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 Là où  l’Allemagne s’ingère militairement, une  guerre terrible et dévastatrice est inéluctable. Vigilance !

Publié par medisma sur 8 Septembre 2017, 18:40pm

 Là où  l’Allemagne s’ingère militairement, une  guerre terrible et dévastatrice est inéluctable.

Vigilance !

Elle a mis la main sur l'Union Européenne, elle veut à présent prendre le leadership de l’Otan !

 

Guerre de 1914

 

Guerre de 1939

Pour Berlin, prendre le leadership de l’Otan, ça en vaut la peine

par German Foreign Policy

Alors que la chancelière Merkel et le président Macron sont déjà convenus de gouverner ensemble l’Union européenne, le think tank officiel de l’Allemagne fédérale, la SWP, préconise que Berlin prenne le leadership militaire de l’Union et de l’Otan. Prenant acte de la position du président Trump qui limite l’influence états-unienne au sein de l’Alliance transatlantique, les experts gouvernementaux considèrent comme possible pour Berlin de prendre la tête de l’Otan face à la Russie en investissant massivement dans le développement de son armée et la création de forces multinationales.

L’Allemagne doit montrer un « leadership déterminé » au sein de l’Otan, et amener cette alliance militaire de « l’occident » à adopter un nouveau concept stratégique. C’est ce que demandent des conseillers du gouvernement allemand et des experts en politique étrangère. Le contexte est la réorientation de la politique mondiale allemande, qui, depuis la reprise de la Crimée par la Russie, ne vise plus seulement des interventions militaires dans le monde entier pour assurer des intérêts stratégiques ou économiques, mais aussi à lutter contre des « projets concurrents de conception » de la politique internationale. À cette fin, la République fédérale joue un rôle de premier plan dans l’installation de la présence de l’Otan en Europe de l’Est — contre la Russie. En particulier, Berlin a le leadership dans la création de divisions multinationales, qui sont destinées à compléter les troupes de l’Otan stationnées dans les États baltes et en Pologne et visent à être le « fer de lance » de l’Alliance. Comme le souligne la Fondation pour la science et politique (SWP – Stiftung für Wissenschaft und Politik), elles peuvent également être envoyées par l’UE à tout moment et participer à des opérations. De cette façon elles « ont une importance et une portée qui va au-delà de l’Alliance », selon la SWP.

Projets concurrents de conception de l’ordre politique

L’origine de la demande d’un « leadership » allemand plus fort à l’Otan est la réorientation stratégique de la politique mondiale de Berlin après la reprise de la Crimée par la Russie. Jusque-là, le gouvernement fédéral avait en vue, en termes d’opérations militaires, surtout des guerres dans des pays lointains — des interventions pour installer ou stabiliser des gouvernements pro-occidentaux, comme en Afghanistan ou au Mali, ainsi que des mesures visant à « maintenir le libre-échange et l’accès sans entrave aux marchés et les matières premières dans le monde entier », comme déjà énoncé dans les Lignes directrices de la politique de défense de 1992 [1]. Cependant, depuis lors, la situation a changé. Comme des États tels que la Chine et la Russie « connaissent une influence grandissante sur le plan économique, politique et militaire », un « ordre multipolaire » est en train de se former, ce qui pourrait faire émerger des « conceptions concurrentes de structuration de l’ordre politique international » selon le récent Livre blanc de la Bundeswehr. Ainsi, la Russie « se présente comme un centre de gravitation indépendant avec une visée globale ». [2] Ce fait est montré clairement et sans ambiguïté par la reprise de la Crimée, selon des stratèges allemands. Tant que Moscou insiste à opérer « indépendamment » en terme de politique étrangère, il constitue un « défi pour la sécurité sur notre continent », indique le Livre blanc.

Trois vagues

Le gouvernement fédéral a répondu à la « conception d’ordre » indépendante russe dans une étroite coopération militaire avec l’Otan ; dans la mise en œuvre des étapes pertinentes décidées lors des sommets de l’Alliance à Newport (septembre 2014) et à Varsovie (juillet 2016), Berlin a « assumé un rôle de leader », comme une analyse récente de la Fondation Konrad Adenauer (CDU) le constate [3]. Ceci est confirmé par une étude de la Fondation allemande pour la science et politique (SWP), qui examine l’éventuelle escalade du conflit entre l’Otan et la Russie aux frontières de l’Alliance orientale. « La première » vague « dans un éventuel conflit » toucherait, à côté des armées des États de l’Est de l’Otan, en particulier la nouvelle EFP (enhanced forward presence) de l’Alliance, selon le papier de la SWP [4]. L’EFP comprend les quatre bataillons multinationaux de l’Otan en Estonie, en Lettonie, en Lituanie et en Pologne, dont la Bundeswehr dirige l’un d’entre eux. [5] La « deuxième vague » du conflit devra faire face en particulier au nouveau « fer de lance » de l’Otan, la VJTF (Very High Readiness Joint Task Force), déclare la SWP. La Bundeswehr a été un des chefs de file dans la création et mise en place de la VJTF, qui peut être déployé en très peu de temps [6]. Seulement pour la « troisième vague », il n’y aurait « pas encore d’unité désignée », résume le think tankde Berlin. Les divisions multinationales que Berlin a établi depuis 2013 pourraient s’y prêter particulièrement bien — du fait de l’intégration des troupes étrangères dans des unités de la Bundeswehr [7]).

L’allemand domine

Comme les auteurs de l’article SWP l’indiquent, les divisions multinationales en cours de constitution ne sont pas conçues exclusivement pour des opérations orientales ; leur structure cependant — en vue de ces opérations — porte l’empreinte des plans opérationnels de l’Otan. Dans cette mesure, les activités actuelles en matière d’armements de la Bundeswehr sont également déterminées dans une large mesure par les normes de l’Alliance. Ainsi, deux des trois divisions multinationales doivent être désormais formées « avec jusqu’à cinq brigades lourdes ... à partir de personnels et de structures des divisions allemandes », rapporte la SWP [8]. En outre, la Luftwaffe-Einsatzverband (l’alliance opérationnelle de l’aviation militaire allemande) prévue dans le cadre de l’Otan « se base à plus de 75 % sur les capacités de la République fédérale » ; C’est donc « un cadre essentiel pour la planification de la gestion de l’aviation militaire allemande ». Les plans de l’Otan pour la marine se traduisent « avant tout dans des spécifications pour la zone de commandement et dans un commandement naval dominé par l’Allemagne pour la mer Baltique ». La SWP résume : « Le rôle de l’Allemagne dans ces alliances et structures serait significatif sur terre, sur mer ou dans les airs ». Les auteurs doutent que les mesures de réarmement nécessaires puissent être limitées à environ 130 milliards d’euros jusqu’en 2030, comme l’a annoncé la ministre de la Défense Ursula von der Leyen. Cependant, on ne doit pas être effrayé par des coûts : « Le leadership politico-militaire a son prix ».

