sont pas épars et sans structures combattantes. Ils ont des groupes armés, mobiles et entraînés. Enfin, ce conflit n’est pas circonscrit aux seules limites du territoire birman de l’Arakan. Un certain nombre de combattants Rohingyas sont des jihadistes militants, en liaison étroite avec le Harakat al Jihad al Islami du Bengladesh voisin, ayant été entraînés par l’ISI (les Services pakistanais), souvent passés par les madrassas pakistanaises et ayant connu le théâtre afghan. Des liens ont été observés, par ailleurs, notamment entre les insurgés des trois provinces du Sud thaïlandais et les musulmans birmans des organisations Rohingya Solidarity Organization (RSO), Arakan Rohingya Islamic Front (ARIF) et de l’Arakan Rohingya National Organization (ARNO). Il est à noter, au passage, que la plupart de ces groupes islamistes armés ont leur siège au Bengladesh et qu’ils bénéficient de la bienveillance des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne.

Les mondialistes

Les autres idéologues sont les mondialistes. Ces derniers utilisent, eux, un autre ressort idéologique : les « droits de l’homme », ceci pour de simples mais colossaux intérêts financiers. Ces mondialistes appartiennent à deux groupes qui ne sont pas sans liens : des intérêts privés et des intérêts étatiques. Les premiers étant de grands groupes pétroliers (notamment britanniques et américains, tels Exxon, British Petroleum, mais aussi Shell, etc.). En effet, on constate que le groupe Total, présent au Myanmar depuis 1992, subit depuis deux décennies des attaques incessantes via des ONG anglo-saxonnes, des organisations « humanitaires » poussées et financées par les groupes pétroliers ; le but de ces actions aux paravents « droits de l’hommistes » étant d’évincer Total de sa licence d’exploitation des ressources en hydrocarbure (gaz et pétrole) au Myanmar et en particulier du champ gazier off-shore de Yadana (dont Total est opérateur à hauteur de 31,2%) (6), une éviction qui se ferait au profit de ses concurrents (7). Les autres mondialistes étant les Etats-Unis dans une action visant non pas Naypyidaw directement en tant que tel, mais bien plutôt la Chine, pilier du régime birman, en un jeu de billard à plusieurs bandes. Rappelons qu’un pipeline a été construit, reliant le Yunan (Kunming) aux rives du Golfe du Bengale (port de Kyaukphyu, dans la province de l’Arakan) ; un pipeline financé par les Chinois et qui compte beaucoup en tant que voie d’acheminement énergétique pour Pékin. Il est aisé de comprendre que des troubles dans la région, un conflit armé et un pipeline endommagé et/ou rendu inopérant, un pays (le Myanmar) mis au ban des nations pour ses exactions directes ou indirectes sur une partie de sa population, gêneraient la République Populaire de Chine.

* * *

Ces deux types d’idéologues, par-delà leurs motivations respectives, ne peuvent donc qu’applaudir si ce n’est pousser à la mise en avant de ce conflit (au détriment d’autres sur la planète), car, pour l’un, il mobilise au niveau mondial non seulement la Oumma, mais la tendance islamiste radicale et jihadiste en un nouvel abcès de fixation et de trouble régional ; et, pour l’autre, il permet d’avancer des intérêts économiques et de déstabiliser un rival de poids, ceci par le biais d’organisations relais aux intentions « humanistes » qu’ils financent et qu’ils manipulent (8).

Jusqu’alors louée par les capitales occidentales, Aung San Suu Kyi se voit reprocher aujourd’hui de ne rien dire sur ce conflit. Il faut dire que l’ancienne égérie des mondialistes – coqueluche des « droits de l’hommistes », enfant chérie de l’hyper-classe et lauréate du Prix Nobel de la Paix – qui avait été utilisée pour diminuer le pouvoir de la junte dans les années 1990-2010, étant birmane et bouddhiste, ne peut se désolidariser de la majorité de son peuple composé à 88% de bouddhistes. Par ailleurs, elle sait l’importance de Pékin et de l’aspect vital du pipeline chinois. Elle mesure également l’influence au sein de la population des bouddhistes nationalistes, qu’ils soient du Mouvement 969 du moine Ashin Wirathu ou de la Fondation philanthropique Buddha Dhamma dirigée par le moine Tilawka Biwuntha. Ainsi, Aung San ne défendra-t-elle jamais la cause des Rohingyas et son éclat d’icône de la démocratie bâtie dans les années 1990 sera vraisemblablement de plus en plus terni dans les médias mainstream. Il est donc fort à craindre que ces affrontements ne cessent, compte tenu du fait qu’ils sont nourris et souhaités tant en interne, par des extrémistes bouddhistes et militaires ainsi que des Rohingyas, qu’à l’extérieur du pays, par des idéologues islamistes et mondialistes.

