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La crise : DE QUOI PARLE-T-ON ?

Publié par medisma sur 13 Septembre 2017, 20:16pm

La crise

DE QUOI PARLE-T-ON ?

La crise est un dérèglement économique qui produit une baisse plus ou moins accentuée (de 5 % à 25 %) de l’activité et de l’emploi. Quand il ne s’agit que d’un ralentissement de la croissance, on parle de fluctuations cycliques ou de récession. Quand l’activité se rétracte, avec une diminution du produit intérieur brut (PIB), on passe aux choses sérieuses : crise ou (en anglais) depression. Et lorsque cela dure, on parle alors de « grande crise » ou de great depression. Comme en 1873, 1929 et… 2008. On se limitera ici à ces choses sérieuses, le reste n’étant que du bavardage.

La Grande Crise, celle de 1929, est en fait la mère de toutes les crises : si elle ne fut pas la première, elle fut la plus violente. John Maynard Keynes, en 1931, la désigna comme la « plus grande catastrophe économique du monde moderne ». Aux Etats-Unis, entre 1929 et 1933, 10 000 banques disparurent, le produit intérieur brut diminua de 30 %, un quart de la main-d’oeuvre disponible bascula dans le chômage (et l’assurance chômage n’existait pas), les investissements passèrent de 25 milliards de dollars en 1928 à 1,5 milliard en 1933. Ce n’est qu’en 1941 que le volume de la production de 1929 fut dépassé. A côté, la crise des subprime de 2008, prolongée au sein de la zone euro par la crise de l’euro, pourrait paraître presque bénigne. Il n’en est rien, mais au moins les institutions publiques ont-elles su réagir efficacement.

Du noir de 1930 au gris de 2008

Avant la Grande Crise, la plupart des économistes soutenaient que le chômage « involontaire » n’était que transitoire, voué à disparaître grâce au mécanisme

des prix (et des salaires, qui sont le prix du travail). C’était notamment la thèse de l’économiste français Jacques Rueff (1896-1978). S’appuyant sur

l’exemple anglais, ce dernier avança en effet en 1925 que la forte montée à l’époque du chômage outre-Manche venait de ce que « la baisse des prix n’y a

été suivie que tardivement par la baisse des salaires », phénomène dû, selon lui, « à la politique de secours aux chômeurs ». Une affirmation commentée

ironiquement une quarantaine d’années après par le keynésien Franco Modigliani : « Le brutal accès de paresse des travailleurs » est la vraie cause de l’explosion du chômage. Quant à Keynes, il estimait en 1930 que cette thèse était recevable du point de vue microéconomique, mais pas macroéconomique : si un chômeur réduit ses prétentions salariales, il trouvera plus facilement du travail, mais « si la réduction des salaires est générale, le pouvoir d’achat de la collectivité est réduit dans la même mesure que les coûts ; et personne ne s’en trouve plus avancé ».

Quatre-vingts ans après, le fantôme de la Grande Dépression resurgit. Le système bancaire a été à deux doigts de l’effondrement. Il n’a été sauvé que grâce à la réaction très forte des banques centrales, qui ont approvisionné jusqu’à plus soif le système bancaire.

Deux économistes américains, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, spécialistes des crises financières, estiment qu’on mesure une crise « d’après son ampleur, sa profondeur, sa durée ou ses profonds effets sur les marchés d’actifs ; la crise financière planétaire de la fin des années 2000 s’impose comme la plus grande depuis la Grande Dépression». Le scénario « à la 1930 » n’a pas eu lieu, preuve que les leçons de cette « mère de toutes les crises » ont été en partie retenues. Mais en partie seulement, puisque, entre 2008 et 2013, le nombre de chômeurs au sein de la zone euro a progressé de 7,2 millions de personnes (soit de 60 %).

Alors, d’où viennent de tels effondrements économiques générateurs de tels dégâts sociaux ? On trouvera dans les extraits de textes page 30 les positions des trois principaux courants d’analyse. Mais cela n’épuise pas le sujet.

La faute à l’Etat ?