« Façonner l’Otan »

Dans le contexte d’une direction allemande dans la construction des divisions multinationales, qui sont également souvent appelées « pilier européen de l’Otan », la Fondation Konrad Adenauer plaide désormais pour l’élaboration d’un nouveau concept stratégique pour l’Alliance militaire occidentale. En fait, le concept stratégique actuellement valable date de 2010 ; il ne tient donc pas compte de l’évolution récente de la guerre antiterroriste — celle contre Daesh — ni du conflit qui s’aggrave avec la Russie. Selon un article récent de la Fondation Adenauer, l’Otan aurait suffisamment décrit l’évolution de ses activités à travers ses communiqués du sommet de Newport et de Varsovie. Mais le travail sur un nouveau concept offrirait l’opportunité de focaliser les forces dans l’Alliance qui est tout sauf sans crise. Actuellement, les États-Unis n’assument pas complètement « leur rôle traditionnel en tant que leader dans l’Alliance ou tout au moins pas de manière fiable ». Cependant, l’Allemagne est « bien là » avec la position de leader dans la construction des dimensions multinationales. L’auteur de ce papier, Patrick Keller, coordinateur de la Fondation Adenauer pour la politique étrangère et de sécurité, recommande que l’Allemagne utilise « le capital politique qu’elle a engrangé grâce à la prise de responsabilités supplémentaires pour consolider l’Otan et façonner son avenir » [9].

Pour l’Otan et l’UE

Mais les divisions multinationales émergentes ne se limitent nullement aux interventions dans le cadre de l’Otan. Formellement, « seules les forces armées des États membres » participent, et c’est eux qui peuvent décider librement leur déploiement, réaffirme la SWP. On estime que ces forces participeraient actuellement avant tout à des interventions de l’Alliance ; mais « en principe », les formations de combat pourraient également être utilisées « dans des opérations de l’UE » [10]. « Face aux chocs intervenus dans la relation transatlantique », les divisions multinationales « ont une importance au-delà de l’Alliance ». À part cela, en continuant sur cette trajectoire, la Bundeswehr deviendrait « l’une des armées les plus importantes du continent ». Les écrivains SWP concluent : « Maintenant, il semble encore plus urgent que le débat sur l’importance accrue de l’Allemagne dans l’Otan et dans l’Europe prenne une place plus grande à Berlin ». Enfin, le projet extrêmement ambitieux de construction de divisions multinationales exige un « leadership déterminé » - et « par l’Allemagne ».

German Foreign Policy

Traduction 
Christine Maurel

 

[1Verteidigungspolitische Richtlinien für den Geschäftsbereich des Bundesministers der Verteidigung, Bundeswehr, Bonn, 26.11.1992.

 

[2] « Deutschlands globaler Horizont (I) », German Foreign Policy, 14 juillet 2016.

[3] Patrick Keller : « Ein neues strategisches Konzept für die NATO ? » Analysen und Argumente, Ausgabe 274, Konrad Adenauer Schiftung, August 2017.

[4] Rainer L. Glatz, Martin Zapfe : « Ambitionierte Rahmennation : Deutschland in der Nato ». SWP-Aktuell 62, August 2017.

[5] « Vormarsch nach Osten », German Foreign Policy, 3 février 2017.

[6] « Kriegsführung im 21. Jahrhundert (I) », German Foreign Policy, 1er avril 2015.

[7] « Unter deutschem Kommando », « Die deutsch-polnische Militärkooperation », German Foreign Policy, 15 février et 17 juillet 2017.

[8] Rainer L. Glatz, Martin Zapfe : « Ambitionierte Rahmennation : Deutschland in der Nato ». SWP-Aktuell 62, August 2017.

[9] Patrick Keller : « Ein neues strategisches Konzept für die NATO ? », Analysen und Argumente, Ausgabe 274, Konrad Adenauer Schiftung, August 2017.

[10] Rainer L. Glatz, Martin Zapfe : « Ambitionierte Rahmennation : Deutschland in der Nato », SWP-Aktuell 62, August 2017.

 

 

Rappelez-vous et réveillez-vous :

  Là où  l’Allemagne s’ingère militairement, une  guerre terrible et dévastatrice est inéluctable.

L’Allemagne est souvent au centre de tourbillons politiques et ethniques de grande ampleur menant le monde à des catastrophes sans précédent

 

Liste des guerres de l'Allemagne

 

 

Début

Fin

Nom du conflit

Belligérants

Lieu

Issue

Alliés (y compris l'Allemagne)

Ennemis

19 juillet
1870

29 janvier
1871

Guerre franco-allemande

 Confédération de l'Allemagne du Nord
 Grand-duché de Bade
 Royaume de Wurtemberg
 Royaume de Bavière

 Empire français puis
 République française

France et Allemagne

La France amputée de l’Alsace -Lorraine

Victoire allemande
Traité de Francfort (1871)
Proclamation de l'Empire allemand
Chute du Second Empire en France

 

Empire allemand (Deuxième Reich)

Début

Fin

Nom du conflit

Belligérants

Lieu

Issue

Alliés (y compris l'Allemagne)

Ennemis

2 novembre
1899

7 septembre
1901

Guerre des Boxers

Alliance des huit nations :
 France
 Empire du Japon
 Empire russe
 Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande
 États-Unis
 Empire allemand
 Royaume d'Italie
 Autriche-Hongrie

 Boxers
 

 Empire de Chine

Chine

Victoire de l'Alliance
Protocole de paix Boxer
Discrédit de la dynastie Qing

28 juillet
1914

11 novembre
1918

Première Guerre mondiale
(La Grande Guerre)

Triple-Alliance :
 Autriche-Hongrie

(depuis le 28 juillet 1914)
 Empire allemand
(depuis le 1er août 1914)
 Empire ottoman
(depuis le 2 novembre 1914)
 Royaume de Bulgarie
(depuis le 14 octobre 1915)