Philippe Raggi
 

Notes :

  1. Alain Besançon, Les origines intellectuelles du léninisme, éd. Calmann-Lévy, 1977.
  2. Jules Monnerot, Sociologie du communisme / Echec d’une tentative religieuse au XXe siècle, éd. Libres-Hallier, 1979.
  3. Officiellement, il y en a 135.
  4. L’ancienne capitale, Rangoun, demeurant néanmoins capitale économique.
  5. On lira avec intérêt le livre de François Thual, Les conflits identitaires, éd. Ellipses, 1995.
  6. Lire : http://www.total.com/fr/medias/actualite/communiques/myanmar-total-met-en-production-le-projet-gazier-badamyar?xtmc=exploration%20production%20myanmar&xtnp=1&xtcr=3
  7. Cf. l’étude faite par Eric Denécé, directeur du Centre français de recherche sur le renseignement, sur le sujet de ces ONG en Birmanie : http://www.cf2r.org/fr/editorial-eric-denece.php
  8. Cette instrumentalisation d’idiots utiles en arrive à un tel point que l’on devrait requalifier certaines ONG en GONG, des Governemental ONG, comme le dirait Eric Denécé.

Correspondance Polémia 

Image : 300.000 Rohingyas ont fui de Birmanie : l’ONU dénonce un nettoyage ethnique.

 

III- Crise des « Rohingyas »: scénarios de conflit, et propositions de réconciliation


La crise des Rohingyas va sans doute empirer avant de s’apaiser, pouvant même aller jusqu’à provoquer une intervention internationale multilatérale, mais la seule solution globale réellement acceptable et viable qui reste au Myanmar afin d’éviter ce pire scénario possible est d’impliquer les Rohingyas d’une façon ou d’une autre dans les pourparlers de paix et de fédéralisation en cours de Panglong 2.0.

La crise des Rohingyas a pris le monde de court en l’espace de deux semaines, mais rien de ce qui s’est produit n’est une surprise pour ceux qui ont attentivement suivi la Guerre Civile au Myanmar. Le contexte de ce conflit est très complexe, et par conséquent l’auteur va référer le lecteur à certains de ses précédents articles publiés sur le sujet, pour se familiariser avec la situation dans son ensemble:

 

Juin 2015: « Le plan US pour un « Kosovo » d’Asie du Sud au « Rohingyaland » « , partie I et partie II

Octobre 2016: « Étude par Pays de Guerre Hybride, le Myanmar », HistoireTransition Politique et GéostratégieContradictions Ethno-Régionales, et Prédiction de Scénarios

Septembre 2017: « La Crise des Rohingyas au Myanmar: Réalité, Rumeurs et Ramifications«

Plutôt que de rabâcher la majeure partie de ce qui se trouve dans les documents précités, la présente analyse va se focaliser uniquement sur les scénarios de conflit au Myanmar et sur les possibilités les plus réalistes pour apporter la paix à ce pays déchiré par la guerre, qui constitueront la première et la deuxième partie de cette étude. La troisième et dernière partie évoquera ensuite les manières par lesquelles la Chine pourrait surpasser les défis d’application d’un plan de paix proposé pour le Myanmar, et ainsi jouer un rôle indispensable dans l’avancement du processus de résolution du conflit sur place.

De mal en pis

Les scénarios qui suivent ont pour objectif d’éclairer la façon la plus probable par laquelle la crise des Rohingyas pourrait s’envenimer, jusqu’à provoquer une « intervention humanitaire » internationale comprise comme étant le pire scénario possible d’un point de vue géopolitique. Le lecteur ne doit en aucun cas songer que les phases de conflit présentées ci-après se produiront nécessairement dans cet ordre, ou même qu’elles se produiront du tout.

Le but final de cet exercice est d’obtenir une idée précise de la trajectoire la plus probable que suivra la guerre que subit le pays en fonction de sa dynamique actuelle et des fins les plus probables auxquelles elle pourrait aboutir.

Il faut cependant toujours garder à l’esprit que chaque phase du conflit peut soit plafonner à son niveau actuel ou procéder rapidement à la phase finale d’une guerre à grande échelle similaire aux événements récents de Libye, si les USA ou leurs alliés régionaux « en première ligne » décident d’en lancer une au prétexte que le Tatmadaw [l’Armée Nationale Birmane, NdT] serait coupable de nettoyage ethnique ou de génocide (que ce soit contre les Rohingyas musulmans ou les minorités chrétiennes des périphéries du nord et de l’est du pays).

***

 

Succès Rapide:

 

Comme l’entend ce meilleur scénario envisagé, le Tatmadaw remporte un succès rapide en écrasant les forces « terroristes/rebelles » des Rohingyas, mettant ainsi rapidement fin au conflit. Toutefois, ceci pourrait déboucher sur un nombre disproportionné de victimes civiles en tant que « dommages collatéraux », infligés par les insurgés eux-mêmes, les militaires ou les deux. La tempête médiatique entourant cette affaire s’apaise rapidement, bien que quelques activistes internationaux et d’agences étrangères d’information continueront de s’agiter pour cette cause. Les investissements chinois au Myanmar sont sécurisés, et une voie ferroviaire à grande vitesse voit éventuellement le jour, parallèle à l’oléoduc et au gazoduc au départ du port de Kyaukphyu en Arakan central, formalisant ainsi le Corridor Économique Chine-Myanmar [CMEC, China-Myanmar Economic Corridor, NdT] comme complément du CPEC [China-Pakistan Economic Corridor, Corridor Économique Chine-Pakistan, NdT] à l’autre coin septentrional de l’Océan Indien.