Pour Milton Friedman, la crise boursière de 1929 a dégénéré en crise économique de première grandeur parce que la banque centrale américaine a alors resserré les cordons du crédit, au moment où il aurait fallu les desserrer : ne disposant pas des billets nécessaires pour rembourser les déposants souhaitant récupérer leurs dollars avant qu’il ne soit trop tard, près de la moitié des banques ont fait faillite.

Le scénario privilégié par Friedrich Hayek repose aussi sur le crédit, mais de manière un peu différente. La banque centrale a le pouvoir de fixer le « prix de l’argent », c’est-à-dire le taux d’intérêt de base. Quand elle le diminue, les

Entreprises sont incitées à investir davantage, mais vient un moment où

l’appareil de production, guidé par ce prix « artificiel », se retrouve avec des équipements en surnombre qui ne peuvent plus être rentabilisés, et les entreprises ne peuvent plus rembourser les prêts. C’est la crise.

Quant à Edward Prescott, il estime que « les politiques gouvernementales qui affectent la productivité totale des facteurs et les heures par personne en âge de travailler sont les déterminants cruciaux des grandes dépressions du XXe siècle ». Le trait commun à ces trois explications est que leur source est l’Etat ou les institutions publiques.

La faute à la finance ?

Quand l’économie fonctionne correctement, que le chômage est faible et les prix

stables, s’endetter pour acheter un appartement ou moderniser son entreprise est raisonnable et, de fait, les prêteurs sont généralement remboursés sans problème. Mais, au fil du temps, selon l’économiste américain Hyman Minsky, les banques deviennent moins sourcilleuses, beaucoup de particuliers (ménages ou entreprises) souhaitant profiter des opportunités qui s’offrent à eux. Car les emprunteurs s’enrichissent, leur logement ou leur entreprise prennent de la valeur, ce qui garantit que, même en cas de défaut de remboursement, les prêteurs récupéreront leur dû.

La mécanique infernale de l’endettement excessif est lancée. Vient un moment – le « moment Minsky », comme on l’appelle – où les défauts de remboursement se multiplient. Les banques cessent de prêter, se montrent plus agressives à l’égard des particuliers endettés (ménages ou entreprises) en difficulté. Lesquels réduisent leurs dépenses, ce qui freine l’activité, voire liquident leurs biens (ou ceux-ci sont saisis). Les pertes des uns engendrent la faillite des autres, et la crise économique se généralise.

Paul Krugman prend l’image du Vil Coyote, ce personnage de dessin animé « qui poursuit la course au-dessus de la falaise en restant suspendu en l’air jusqu’au moment où il regarde en bas et que, conformément aux lois de la physique du dessin animé, il tombe alors. […] Les prix chutent dans tous les domaines, […] le poids réel de la dette augmente même si la valeur en dollars des dettes baisse » [3].

De son côté, Michel Aglietta explique que le marché financier n’est pas autorégulateur. Selon lui, emballements (ou « bulles spéculatives ») et krachs se succèdent, car, lorsque les prix montent, les gens achètent, et quand ils baissent, les gens vendent, à l’inverse de la « loi de l’offre et de la demande ». « Il faut

remplacer “marchés efficients” par “instabilité financière” », écrit-il ainsi.

 Cela devrait servir de leçon, mais ce n’est pas le cas, comme le constate l’économiste américain John K. Galbraith : « Avec le temps, et l’affaiblissement de la mémoire, l’immunité disparaît. Un retour devient possible ». D’abord, parce que les gens (et les institutions) se persuadent que « cette fois, c’est différent ».

S’appuyant sur plusieurs centaines de cas dans 66 pays, Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff concluent que, en réalité, seuls les détails changent, pas le mécanisme de booms suivis de krachs. Ensuite, l’appât du gain dans les périodes de boom annihile la raison, comme le souligne Galbraith : « Ceux qui participent à la spéculation voient grandir leur fortune. […] Aucun n’a envie de croire que ça lui arrive par hasard ou sans qu’il l’ait mérité. Tous souhaitent penser que c’est l’effet de leur intelligence supérieure ou de leur intuition hors pair. La hausse même des valeurs fait main basse sur la pensée. » La seule façon d’empêcher ces retours récurrents est de réguler les marchés, conclut notre journaliste Christian Chavagneux. Et il est loin d’être le seul, comme en témoigne cette citation de deux éminents économistes américains, George Akerlof et Robert Shiller : « Oui, le capitalisme est un système valable ; non, il n’est pas parfait. Il a besoin d’être surveillé. Les marchés financiers, entre autres, nécessitent une vigilance de tous les instants ». Comme le lait sur le feu, est-on tenté de compléter.