Triple-Entente :
 Royaume de Serbie

(depuis le 28 juillet 1914)
 Empire russe puis
 RSFS de Russie
(du 1er août 1914 au 3 mars 1918)
 France
(depuis le 3 août 1914)
 Royaume de Belgique
(depuis le 4 août 1914)
 Luxembourg
(depuis le 4 août 1914)
 Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande
(depuis le 4 août 1914)
 Monténégro
(depuis le 5 août 1914)
 Empire du Japon
(depuis le 23 août 1914)
 Royaume d'Italie
(depuis le 23 mai 1915)
 Saint-Marin
(depuis le 3 juin 1915)
 Portugal
(depuis le 3 mars 1916)
 Royaume de Roumanie
(depuis le 27 août 1916)
États-Unis
(depuis le 6 avril 1917)
 Cuba
(depuis le 7 avril 1917)
 Panama
(depuis le 7 avril 1917)
 Royaume de Grèce
(depuis le 2 juillet 1917)
 Royaume du Siam
(depuis le 22 juillet 1917)
 Liberia
(depuis le 4 août 1917)
 République de Chine
(depuis le 14 août 1917)
 Brésil
(depuis le 26 octobre 1917)
 Guatemala
(depuis le 23 avril 1918)
 Nicaragua
(depuis le 8 mai 1918)
 Costa Rica
(depuis le 23 mai 1918)
 Haïti
(depuis le 12 juillet 1918)
 Honduras
(depuis le 19 juillet 1918)

EuropeAfriqueMoyen-OrientChineOcéanie

Océan PacifiqueOcéan Atlantique

Victoire de la Triple-Entente
Traité de Brest-Litovsk (1918)
Traité de Versailles (1919)
Traité de Saint-Germain-en-Laye (1919)
Traité de Neuilly (1919)
Traité de Trianon (1920)
Traité de Sèvres (1920)

Début

Fin

Nom du conflit

Belligérants

Lieu

Issue

Alliés (y compris l'Allemagne)

Ennemis

18 juillet
1936

1er avril
1939

Guerre d'Espagne

 Nationalistes espagnols
 Royaume d'Italie
 Reich allemand

 République espagnole
 Union soviétique

Espagne

Victoire nationaliste

1er septembre
1939

2 septembre
1945

Seconde Guerre mondiale

 Royaume d'Italie
 Reich allemand
 Empire du Japon
et autres...

 France
 Royaume-Uni
 États-Unis
 Pologne
 Canada
 Union soviétique
et autres...

EuropeAfriqueMoyen-OrientChineOcéanie

Océan PacifiqueOcéan Atlantique

Défaite de l'Axe
Dissolution du Reich, partage de l'Allemagne en zones d'occupations, pertes territoriales.

 

Histoire militaire de l'Allemagne

 

 

L’Eurocopter Tigre, réalisation franco-allemande.

L’histoire militaire de l’Allemagne couvre plus d’un millénaire d’Histoire à travers l’Allemagne, l’Europe et les anciennes colonies allemandes.

Tandis que la langue allemande a une longue histoire séculaire, l'Allemagne en tant qu'État-nation ne remonte qu'à 1871, date de création de l'Empire allemand. Les premières périodes sont encore sujettes à des discussions sur leur définition. Les Francs, par exemple, étaient une union de tribus germaniques, cependant certains francs se sont identifiés plus tard

comme HollandaisFlamandsFrançais ou encore Allemands. La capitale de l'empire médiéval de Charlemagne était la ville d'Aix-la-Chapelle, région maintenant en Allemagne alors qu'il était pourtant franc. La France a été baptisée du nom des Francs et les Hollandais et Flamands sont les seuls pour parler une langue qui descende de la langue franque. Par conséquent, presque tous les pays continentaux d'Europe de l'Ouest peuvent se réclamer de l’héritage de Charlemagne. Le Saint-Empire romain germanique qu’il a fondé était en grande partie, même si pas complètement, de langue allemande. La Prusse, qui a unifié l'Allemagne au xixe siècle, a eu une partie significative du territoire de l’actuelle Pologne. Au début du xixe siècle, le philosophe Friedrich Schlegel s'est référé à l'Allemagne sous le terme de Kulturnation, une nation à la même culture mais divisée politiquement comme en Grèce antique.

Tôt pendant les périodes médiévales antiques, les tribus germaniques n'ont eu aucune langue écrite. Ce que nous connaissons de leur histoire militaire provient de rapports écrits en latin et de l'archéologie. Ceci laisse des zones d'ombres importantes. Les guerres germaniques contre les Romains sont assez bien documentées mais avec le point de vue romain et donc subjectif. Les guerres germaniques contre les Celtes demeurent cependant mystérieuses parce qu'aucun côté n'a gardé d'écrits des évènements.

Lecture

La guerre entre la France et l’Allemagne
Ernest Renan

Revue des Deux Mondes T.89, 1870

En commençant à écrire ces pages, j’ignore quel sera l’état du monde au moment où elles seront terminées. Il faudrait un esprit bien frivole pour chercher à démêler l’avenir quand le présent n’a pas une heure assurée. Il est permis cependant à ceux qu’une conception philosophique de la vie a élevés au-dessus, non certes du patriotisme, mais des erreurs qu’un patriotisme peu éclairé entraîne, d’essayer de découvrir quelque chose à travers l’épaisse fumée qui ne laisse voir à l’horizon que l’image de la mort.

J’ai toujours regardé la guerre entre la France et l’Allemagne comme le plus grand malheur qui pût arriver à la civilisation. Tous, nous acceptons hautement les devoirs de la patrie, ses justes susceptibilités, ses espérances ; tous, nous avons une pleine confiance dans les forces profondes du pays, dans cette élasticité qui déjà plus d’une fois a fait rebondir la France sous la pression du malheur ; mais supposons les espérances permises de beaucoup dépassées, la guerre commencée n’en aura pas moins été un immense malheur. Elle aura semé une haine violente entre les deux portions de la race européenne dont l’union importait le plus au progrès de l’esprit humain. La grande maîtresse de l’investigation savante, l’ingénieuse, vive et prompte initiatrice du monde à toute fine et délicate pensée, sont brouillées pour longtemps, à jamais peut-être ; chacune d’elles s’enfoncera dans ses défauts ; l’harmonie intellectuelle, morale, politique de l’humanité est rompue ; une aigre dissonance se mêlera au concert de la société européenne pendant des siècles. En effet, mettons de côté les États-Unis d’Amérique, dont l’avenir, brillant sans doute, est encore obscur, et qui en tout cas occupent un rang secondaire dans le travail original de l’esprit humain, la grandeur intellectuelle et morale de l’Europe repose sur une triple alliance dont la rupture est un deuil pour le progrès, l’alliance entre la France, l’Allemagne et l’Angleterre. Unies, ces trois grandes forces conduiraient le monde et le conduiraient bien, entraînant nécessairement après elles les autres élémens, considérables encore, dont se compose le réseau européen ; elles traceraient surtout d’une façon impérieuse sa voie à une autre force qu’il ne faut ni exagérer ni trop rabaisser, la Russie. La Russie n’est un danger que si le reste de l’Europe l’abandonne à la fausse idée d’une originalité qu’elle n’a peut-être pas, et lui permet de réunir en un faisceau les peuplades barbares du centre de l’Asie, peuplades tout à fait impuissantes par elles-mêmes, mais capables de discipline et fort susceptibles, si l’on n’y prend garde, de se grouper autour d’un Gengiskhan moscovite. Les États-Unis ne sont un danger que si la division de l’Europe leur permet de se laisser aller aux fumées d’une jeunesse présomptueuse et à de vieux ressentimens contre la mère-patrie. Avec l’union de la France, de l’Angleterre et de l’Allemagne, le vieux continent gardait son équilibre, maîtrisait puissamment le nouveau, tenait en tutelle ce vaste monde oriental auquel il serait malsain de laisser concevoir des espérances exagérées. — Ce n’était là qu’un rêve. Un jour a suffi pour renverser l’édifice où s’abritaient nos espérances, pour ouvrir le monde à tous les dangers, à toutes les convoitises, à toutes les brutalités.