Crise Régionale:

La crise des Rohingyas n’empire que dans ses dimensions humanitaires, militaires et diplomatiques, ce qui en fait à terme une crise régionale mondialement reconnue à cause de ses débordements dans le Bangladesh voisin et de la déstabilisation qu’elle inflige à cet état déjà fragile. L’Inde, la Chine, les USA, l’ASEAN et l’ONU s’expriment davantage au sujet des événements en pleine évolution quoique toujours obscurs de l’État d’Arakan, l’incertitude l’emporte sur ce qui s’y passe réellement car le Myanmar refuse de permettre à des observateurs internationaux de pénétrer dans la région, ostensiblement pour leur propre sécurité. Des acteurs non-étatiques comme des Bangladais bouleversés, des volontaires musulmans venus de l’étranger, des ONGs et même des groupes terroristes (aucun n’est mutuellement exclusif) commencent à s’en mêler et ceci catalyse une réaction hyper-nationaliste violente de la part de la population majoritairement bouddhiste du pays, aboutissant à des pogroms mortels.

Du fait de ces événements déstabilisants la viabilité future du CMEC devient incertaine, la Chine commence à s’inquiéter pour la sécurité de ses pipe-lines dans l’État d’Arakan ainsi que pour les investissements lourds qu’elle déverse dans le développement du port de Kyaukphyu. Le Myanmar se sent contraint de demander l’aide de ses voisins indien et chinois en matière militaire, tout en s’efforçant de jouer l’un contre l’autre dans leur rivalité de Nouvelle Guerre Froide, dans un effort pour glaner le plus de bénéfices possibles de cette compétition. Pour le moment, la Chine et l’Inde évitent d’être attirés dans un dilemme d’escalade sécuritaire l’un contre l’autre sur le territoire de leur voisin mutuel, bien qu’ils commencent à se demander dans quelle direction géopolitique le Myanmar va pencher au bout du compte, s’il réussit à résoudre cette crise régionale.

Djihad Général:

L’État d’Arakan, et le Myanmar plus généralement, deviennent la nouvelle destination djihadiste internationale après que Da’esh ait été bouté hors de Syrie et d’Irak et ses soutiens autour du monde décident de porter leur attention aux malheurs perçus des Musulmans rohingya. Ce qui se passe exactement, et qui est véritablement responsable de l’escalade de la violence dans ce pays d’Asie du Sud-Est n’est pas encore clair, mais les conséquences sont indubitables alors que des centaines de milliers de réfugiés inondent le Bangladesh, et que la plupart des organisations médiatiques internationales et leurs alliés gouvernementaux s’unissent pour ne blâmer que le Tatmadaw. Intentionnellement ou pas, ce développement et le torrent concomitant de fake news qui l’accompagnera finira par encourager la radicalisation de Musulmans en Asie du Sud-Est (Thaïlande, Malaysie, Indonésie et Philippines), en Asie du Sud (Bangladesh, Inde et Pakistan) et au Moyen-Orient, les encourageant à mener un djihad militant au Myanmar et répétant le scénario syrien d’il y a quelques années.

 

L’État d’Arakan est coloré en jaune

La Chine abandonne tous les projets qu’elle avait pu avoir de développement du CMEC, ses pipe-lines d’hydrocarbures deviennent des cibles terroristes irrésistibles et sont éventuellement débranchées définitivement. Les populations intérieures de la Chine et de l’Inde sont attaquées par des djihadistes en colère contre leurs gouvernements qui fournissent une aide militaire au Tatmadaw, les accusant d’être « complices du génocide de Musulmans ». Plusieurs attaques terroristes commises par des loups solitaires, voire même coordonnées par Da’esh, en résultent dans ces deux pays et le péril guette aussi projet d’Autoroute Trilatérale de l’Inde à travers le Myanmar. Les investissements internationaux s’étiolent dans cette économie émergente naguère prometteuse tandis que les USA et leurs partenaires occidentaux et possiblement orientaux (l’ASEAN et certains membres de l’Organisation de la Coopération Islamique [OIC, Organisation of Islamic Cooperation, NdT]) envisagent des sanctions contre le pays. L’ONU essaye de faire passer des résolutions lourdement politisées pouvant ouvrir la voie d’une intervention militaire multilatérale tout comme ce fut le cas pour la Libye, mais cette entreprise échoue comme en Syrie car la Russie et la Chine s’unissent pour s’y opposer.

Le Cessez-le-Feu Cesse d’exister:

Le conflit des Rohingyas mène à une crise régionale, qui débouche éventuellement sur une crise terroriste, qui à son tour développe une situation où la plupart sinon tous les signataires des cessez-le-feu précédents s’aperçoivent qu’ils ont davantage d’intérêts à se soustraire de l’accord et d’engager à nouveau les hostilités contre l’état. Les pourparlers de paix et de fédéralisation de Panglong 2.0 s’effondrent totalement, et davantage de pays exercent des sanctions à l’encontre du Myanmar en conséquence, faisant de Suu Kyi une « Saddam d’Asie du Sud-Est », figurant une chute de grâce immense, du statut de chérie de l’Occident à celui de paria désormais honnie. Coordonnés par le biais d’un nouveau mécanisme ou indépendamment les uns des autres, les divers groupes rebelles du pays se lancent dans une offensive à grande échelle infligeant de lourdes pertes au Tatmadaw, le forçant à recourir à des contre-mesures de plus en plus sévères qui amènent au débordement du conflit en expansion constante dans le nord-est de l’Inde (où il menace de déclencher une réaction en chaîne de troubles), dans le sud-ouest de la Chine et en Thaïlande occidentale.