Points de vue

 

La crise : une affaire monétaire

[Dans la crise des années 1930], c’est la diminution de la masse monétaire qui a joué un rôle fondamental. Cette diminution, la plus forte jamais enregistrée aux Etats-Unis, a été provoquée en premier lieu par les répercussions des faillites bancaires et par les efforts attenants du public pour convertir les dépôts en monnaie. Mais ces facteurs n’eurent une portée sur la masse monétaire que parce que le Federal Reserve System n’avait pas réussi à fournir suffisamment de monnaie forte [des dollars en billets, alors convertibles en or, NDLR] pour concilier les changements de demande. Si, comme le lui conseillaient de nombreux membres, il avait été en mesure de le faire, […] il est probable que des mesures de la sorte auraient empêché les faillites bancaires de se développer au rythme où elles l’ont fait.

 Milton Friedman, Inflation et systèmes monétaires [1968], traduction Daisy Caroll, Calmann-Lévy, 1969, page 126.

 

La crise : une affaire de demande

Nous ne devons pas considérer les conditions de l’offre – c’est-à-dire nos

possibilités de production – comme la source fondamentale de nos difficultés.

[…] C’est du côté des conditions de la demande que notre examen doit s’appliquer à trouver une explication. […] Il y a d’un côté ceux qui croient que le système économique existant est, dans le long terme, un système qui s’autorégule, même si c’est avec des grincements, des gémissements, des secousses et des retards, sans compter les interférences extérieures et les erreurs. […] De l’autre côté, il y a ceux qui […] pensent que si la demande effective n’atteint pas le niveau de l’offre potentielle, alors même [qu’]elle est très loin d’être satisfaite pour la grande majorité des individus, c’est pour des raisons bien plus fondamentales. […] Le gouffre qui sépare ces deux écoles est plus profond, je pense, que la plupart de ceux qui se tiennent de part et d’autre ne s’en rendent compte. […] Ceux qui se trouvent du même côté du gouffre que moi […] ont conclu que le seul remède est de changer la répartition des richesses et de modifier nos habitudes, afin d’augmenter notre propension à dépenser nos revenus en consommation courante. Je suis d’accord avec eux sur le fait qu’il s’agirait d’un remède. Mais je suis en désaccord lorsqu’ils vont plus loin et qu’ils prétendent que c’est le seul. Parce qu’il y a une autre solution : augmenter [l’investissement] en réduisant le taux d’intérêt ou par d’autres moyens.

John Maynard Keynes, La pauvreté dans l’abondance [1934], traduction Laurent Cordonnier et al., Gallimard, 2002, pages 218-221.

 

La crise : une affaire de chocs

L’économie est continuellement frappée par des chocs, et ce que

les économistes observent dans les cycles d’affaires, ce sont les effets des chocs passés et actuels. Un éclatement se produit quand un certain nombre de chocs négatifs adviennent en même temps. Un boom se produit si un certain nombre de chocs positifs frappent l’économie au même moment. […] La différence fondamentale entre la Grande Dépression et les cycles d’affaires repose sur le fait que les heures de travail échangées ne sont pas revenues à la normale durant la Grande Dépression. Au contraire, elles sont tombées très bas et y sont restées. […] Ce qui a concrètement causé le large déclin de la norme d’heures échangées, dans les institutions de marché et dans les politiques industrielles, n’est pas très clair.

Edward C. Prescott, Some Observations on the Great Depression, Federal Reserve Bank of Minneapolis, Quarterly Review, vol. 23, n° 1, 1999, cité par Steve Keen dans L’imposture économique, traduction Aurélien Goutsmedt, Les éditions de l’Atelier, 2015, page 295.

 

Source : LES DOSSIERS d’Alternatives Economiques  Hors-série n° 6 - septembre 2017

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