Dans cette situation, dont nous ne sommes en rien responsables, le devoir de tout esprit philosophique est de faire taire son émotion et d’étudier, d’une pensée froide et claire, les causes du mal, pour tâcher d’entrevoir la manière dont il est possible de l’atténuer. La paix se fera entre la France et l’Allemagne. L’extermination n’a qu’un temps ; elle trouve sa fin, comme les maladies contagieuses, dans ses ravages mêmes, comme la flamme, dans la destruction de l’objet qui lui servait d’aliment. J’ai lu, je ne sais où, la parabole de deux frères qui, du temps de Caïn et d’Abel sans doute, en vinrent à sa haïr et résolurent de se battre jusqu’à ce qu’ils ne fussent plus frères. Quand, épuisés, ils tombèrent tous deux sur le sol, ils se trouvèrent encore frères, voisins, tributaires du même puits, riverains du même ruisseau.

Qui fera la paix entre la France et l’Allemagne ? Dans quelles conditions se fera cette paix ? On risquerait fort de se tromper, si l’on voulait parler de la paix provisoire ou plutôt de l’armistice qui se conclura dans quelques semaines ou quelques mois. Nous ne parlons ici que du règlement de compte qui interviendra un jour pour le bien du "monde entre les deux grandes nations de l’Europe centrale. Pour se former une idée à cet égard, il faut d’abord bien connaître de quelle façon l’Allemagne est arrivée à concevoir l’idée de sa propre nationalité.

I

La loi du développement historique de l’Allemagne ne ressemble en rien à celle de la France ; la destinée de l’Allemagne au contraire est à beaucoup d’égards semblable à celle de l’Italie. Fondatrice du vieil empire romain, dépositaire jalouse de ses traditions, l’Italie n’a jamais pu devenir une nation comme les autres. Succédant à l’empire romain, fondatrice du nouvel empire carlovingien, se prétendant dépositaire d’un pouvoir universel, d’un droit plus que national, l’Allemagne était arrivée jusqu’à ces dernières années sans être un peuple. L’empire romain et la papauté, qui en fut la suite, avaient perdu l’Italie. L’empire carlovingien faillit perdre l’Allemagne. L’empereur germanique ne fut pas plus capable de faire l’unité de la nation allemande que le pape de faire celle de l’Italie. On n’est maître chez soi que quand on n’a aucune prétention à régner hors de chez soi. Tout pays qui arrive à exercer une primauté politique, intellectuelles religieuse, sur les autres peuples, l’expie par la perte de son existence nationale durant des siècles.

Il n’en fut pas de même de la France. Dès le Xe siècle, la France se retire bien nettement de l’empire. Les deux joyaux du monde occidental, la couronne impériale et la tiare papale, elle les perd pour son bonheur. A partir de la mort de Charles le Gros, l’empire devient exclusivement l’apanage des Allemands ; aucun roi de France n’est plus empereur d’Occident. D’autre part, la papauté devient la propriété de l’Italie. La Francia, telle que l’avait faite le traité de Verdun, est privilégiée justement à cause de ce qui lui manque : elle n’a ni l’empire, ni la papauté, les deux choses universelles qui troublent perpétuellement le pays qui les possède, dans l’œuvre de sa concrétion intime. Dès le Xe siècle, la Francia est toute nationale, et en effet dans la seconde moitié de ce siècle elle substitue au Carlovingien, lourd Allemand qui la défend mal, une famille encore germanique sans doute, mais bien réellement mariée avec le sol, la famille des ducs de France, qui a un domaine propre, et non pas seulement, comme les Carlovingiens, un titre abstrait. Dès lors commence autour de Paris cette admirable marche du développement national, qui aboutit à Louis XIV, à la révolution, et dont le XIXe siècle pourra voir, s’il n’y prend garde, la contre-partie, par suite de la triste loi qui condamne les choses humaines à entrer dans la voie de la décadence et de la destruction dès qu’elles sont achevées.

L’idée de former une nationalité compacte ; n’avait jamais été, jusqu’à la révolution française, l’idée de l’Allemagne. Cette grande race allemande porte bien plus loin que la France le goût des indépendances provinciales ; la chance de guerres que nous appellerions civiles entre des parties de la même famille nationale ne l’effraie pas. Elle ne veut pas de l’unité ; pour elle-même, elle la veut uniquement par crainte de l’étranger ; elle tient par-dessus tout à la liberté de ses divisions intérieures. Ce fut là ce qui lui permit de faire la plus belle chose des temps modernes, la réforme luthérienne, chose, selon nous, supérieure à la philosophie et à la révolution, œuvres de la France, et qui me le cède qu’à la renaissance, œuvre de l’Italie ; mais on a toujours les défauts de ses qualités. Depuis la chute des Hohenstaufen, la politique générale de l’Allemagne fut indécise, faible., empreinte d’une sorte de gaucherie ; à la suite de la guerre de trente ans, la conscience d’une patrie allemande existe à peine. La royauté française abusa de ce pitoyable état politique d’une grande race. Elle fit ce qu’elle n’avait jamais fait, elle sortit de son programme, qui était de ne s’assimiler que des pays de langue française ; elle s’empara de l’Alsace. Le temps a légitimé cette conquête, puisque l’Alsace a pris ensuite une part si brillante aux grandes œuvres communes de la France.