Les deux Grandes Puissances voisines du Myanmar fortifient leurs frontières en conséquence et commencent à envisager des mesures appropriées à leurs sauvegardes, pouvant probablement comprendre des opérations militaires limitées de la part de la Chine et de l’Inde, similaires à l’opération « Euphrates Shield » de la Turquie en Syrie. La Russie se joint à ses partenaires des BRICS et de l’OCS (Organisation de Coopération de Shanghaï) pour augmenter le soutien diplomatique et militaire au Myanmar, choisissant néanmoins d’éviter toute implication directe à cause du manque d’intérêt national immédiat quand à son issue pour Moscou, et de l’énorme distance géographique la séparant du champ de bataille et qui taxerait sévèrement les réseaux logistiques du Kremlin. De nombreux membres de l’Oumma reprochent lourdement à la Chine, à l’Inde et même à Moscou leur soutien en faveur du Myanmar, et ceci est exploité par les USA dans le but d’attiser les flammes de la défiance vis-à-vis de ces Grandes Puissances dans l’objectif ultime de faire dérailler leurs projets de connectivité passant par des pays majoritairement musulmans (le CPEC de la Chine et sa Voie Ferrée d’Asie Centrale vers l’Iran, et le Corridor de Transport Nord-Sud de la Russie et de l’Inde passant par l’Iran et l’Azerbaïdjan).

Déliquescence du Myanmar:

La République de l’Union du Myanmar, telle qu’elle est officiellement connue, s’effondre dans un genre de conflit hobbesien qui n’a pas été vu depuis la dissolution de la Yougoslavie, déclenchant par-là des interventions de « stabilisation » à grande échelle de la part de la Chine et de l’Inde. Ici toutefois se trouve le nœud du problème géostratégique, car l’un de ces deux pays ou les deux, n’aura peut-être pas été convié par les autorités centrales à les assister comme la Russie en Syrie, propulsant vers des sommets le dilemme sécuritaire entre ces deux Grandes Puissances rivales et accroissant le risque qu’elles puissent s’accrocher quelque part dans le Myanmar central, si leurs forces se retrouvent suffisamment proches les unes des autres. Il existe bien sûr la très faible chance qu’ils se coordonnent dans leurs opérations dans l’intérieur du pays, ou du moins conservent une forme de mécanisme de communications intact entre eux afin d’éviter des affrontements militaires accidentels, mais ceci ne peut être pris pour acquis et il est beaucoup plus probable qu’un engagement direct entre ces deux forces ait lieu.

Libye 2.0:

Le Myanmar est dans le chaos total alors que sa population extrêmement diversifiée se lance dans des massacres de tous bords suivant l’effondrement de l’autorité centrale qui accompagne la progression des rebelles, et ni la Chine ni l’Inde ne parviennent à y mettre un terme, ou du moins suffisamment rapidement. Les USA et leurs alliés, l’un d’entre eux ayant pu être l’Inde dès le départ, décident qu’il est désormais temps de lancer une campagne militaire de type « shock and awe » [« choc et stupeur », opération US en Irak, NdT] contre le pays afin de compléter son éclatement « balkanisé » en une constellation de mini-états centrés sur leurs identités (et potentiellement mutuellement antagonistes).

Le prétexte apparent pour cette intervention massive est que c’est la seule façon de « faire cesser les massacres », mais en réalité elle aurait comme objectif ultérieur d’assister les forces indiennes dans leurs efforts pour imposer l’Autoroute Trilatérale; d’empêcher la Chine de reprendre le contrôle de son corridor énergétique de pipe-lines et son projet du CMEC; de créer un patchwork de « Kosovos d’Asie du Sud » sur lesquels les USA puissent s’appuyer pour éventuellement déployer leurs forces jusqu’aux portes du territoire continental chinois. Comme avec la Libye, les USA laisseraient derrière eux un héritage durablement chaotique qui prendrait des années à corriger.

 

La paix et ses problèmes

Le Myanmar n’a pas besoin de devenir la nouvelle Libye ou même la prochaine Yougoslavie tant que la crise des Rohingyas est étouffée dans l’œuf à travers un accord de paix créatif, avant qu’elle échappe à tout contrôle en engendrant les escalades par étapes de conflit que nous venons de décrire dans la section précédente. Dans cette perspective, voici le processus en deux étapes proposé pour résoudre cette affaire, suivi d’une analyse des trois catégories de problèmes pouvant nuire à son application:

La Réconciliation avec les Rohingyas:

« Terroristes » ou « Rebelles »

Il est difficile pour tout observateur d’en connaître avec certitude la proportion exacte, mais c’est objectivement reconnu que des groupes de militants rohingya sont mélangés parmi la population civile majoritaire. Ces organisations, en particulier « l’Armée du Salut Rohingya d’Arakan » [« ARSA », « Arakan Rohingya Salvation Army », NdT] prédominante, sont désignées comme « terroristes » par le Tatmadaw, bien qu’il peut être présumé que de nombreux Rohingyas et bien entendu leurs multiples soutiens étatiques et non-étatiques internationaux les encensent, en tant que « rebelles » se battant pour la « démocratie » et la « liberté ». L’intention, ici, n’est pas de faire s’interroger le lecteur sur laquelle des deux catégories correspond à l’ARSA et aux autres groupes armés, mais simplement d’attirer l’attention sur le fait que le Myanmar considère les militants rohingya comme des terroristes tandis qu’il reconnaît d’autres forces combattantes ailleurs dans le pays comme des rebelles.