La révolution française fut, à vrai dire, le fait générateur de l’idée de l’unité allemande. La révolution répondait en un sens au vœu des meilleurs esprits de l’Allemagne ; mais ils s’en dégoûtèrent vite. L’Allemagne resta légitimiste et féodale ; sa conduite ne fut qu’une série d’hésitations, de malentendus, de fautes. La conduite de la France fut d’une suprême inconséquence. Elle qui élevait dans le monde le drapeau du droit national viola, dans l’ivresse de ses victoires, toutes les nationalités. L’Allemagne fut foulée aux pieds des chevaux ; le génie allemand, qui se développait alors d’une façon si merveilleuse, fut méconnu ; sa valeur sérieuse ne fut pas comprise des esprits bornés qui formaient l’élite intellectuelle du temps de l’empire ; la conduite de Napoléon à l’égard des pays germaniques fut un tissu d’étourderies. Ce grandi capitaine, cet éminent organisateur, était d&nué des principes les plus élémentaires en fait de politique extérieure. Son idée d’une domination universelle de la France était folle, puisqu’il est bien établi que toute tentative d’hégémonie d’une nation européenne provoque, par une réaction nécessaire, une coalition de tous les autres états, coalition dont l’Angleterre, gardienne de l’équilibre, est toujours le centre de formation. Une nation ne prend d’ordinaire la pleine notion d’elle-même que sous la pression de l’étranger. La France existait avant Jeanne d’Arc et Charles VII ; cependant c’est sous le poids de la domination anglaise que le mot de France prend un accent particulier. Un moi, pour prendre le langage de la philosophie, se crée toujours en opposition avec un autre moi. La France fit de la sorte l’Allemagne comme nation. La plaie avait été trop visible. Une nation dans la pleine floraison de son génie et au plus haut point de sa force morale avait été livrée sans défense à un adversaire moins intelligent et moins moral par les misérables divisions de ses petits princes, et faute d’un drapeau central. L’Autriche, ensemble à peine allemand, introduisant dans le corps germanique une foule d’élémens non germaniques, trahissait sans cesse la cause allemande et en sacrifiait les intérêts à ses combinaisons dynastiques. Un point de renaissance parut alors, ce fut la Prusse de Frédéric. Formation récente dans le corps germanique, la Prusse en recelait toute la force effective. Par le fond de sa population, elle était plus slave que germanique ; mais ce n’était point là un inconvénient, tout au contraire. Ce sont presque toujours ainsi des pays mixtes et limitrophes qui font l’unité politique d’une race : qu’on se rappelle le rôle de la Macédoine en Grèce, du Piémont en Italie. La réaction de la Prusse contre l’oppression de l’empire français fut très belle. On sait comment le génie de Stein tira de l’abaissement même la condition de la force, et comment l’organisation de l’armée prussienne, point de départ de l’Allemagne nouvelle, fut la conséquence directe de la bataille d’Iéna. Avec sa présomption habituelle et son inintelligence de la race germanique, Napoléon ne vit rien de tout cela. La bataille de Leipzig fut le signal d’une résurrection. De ce jour-là, il fut clair qu’une puissance nouvelle de premier ordre faisait son entrée dans le monde. Au fond, la révolution et l’empire n’avaient rien compris à l’Allemagne, comme l’Allemagne n’avait rien compris à la France. Les grands esprits germaniques avaient pu saluer avec enthousiasme l’œuvre de la révolution, parce que les principes de ce mouvement à l’origine étaient les leurs, ou plutôt ceux du XVIIIe siècle tout entier ; mais cette basse démocratie terroriste, se transformant en despotisme militaire et en instrument d’asservissement pour tous les peuples, les remplit d’horreur. Par réaction, l’Allemagne éclairée se montra en quelque sorte affamée d’ancien régime. La révolution française trouvait l’obstacle qui devait l’arrêter dans la féodalité organisée de la Prusse, de là Poméranie, du Holstein, c’est-à-dire dans ce fonds de populations antidémocratiques au premier chef des bords de la Baltique, populations fidèles à la légitimité, acceptant d’être menées, bâtonnées, servant bien quand elles sont bien commandées, ayant à leur tête une petite noblesse de village forte de toute la force que donnent les préjugés et l’esprit étroit. La vraie résistance continentale à la révolution et à l’empire vint de cette Vendée du nord ; c’est là que le gentilhomme campagnard, chez nous couvert de ridicule par la haute noblesse, la cour, la bourgeoisie, le peuple même, prit sa revanche sur la démocratie française, et prépara sourdement, sans bruit, sans plébiscites, sans journaux, l’étonnante apparition qui depuis quelques années vient de se dérouler devant nous.

La nécessité qui sous la restauration obligea la France à renoncer à toute ambition extérieure, la sage politique qui sous Louis-Philippe rassura l’Europe, éloignèrent quelque temps le danger que recelait pour la France sortie de la révolution cette anti-France de la Baltique, qui est la négation totale de nos principes les plus arrêtés. La France de ce temps songea peu à l’Allemagne. L’activité était tournée vers l’intérieur, et non vers les agrandissemens du dehors. On avait mille fois raison. La France est assez grande ; sa mission ne consiste pas à s’adjoindre des pays étrangers, elle consiste à offrir chez elle un de ces brillans développemens dont elle est si capable, à montrer la réalisation prospère du système démocratique qu’elle a proclamé, et dont la possibilité n’a pas été jusqu’ici bien prouvée. Qu’un pays de 17 ou 18 millions d’habitans, comme était autrefois la Prusse, joue le tout pour le tout, et sorte, même au prix des plus grands hasards, d’une situation qui le laissait flotter entre les grands et les petits états, cela est naturel ; mais un pays de 30 ou 40 millions d’habitans a tout ce qu’il faut pour être une grande nation. Que les frontières de la France aient été assez mal faites en 1815, cela est possible ; mais, si l’on excepte quelques mauvais contours du côté de la Sarre et du Palatinat, qui furent tracés, à ce qu’il semble, sous le coup de chétives préoccupations militaires, le reste me paraît bien. Les pays flamands sont plus germaniques que français ; les pays wallons ont été empêchés de s’agglutiner au conglomérat français par des aventures historiques qui n’ont rien de fortuit ; cela tint au profond esprit municipal qui rendit la royauté française insupportable à ces pays. Il en faut dire autant de Genève et de la Suisse romande ; on peut ajouter que grande est l’utilité de ces petits pays français, séparés politiquement de la France ; ils servent d’asile aux émigrés de nos dissensions intestines, et en temps de despotisme ils servent de refuge à une pensée libre. La Prusse rhénane et le Palatinat sont des pays autrefois celtiques, mais profondément germanisés depuis deux mille ans. Si l’on excepte quelques vallées séparées de la France en 1815 par des préoccupations militaires, la France n’a donc pas un pouce de terre à désirer. L’Angleterre et l’Ecosse n’ont en surface que les deux cinquièmes de la France, et pourtant l’Angleterre est-elle obligée de songer à des conquêtes territoriales pour être grande ?

Le sort de l’année 1858 fut, en cette question comme eu toutes les autres, de soulever des problèmes qu’elle ne put résoudre, et qui reçurent au bout d’un ou deux ans des solutions diamétralement opposées à celles que voulurent les partis alors dominans. La question de l’unité allemande fut posée avec éclat- ; selon la mode du temps, on crut tout arranger par une assemblée constituante. Ces efforts aboutirent à un éclatant échec. Pendant dix ans, les problèmes sommeillèrent, le patriotisme allemand sembla porter le deuil ; mais déjà un homme disait à ceux qui voulaient l’écouter : « Ces problèmes ne se résolvent pas comme vous croyez, par la libre adhésion des peuples ; ils se résolvent par le fer et le feu. »

L’empereur Napoléon III rompît la glace par la guerre d’Italie, ou plutôt par la conclusion de cette guerre, qui fut l’annexion à la France de la Savoie et de Nice. La première de ces deux annexions était assez naturelle ; de tous les pays de langue française non réunis à la France, la Savoie était le seul qui pût sans inconvénient nous être dévolu ; depuis que le duc de Savoie était devenu roi d’Italie, une telle dévolution était presque dans la force des choses. Et cependant cette annexion eut bien plus d’inconvéniens que d’avantages. Elle interdit à la France ce qui fait sa vraie force, le droit d’alléguer une politique désintéressée et uniquement inspirée par l’amour des principes ; elle donna une idée exagérée des plans d’agrandissement de l’empereur Napoléon III, mécontenta l’Angleterre, éveilla les soupçons de l’Europe, provoqua les hardies initiatives de M. de Bismarck.

Il est clair que, s’il y eut jamais un mouvement légitime en histoire, c’est celui qui, depuis soixante ans, porte l’Allemagne à se former en une seule nationalité. Si quelqu’un en tout cas a le droit de s’en plaindre, ce n’est pas la France, puisque l’Allemagne n’a obéi à cette tendance qu’à notre exemple, et pour résister à l’oppression que la France fit peser sur elle au XVIIe siècle et sous l’empire. La France, ayant renoncé au principe de la légitimité, qui ne voyait dans telle ou telle agglomération de provinces en royaume ou en empire que la conséquence des mariages, des héritages, des conquêtes d’une dynastie, ne peut connaître qu’un seul principe de délimitation en géographie politique, je veux dire le principe des nationalités, impliquant la libre volonté des peuples de vivre ensemble, prouvée par des faits sérieux et efficaces. Pourquoi refuser à l’Allemagne le droit de faire chez elle ce que nous avons fait chez nous, ce que nous avons aidé l’Italie à faire ? N’est-il pas évident qu’une race dure, chaste, forte et grave comme la race germanique, une race placée au premier rang par les dons et le travail de l’esprit, une race peu portée vers le plaisir, tout entière livrée à ses rêves et aux jouissances de son imagination, voudrait jouer dans l’ordre des faits politiques un rôle proportionné à son importance intellectuelle ? Le titre d’une nationalité, ce sont des hommes de génie, « gloires nationales, » qui donnent aux sentimens de tel ou tel peuple une forme originale, et fournissent la grande matière de l’esprit national, quelque chose à aimer, à admirer, à vanter en commun. Dante, Pétrarque, les grands artistes de la renaissance ont été les vrais fondateurs de l’unité italienne. Goethe, Schiller, Kant, Herder, ont créé la patrie allemande. Vouloir s’opposer à une éclosion annoncée par tant de signes eût été aussi absurde que de vouloir s’opposer à la marée montante. Vouloir lui donner des conseils, lui tracer la manière dont nous eussions désiré qu’elle s’accomplît, était puéril. Ce mouvement s’accomplissait par défiance de nous ; lui indiquer une règle, c’était fournir à une conscience nationale, soupçonneuse et susceptible, un critérium sûr, et l’inviter clairement à faire le contre-pied de ce que nous lui demandions. Certes je suis le premier à reconnaître qu’à ce besoin d’unité de la nation allemande il se mêla d’étranges excès. Le patriote allemand, comme le patriote italien, ne se détache pas facilement du vieux rôle universel de sa patrie. Certains Italiens rêvent encore le primato ; un très grand nombre d’Allemands rattachent leurs aspirations aux souvenirs du saint-empire, exerçant sur tout le monde européen une sorte de suzeraineté. Or la première condition d’un esprit national est de renoncer à toute prétention de rôle universel, le rôle universel étant destructeur de la nationalité. Plus d’une fois le patriotisme allemand s’est montré de la sorte injuste et partial. Ce théoricien de l’unité allemande qui soutient que l’Allemagne doit reprendre partout les débris de son vieil empire refuse d’écouter aucune raison quand on lui parle d’abandonner un pays aussi purement slave que le grand-duché de Posen [1]. Le vrai, c’est que le principe des nationalités doit être entendu d’une façon large, sans subtilités. L’histoire a tracé les frontières des nations d’une manière qui n’est pas toujours la plus naturelle ; chaque nation a du trop, du trop peu ; il faut se tenir à ce que l’histoire a fait et au vœu des provinces, pour éviter d’impossibles analyses, d’inextricables difficultés.

Si la pensée de l’unité allemande était légitime, il était légitime aussi que cette unité se fît par la Prusse. Les tentatives parlementaires de Francfort ayant échoué, il ne restait que l’hégémonie de l’Autriche ou de la Prusse. L’Autriche renferme trop de Slaves, elle est trop antipathique à l’Allemagne protestante, elle a trop manqué durant des siècles à ses devoirs de puissance dirigeante en Allemagne, pour qu’elle pût être de nouveau appelée à jouer un rôle de ce genre. Si jamais au contraire il y eut une vocation historique bien marquée, ce fut celle de la Prusse depuis Frédéric le Grand. Il ne pouvait échapper à un esprit sagace que la Prusse était le centre d’un tourbillon ethnique nouveau, qu’elle jouait pour la nationalité allemande du nord le rôle du cœur dans l’embryon, sauf à être plus tard absorbée par l’Allemagne qu’elle aurait faite, comme nous voyons le Piémont absorbé par l’Italie. Un homme se trouva pour s’emparer de toutes ces tendances latentes, pour les représenter et leur donner avec une énergie sans égale une puissante réalisation.