Le Modèle Syrien

Cette nouvelle distinction autorise la possibilité que le Tatmadaw puisse venir à considérer certaines des forces rohingya comme des rebelles aussi, quoique sans doute à condition qu’ils prennent les armes pour lutter contre l’ARSA, que Naypyidaw ne considérera peut-être jamais comme autre chose que des terroristes. En échange de leurs services anti-terroristes, les Rohingyas armés non-ARSA pourraient dès lors être officiellement reconnus comme rebelles admissibles aux pourparlers de paix et de fédéralisation de Panglong 2.0, sur les lignes de la « normalisation » tout d’abord initiée par la Russie en Syrie, lorsqu’elle cessa soudain de traiter Jaysh al-Islam comme des terroristes, allant jusqu’à accepter leur chef Mohamed Alloush comme représentant principal des rebelles à Astana une fois que le groupe s’était retourné contre al-Nosra et contre Da’esh. Théoriquement, ce modèle pourrait également être appliqué à la situation au Myanmar, encourageant des militants rohingya « modérés » à rompre les rangs de l’ARSA plus « radicale ».

Panglong 2.0

En cas de mise en pratique efficiente de ce plan, la représentation rohingya officielle au processus de paix de Panglong 2.0 pourrait potentiellement apaiser les inquiétudes de ce groupe démographique selon quoi le gouvernement néglige leurs besoins de façon criminelle, bien que Naypyidaw devrait alors bien entendu accorder la citoyenneté ou une forme de statut intérimaire aux Rohingyas (au moins pour ceux qui seront restés au Myanmar), afin de légitimer la participation de ce groupe. Il est beaucoup plus facile de parler de ce scénario que de le traduire en actes, bien que le Myanmar puisse se sentir poussé à accepter cette proposition afin de soulager l’intense pression internationale qui pèse sur lui à cause de son refus persistant de reconnaître les Rohingyas. Si cela se produit, alors les rebelles rohingya non-ARSA obtiendraient une place dans la structure fédéralisée à venir du pays.

Double Dévolution

Il n’y a aucune chance que le gouvernement central, et même sans doute la plupart des « camarades rebelles » des Rohingyas, permettent jamais que ce groupe s’arroge son propre état fédéral distinct dans le pays, donc l’évolution possible serait qu’ils cherchent à obtenir une « fédération dans une fédération », ou en d’autres termes, s’engagent dans une « double dévolution ». Ce modèle a été décrit avec une pertinence à la fois générale et spécifique au Myanmar par l’auteur dans son article sur le « Fédéralisme Identitaire: De ‘E Pluribus Unum’ à ‘E Unum Pluribus’  » pour l’Institut National Russe de Recherches sur la Sécurité Mondiale l’année dernière, et l’idée selon laquelle l’État d’Arakan – comme son homologue beaucoup plus diversifié de l’État de Shan à l’est – pourraient se fédéraliser à l’intérieur de leurs frontières infra-étatiques administratives pour former des éléments « doublement dévolués », composantes d’une Fédération du Myanmar/Birmanie à venir.

La Bosnification de la Birmanie

Essentiellement, il s’agit d’une réédition du Scénario Bosniaque, qui dans son cas typique consiste d’une fédération à l’échelle de l’état composée de la Republika Srpska (Serbes) et de la Fédération de Bosnie-et-Herzégovine (Musulmans et Croates). Toutefois, dans le cas birman, cela se produirait à une échelle géographique et démographique beaucoup plus vaste à l’intérieur des deux éventuelles « fédérations au sein d’une fédération » du pays. Cela peut sembler difficile à appréhender à première vue, mais en somme cela aboutirait à ce que chaque état du Myanmar devienne une entité fédérale distincte, les états de Shan et d’Arakan « dévoluant doublement » en « fédérations au sein d’une fédération » du fait de leurs compositions démographiques respectives. Un point important issu de cette étude est que les Rohingyas obtiendraient le contrôle des régions au nord de l’État d’Arakan tandis que les Arakanais bouddhistes en contrôleraient le centre et le sud, faisant du nord de l’Arakan une extension de facto du Bangladesh, et du reste les gardiens du nœud économique de la Nouvelle Route de la Soie prévu par la Chine.

Obstacles au Rapprochement:

Les Bamars Bouddhistes

Il faut s’attendre à ce que la proposition susmentionnée où l’état central entre en phase de rapprochement avec les Rohingyas « modérés » et applique ensuite une « double dévolution » soit accueillie par une opposition féroce de la part de la majorité bouddhiste bamare du pays, dont les éléments les plus extrémistes et hyper-nationalistes pourraient se livrer à des pogroms contre les minorités ethno-religieuses des régions périphériques, enragés par ce qu’ils percevraient comme la fragmentation interne imminente de leur pays. Cependant, d’autres facteurs inexprimés peuvent entrer en ligne de compte, comme le refus de la majorité démographique du pays de céder la souveraineté du gouvernement central à la population moins dense des régions périphériques riches en ressources, que le Tatmadaw fera tout pour empêcher. De plus, si les autorités suivaient cette proposition sans avoir obtenu le soutien de la majorité bouddhiste bamare et du Tatmadaw, elle verraient peut-être se déclencher contre elles une Révolution de Couleur ou un coup d’état militaire, afin de mettre un terme immédiat à ce processus.

Complications de Connectivité Compétitive

L’autre facteur pouvant gêner cette proposition de paix, quoique beaucoup plus indirectement que les Bamars bouddhistes, concerne les inquiétudes de la Chine et de l’Inde de voir que leurs projets de connectivité compétitive à travers le pays soient négativement affectés par cette « balkanisation pacifique ». Ni l’une ni l’autre de ces Grandes Puissances d’Asie ne souhaite que ses corridors énergétiques et commerciaux cheminent à travers un damier de mini-états quasi-indépendants et repliés sur leurs identités du fait des risques sécuritaires sérieux inhérents à une telle situation, si certains d’entre eux développent des antagonismes mutuels militants. Il existe en outre des inquiétudes que la dévolution de l’état anciennement centralisé en une collection de détenteurs de droits semi-souverains mène à ce que chaque entité de transit entre en compétition avec les autres, le gouvernement fédéral et la Chine au sujet des taxes, tarifs et droits de douane, rendant inutilement complexe ce qui jusqu’alors avait été un accord bilatéral fluide entre deux états, diminuant de ce fait grandement l’attractivité du commerce le long de ces routes, si les problèmes n’y sont pas résolus.

Écueils Géopolitiques

Par extension des points précédemment mentionnés, celui qui suit est logiquement que les mini-états quasi-indépendants et centrés sur leur identité formés par toute fédéralisation à venir du Myanmar (y compris sa possible « double dévolution » en « fédérations au sein d’une fédération ») pourront être exploités de façon à servir de « tremplins » aux USA pour parvenir à rapprocher leurs troupes des frontières du sud-ouest de la Chine. Beijing a toutes les raisons de s’inquiéter d’une telle éventualité car elle s’accorde totalement avec les stratagèmes historiques de « division pour mieux régner » des USA et de son prédécesseur hégémonique britannique à travers le monde entier, comme vu tout récemment dans l’expression du désir étasunien d’extraire un « second Israël géopolitique » hors du Moyen-Orient avec le « Kurdistan » pour les mêmes raisons vis-à-vis des quatre états ciblés environnants. Le même principe de « tremplin » pourrait être appliqué contre la Chine aussi, sauf qu’à la place d’un gros « Israël géopolitique », plusieurs « Kosovos d’Asie du Sud » peuvent être créés à cet effet.

La clé du succès chinois

Parmi tous les acteurs concernés par les événements du Myanmar c’est la Chine qui a le plus à perdre, par conséquent elle doit être en première ligne pour faire dérailler la Guerre Hybride qui s’y développe rapidement. Qu’elle le fasse brutalement comme dans la première partie des scénarios de cette étude, ou paisiblement en accord avec les propositions de sa deuxième partie, les dynamiques en mouvement dans leur état actuel mènent à un éventail de conséquences qui nuisent grandement à la Chine d’une façon ou d’une autre, et elle doit donc assumer la volonté politique de s’impliquer dans ce qui se passe. Toutefois, la Chine n’a pas la moindre expérience en matière d’intervention de la sorte à cause de sa politique traditionnelle de non-ingérence dans les affaires de son partenaire, bien qu’elle devienne désormais contrainte de songer à reconsidérer son approche dans les circonstances actuelles afin de protéger un investissement majeur de la Route de la Soie.

Que ce soit au Myanmar dans un avenir proche ou ailleurs dans le monde, dans tous les pays participant à la vision de connectivité globale d’OBOR [One Belt One Road, Une Ceinture Une Route, NdT], la Chine devra tôt ou tard prendre un rôle de premier rang dans la sauvegarde de ces corridors, et il s’ensuit qu’il vaut peut-être mieux pour la Chine de faire l’acquisition de cette expérience dans un périmètre « proche » en Asie du Sud-Est avant de tenter de le faire plus loin, en Afro-Eurasie. Avec cette idée en tête, il convient de considérer les moyens par lesquels la Chine pourrait user de son expérience acquise au Myanmar pour développer et affiner son propre modèle unique de résolutions de conflits, utilisable sur tous les champs de bataille éventuels de la future Route de la Soie, et la dernière partie de cette étude s’appliquera à fournir une fondation structurelle pour cette approche.