M. de Bismarck voulut deux choses que le philosophe le plus sévère pourrait déclarer légitimes, si dans l’application le peu scrupuleux homme d’état n’avait montré que pour lui la force est synonyme de légitimité : d’abord chasser de la confédération germanique l’Autriche, corps plus qu’à demi étranger qui l’empêchait d’exister ; en second lieu grouper autour de la Prusse les membres de la patrie allemande que les hasards de l’histoire avaient dispersés. M. de Bismarck vit-il au-delà ? Son point de vue nécessairement borné d’homme pratique lui permit-il de soupçonner qu’un jour la Prusse serait absorbée par l’Allemagne et disparaîtrait en quelque sorte dans sa victoire, comme Rome finit d’exister en tant que ville le jour où elle eut achevé son œuvre d’unification ? Je l’ignore, car M. de Bismarck ne s’est pas jusqu’ici offert à l’analyse ; il ne s’y offrira peut-être jamais. Une des questions qu’un esprit curieux se pose le plus souvent, en réfléchissant sur l’histoire contemporaine, est de savoir si M. de Bismarck est philosophe, s’il voit la vanité de ce qu’il fait, tout en y travaillant avec ardeur, ou bien si c’est un croyant en politique, s’il est dupe de son œuvre, comme tous les esprits absolus, et n’en voit pas la caducité. J’incline vers la première hypothèse, car il me parait difficile qu’un esprit si complet ne soit pas critique, et ne mesure pas dans son action la plus ardente les limites et le côté faible de ses desseins. Quoiqu’il en soit, s’il voit dans l’avenir les impossibilités du parti qui consisterait à faire de l’Allemagne une Prusse agrandie, il se garde de le dire, car le fanatisme étroit du parti des hobereaux prussiens ne supporterait pas un moment la pensée que le but de ce qui se fait par la Prusse n’est pas de prussianiser toute l’Allemagne, plus tard le monde entier, au nom d’une sorte de mysticisme politique dont on semble vouloir se réserver le secret.

Les plans de M. de Bismarck furent élaborés dans la confidence et avec la pleine adhésion de l’empereur Napoléon III et du petit nombre de personnes qui partageaient le secret de ses desseins. Il est injuste de faire de cela un reproche à l’empereur Napoléon. C’est la France qui a élevé dans le monde le drapeau des nationalités ; toute nationalité qui naît et grandit devrait naître et grandir avec les encouragemens de la France, et devenir pour elle une amie. La nationalité allemande étant une nécessité historique, la sagesse voulait qu’on ne se mît pas à la traverse. La bonne politique n’est pas de s’opposer à ce qui est inévitable ; la bonne politique est d’y servir et de s’en servir. Une grande Allemagne libérale, formée en pleine amitié avec la France, devenait une pièce capitale en Europe, et créait avec la France et l’Angleterre une invincible trinité, entraînant le monde, surtout la Russie, dans les voies du progrès par la raison. Il était donc souverainement désirable que l’unité allemande, venant à se réaliser, ne se fit pas malgré la France, bien au contraire se fît avec son assentiment. La France n’était pas obligée d’y contribuer, mais elle était obligée de ne pas s’y opposer ; il était même naturel de songer au bon vouloir de la jeune nation future, de se ménager de sa part quelque chose de ce sentiment profond que les États-Unis d’Amérique garderont encore longtemps à la France en souvenir de Lafayette. Était-il opportun de tirer profit des circonstances pour notre agrandissement territorial ? Non en principe, puisque de tels agrandissemens sont à peu près inutiles. En quoi la France est-elle plus grande depuis l’adjonction de Nice et de la Savoie ? Cependant l’opinion publique superficielle attachant beaucoup de prix à ces agrandissemens, on pouvait, à l’époque des tractations amicales, stipuler quelques cessions, pourvu qu’il fût bien entendu que ces agrandissemens n’étaient pas le but de la négociation, que l’unique but de celle-ci était l’amitié de la France et de l’Allemagne. Pour répondre aux taquineries des hommes d’état de l’opposition et satisfaire à certaines exigences des militaires qui ont sans doute leur fondement, on pouvait, par exemple, stipuler avant la guerre la cession du Luxembourg et la rectification de la Sarre, auxquelles la Prusse eût probablement consenti alors. Je le répète, j’estime qu’il eût mieux valu ne rien demander : le Luxembourg ne nous eût pas apporté plus de force que la Savoie ou Nice. Quant aux contours stratégiques des frontières, combien une bonne politique eût été un meilleur rempart ! L’effet d’une bonne politique eût été que personne ne nous eût ; attaqués, ou que, si quelqu’un avait pris contre nous l’offensive, nous eussions été défendus par la sympathie de toute l’Europe. — Quoi qu’il en soit, on ne prit aucun parti : une indécision déplorable paralysa la plume de l’empereur Napoléon III, et Sadowa arriva sans que rien eût été convenu pour le lendemain. Cette bataille, qui, si l’on avait suivi une politique consistante, aurait pu être une victoire pour la France, devint ainsi une défaite, et huit jours après le gouvernement français prenait le deuil de l’événement auquel il avait plus que personne contribué.

A ce moment d’ailleurs entrèrent en scène deux élémens qui n’avaient eu aucune part aux conversations de Biarritz, l’opinion française et l’opinion prussienne exaltée. M. de Bismarck n’est pas la Prusse ; en dehors de lui existe un parti fanatique, absolu, tout d’une pièce, avec lequel il doit compter. M. de Bismarck par sa naissance appartient à ce parti ; mais il n’en a pas les préjugés. Pour se rendre maître de l’esprit du roi, faire taire ses scrupules et dominer les conseils étroits qui l’entourent, M. de Bismarck est obligé à des sacrifices. Après la victoire de Sadowa, le parti fanatique se trouva plus puissant que jamais ; toute transaction devint impossible. Ce qui arrivait à l’empereur Napoléon III arrivera, je le crains, à plusieurs de ceux qui auront des relations avec la Prusse. Cet esprit intraitable, cette roideur de caractère, cette fierté exagérée, seront la source de beaucoup de difficultés. — En France, l’empereur Napoléon III fut également débordé par l’opinion. L’opposition fut cette fois, ce qu’elle est trop souvent, superficielle et déclamatoire. Il était facile de montrer que la conduite du gouvernement avait été pleine d’imprévoyance et de tergiversations. Il est clair qu’à l’époque des ouvertures de M. de Bismarck il eût fallu ou refuser de l’écouter ou avoir un plan de conduite qu’on pût appuyer d’une bonne armée sur le Rhin ; mais ce n’était pas là une raison pour soutenir que la France avait été vaincue à Sadowa, ni surtout pour établir en doctrine que la frontière de la France devait être garnie de petits états faibles, ennemis les uns des autres. Pouvait-on inventer un moyen plus efficace pour leur persuader d’être unis et forts ?