Avant de poursuivre, il est important de noter qu’il existe plusieurs facteurs spécifiques à la situation influant les chances de réussite d’une initiative de pacification chinoise au Myanmar, tout comme d’autres facteurs nationaux spécifiques auront leur propre influence sur les stratégies que Beijing aurait à appliquer, dans tous les pays éventuellement concernés. Dans ce cas précis, tout dépend de la non-ingérence de l’Inde au point qu’elle travaille activement à contrer les décisions chinoises, ce qui dans cet exemple se produirait soit par l’éventualité extrêmement improbable qu’elle soutienne des groupes armés au Myanmar (ce qu’elle n’a jamais historiquement fait, et ne fera probablement jamais) ou, ce qui serait plus envisageable, qu’elle cherche plutôt à initier sa propre initiative de pacification. De plus, si le conflit s’envenime selon l’un des scénarios pré-étudiés, en particulier si des opérations de nettoyage ethnique ou de génocide authentiques ou suspectées sont utilisées pour commencer un scénario d’ « intervention humanitaire » de type Libye 2.0, alors la Chine pourrait ne plus avoir aucune chance de réussite.

Ayant expliqué tout ceci, voici le modèle de résolution de conflit que pourrait initier la Chine au Myanmar, perfectible pour des applications futures à l’étranger dans tous les points chauds que les USA parviendraient à enflammer le long des Nouvelles Routes de la Soie:

Diriger des Pourparlers dans un Pays Tiers:

La Chine peut beaucoup apprendre de la Russie en la matière du fait de l’expérience de Moscou dans sa tentative idoine concernant l’Ukraine, par le biais du Processus de Paix pour l’Ukraine de Minsk accueilli par la Biélorussie ainsi que de celui d’Astana pour la Syrie, basé au Kazakhstan et potentiellement beaucoup plus porteur. Ici, le schéma est qu’une Grande Puissance dirige des pourparlers de résolution de conflit sur le territoire neutre d’un état allié approprié, et donc dans le cas du Myanmar la Chine pourrait demander au Laos de remplir ce rôle en accueillant des pourparlers de paix sur la crise des Rohingyas, et même de ceux de Panglong 2.0 si quoi que ce soit devait interférer la poursuite de ceux-ci (par exemple des violations répétées de part et d’autre et une rupture conséquente de confiance).

Devenir un Arbitre Neutre

Encore une fois, la Chine peut suivre l’exemple de la Russie, quand il est question de se positionner en tant qu’arbitre neutre. Tout comme les progressistes en politique étrangère de Moscou œuvrent à diversifier les partenariats extérieurs de leur pays, jusqu’à terme dissiper toutes les accusations plausibles de favoritisme envers quelque pays que ce soit, ainsi Beijing pourrait tenter de faire pareil, prenant la perception de son excès de soutien envers le gouvernement du Myanmar à contrepied. À cette fin, la Chine pourrait étendre ses partenariats internes au pays à d’autres groupes rebelles au-delà de ceux qui vivent dans les régions qui lui sont frontalières de l’État de Shan et de l’État de Kachin, tout comme la Russie avait cherché de le faire par des approches pluridimensionnelles en direction des « rebelles modérés » en Syrie.

La raison pour laquelle il est bon de devenir un arbitre neutre est que cela accorde à la Grande Puissance concernée le rôle irremplaçable de médiateur de confiance, lui permettant ainsi de déterminer puissamment le cours de tout processus de résolution de conflit, et par la suite d’en modeler l’issue. Concernant le Myanmar et particulièrement la crise des Rohingyas, toutefois, ceci comporte le but encore plus sensible et significatif de contredire la rengaine médiatique instrumentalisée qui affirme que la Chine est « anti-musulmane » du fait de son soutien à Naypyidaw. Les USA espèrent exploiter cette perception soigneusement fabriquée et trompeuse afin de saper les projets des Nouvelles Routes de la Soie de la Chine dans les pays à majorité musulmane d’Asie Centrale, du Moyen-Orient, du Pakistan et d’Arabie Saoudite (ces derniers ayant leur importance de par leurs milliards de dollars et de leurs investissements pour leur Vision 2030).

Tant que la Chine réussit à démontrer qu’elle n’est pas une « ennemie des Musulmans à travers le monde » en équilibrant son approche de la crise des Rohingyas, alors elle peut éviter de tomber dans le piège de « soft power » que lui a tendu les USA. Cela assurerait la stabilité des investissements chinois au sein de l’Oumma, mais donnerait aussi moins de grain à moudre aux provocateurs pour instiller une rancœur anti-gouvernementale dans la Région Autonome Ouïghour du Xinjiang, qui est l’un des principaux nœuds continentaux d’OBOR. Ceci étant dit, la Chine ne doit jamais dévier de son approche inflexible de tolérance-zéro envers le terrorisme, surtout celui qui est mené sous des slogans islamistes radicaux, et aurait donc à travailler avec le Myanmar pour séparer les Rohingyas « modérés » des éléments « radicaux » tout comme la Russie avait coopéré avec la Syrie dans le même sens, concernant ici les groupes armés rohingya.

Suggérer la décentralisation:

La Chine devrait encourager les issues de résolution de conflit fournissant au minimum une quelconque forme de droits administratifs et territoriaux symboliques aux adversaires ethno-centristes « modérés » qui rompent d’avec leurs camarades « radicaux », car ceci pourrait fonder la base d’une solution politique durable d’après-conflit. Le lecteur doit également se rappeler que la décentralisation ne signifie pas toujours la dévolution, la première se reconnaissant généralement par ses zones autonomes et la seconde par des états fédéraux. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas présumer que l’une ou l’autre mette automatiquement en péril l’unité du pays hôte, bien que cela puisse en devenir une issue involontaire pouvant, de façon prévisible, contribuer à la grande stratégie US anticipée de division pour régner par la « balkanisation » de l’Hémisphère Oriental.

Par exemple, l’Ouzbékistan abrite la république autonome du Karakalpakstan, qui ne pose en aucune manière de menace à l’état central ouzbèke, du fait des limites pratiques imposées à son autonomie réelle. Pareillement, la Chine possède de nombreuses régions autonomes et accorde même l’autonomie locale à certains groupes minoritaires dans quelques préfectures et comtés du pays, mais cela ne gêne pas non plus les opérations centralisées de la République Populaire. Pour ce qui est des fédérations, l’Éthiopie est un bon exemple où le fédéralisme ne comporte vraiment qu’une fonction symbolique, dans ce cas d’apaiser les groupes ethniques principaux du pays après la fin de la guerre civile, pays qui concrètement fonctionne comme un état centralisé. La Russie est elle aussi une fédération, quoique avec beaucoup plus de droits accordés à ses sujets, en particulier ceux qui vivent dans les républiques autonomes, mais elle n’y rencontre pas de réels problèmes. La Bosnie, par contre, est le pire exemple d’une fédération et elle est totalement dysfonctionnelle, représentant le genre de modèle de gouvernance que les USA rêvent de reproduire à travers toute l’Afro-Eurasie.

« L’ébauche de constitution » écrite par les Russes pour la Syrie proposait une décentralisation contrôlée pouvant en théorie s’élargir en dévolution si les gens votaient en ce sens, et elle fut proposée en dépit de l’opposition antérieure bien connue de Damas envers ces processus, donc il ne serait comparativement pas incongru que la Chine facilite les pourparlers de fédéralisation déjà en cours de son partenaire birman. Un élément absolument impératif, pour que les deux processus de décentralisation-dévolution en Syrie et au Myanmar réussissent, est que les mini-états éventuels ne disposent pas du pouvoir de conduire leurs propres relations militaires et/ou politiques avec des états étrangers, sauf – assez cyniquement – si c’est avec la Russie ou avec la Chine, respectivement. Si les négociations calent à cet instant, il sera peut-être nécessaire que le gouvernement central concède des flux de revenus (de ressources) plus importants à ces entités afin « d’acheter » leur « loyauté ».

Incitations pour la Route de la Soie:

Dernière chose mais pas des moindres, et relative aux « concessions » qui seront peut-être nécessaires pour garantir la « dévotion patriotique » de l’éventuelle entité décentralisée-dévoluée envers le pays dont elle fait encore partie (au moins formellement), le meilleur choix pour la Chine serait de créer des moyens créatifs par lesquels faire des mini-états de transit des parties prenantes intéressées dans la protection et la stabilisation de ses corridors des Nouvelles Routes de la Soie. Les possibilités en ce sens comprennent celle de percevoir un paiement annuel de la part de la République Populaire pour la sécurisation et le flux des ressources et des biens le long de leurs infrastructures financées (et parfois construites) par les Chinois; d’offrir des programmes gratuits de formation et d’éducation aux populations locales; et de les assister dans les mesures d’après-conflit de stabilisation dans les territoires concernés.

Sur ce dernier point, l’Article 52 de la Déclaration de Xiamen des BRICS en 2017 souligne « l’importante contribution des pays des BRICS aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies, et l’importance des opérations de maintien de la paix des Nations Unies pour la paix et la sécurité internationales ». Ceci suggère que la Chine, en tant que plus grande contributrice aux opérations de maintien de la paix de l’ONU, pourrait chercher à se servir de son expérience dans ce domaine à son avantage pour sécuriser un jour ses investissements sur la Route de la Soie, par des missions onusiennes emmenées par Beijing ou unilatérales (à travers l’accord de l’état-hôte et du territoire concerné, alors probablement fédéralisé) dans ces régions de transit stratégiques après qu’un conflit antérieur ait été résolu (également par le biais de la médiation chinoise selon le modèle décrit plus haut en quatre parties).

Il convient d’ajouter que l’entraînement de forces de sécurité locales renforcerait aussi la stratégie chinoise d’arbitrage entre acteurs étatiques et non-étatiques, et fournirait à la République Populaire un savoir militaire et diplomatique inestimable pouvant, au besoin, être appliqué plus tard à travers le monde. Si la Chine réussit à offrir une gamme d’incitations issues de la Route de la Soie à ses partenaires en les aidant, ainsi que leurs compatriotes en conflit, à résoudre leurs antagonismes d’une manière qui soit « gagnant-gagnant » alors Beijing pourra asseoir son rôle en tant que force motrice principale de l’Ordre Mondial Multipolaire émergent, et conserver tous les gains positifs engrangés jusqu’à maintenant. Cela ferait aussi de la Chine le seul pays au monde capable de rivaliser avec les USA à cet égard, l’élevant ainsi du rang de Grande Puissance à Superpuissance Mondiale, bien qu’avec tous les risques stratégiques attenants, découlant d’éventuels abus.

Andrew Korybko

Source: https://orientalreview.org/2017/09/07/rohingya-crisis-conflict-scenarios-reconciliation-proposals/

Traduit par Lawrence Desforges

via:https://globalepresse.net/2017/09/18/crise-des-rohingyas-scenarios-de-conflit-et-propositions-de-reconciliation/

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