Le règlement de la question du Luxembourg mit cette situation funeste dans tout son jour. Rien n’avait été convenu avant Sadowa entre la France et la Prusse : la Prusse n’éluda donc aucun engagement en refusant toute concession ; mais, si la modération avait été dans le caractère de la cour de Berlin, comment ne lui eût-elle pas conseillé de tenir compte de l’émotion de la France, de ne pas pousser son droit et ses avantages à l’extrême ? Le Luxembourg est un pays insignifiant, tout à fait hybride, ni allemand ni français, ou, si l’on veut, l’un et l’autre. Son annexion à la France n’avait rien qui pût mécontenter l’Allemand le plus correct dans son patriotisme. La roideur systématique de la Prusse prouva qu’elle n’entendait garder aucun souvenir reconnaissant des tractations qui avaient précédé Sadowa, et que la France, malgré l’appui réel qu’elle lui avait prêté, était toujours pour elle l’éternelle ennemie. Du côté de la France, on avait amené ce résultat par une série de fautes ; on avait été si malavisé qu’on n’avait même pas le droit de se plaindre. On avait voulu jouer au fin, on avait trouvé plus fin que soi. On avait fait comme celui qui, ayant dans son jeu des cartes excellentes, n’a pas pu se décider à les jeter sur table, les réservant toujours pour des coups qui ne viennent jamais.

 

Est-ce à dire, comme le pensent beaucoup de personnes, que depuis 1866 la guerre entre la France et la Prusse fût inévitable ? Non certes. Quand on peut attendre, peu de choses sont inévitables ; or on pouvait gagner du temps. La mort du roi de Prusse, ce qu’on sait du caractère sage et modéré du prince et de la princesse de Prusse, pouvaient déplacer bien des choses. Le parti militaire féodal prussien, qui est l’une des grandes causes de danger pour la paix de l’Europe, semble destiné à céder avec le temps beaucoup de son ascendant à la bourgeoisie berlinoise, à l’esprit allemand, si large, si libre, et qui deviendra profondément libéral dès qu’il sera délivré de l’étreinte du casernement prussien. Je sais que les symptômes de ceci ne se montrent guère encore, que l’Allemagne, toujours un peu timide dans l’action, a été conquise par la Prusse, sans qu’aucun indice ait montré la Prusse disposée à se perdre dans l’Allemagne ; mais le temps n’est pas venu pour une telle évolution. Acceptée comme moyen de lutte contre la France, l’hégémonie prussienne ne faiblira que quand une pareille lutte n’aura plus raison d’être. La force avec laquelle est lancé le mouvement allemand donnera lieu à des développemens très rapides. Il n’y a plus aucune analogie en histoire, si l’Allemagne conquise ne conquiert la Prusse à son tour et ne l’absorbe. Il est inadmissible que la race allemande, si peu révolutionnaire qu’elle soit, ne triomphe pas du noyau prussien, quelque résistant qu’il puisse être. Le principe prussien, d’après lequel la base d’une nation est une armée, et la base de l’armée une petite noblesse, ne saurait être appliqué à l’Allemagne. L’Allemagne, Berlin même, a une bourgeoisie. La base de la vraie nation allemande sera, comme celle de toutes les nations modernes, une bourgeoisie riche. Le principe prussien a fait quelque chose de très fort, mais qui ne saurait durer au-delà du jour où la Prusse aura terminé son œuvre germanique. Sparte eût cessé d’être Sparte, si elle eût fait l’imité de la Grèce. La constitution et les mœurs romaines disparurent dès que Rome fut maîtresse du monde ; à partir de ce jour-là, Rome fut gouvernée par le monde, et ce ne fut que justice.

Chaque année eût ainsi apporté à l’état de choses sorti de Sadowa les plus profondes transformations. Une heure d’aberration a troublé toutes les espérances des bons esprits. La présomption et l’ignorance des uns, l’étourderie et la vanité des autres, l’absence de pondération sérieuse dans le gouvernement, les accès bizarres d’une volonté intermittente comme les réveils d’un Épiménide, ont amené sur l’espèce humaine les plus grands malheurs qu’elle eût connus depuis cinquante-cinq ans. Un incident qu’une habile diplomatie eût aplani en quelques heures a suffi pour déchaîner l’enfer… Retenons nos malédictions ; il y a des momens où l’horrible réalité est la plus cruelle des imprécations.

 

II

Qui a fait la guerre ? Nous l’avons dit, ce me semble. — Il faut se garder, dans ces sortes de questions, de ne voir que les causes immédiates et prochaines. Si l’on se bornait aux considérations restreintes d’un observateur inattentif, la France aurait tous les torts. Si l’on se place à un point de vue plus élevé, la responsabilité de l’horrible malheur qui a fondu sur l’humanité en cette funeste année doit être partagée. La Prusse a facilement dans ses manières d’agir quelque chose de dur, d’intéressé, de peu généreux. Sentant sa force, elle n’a fait aucune concession. Du moment que M. de Bismarck voulut exécuter ses grandes entreprises de concert avec la France, il devait accepter franchement les conséquences de la politique qu’il avait choisie. M. de Bismarck n’était pas obligé de mettre l’empereur Napoléon III dans ses confidences ; mais, l’ayant fait, il était obligé d’avoir des égards pour l’empereur et les hommes d’état français, ainsi que pour une fraction de l’opinion qu’il fallait ménager. Le grand mal de la Prusse, c’est l’orgueil. Foyer puissant d’ancien régime, ses gentilshommes sont blessés de voir des roturiers, je ne dis pas plus riches qu’eux, mais exerçant comme eux la profession qui ailleurs est le privilège de la noblesse. La jalousie chez eux double l’orgueil. « Nous sommes une jeunesse pauvre, disent-ils, des cadets qui veulent se faire leur place dans le monde. » Une des causes qui ont produit M. de Bismarck a été la vanité blessée du diplomate abreuvé d’avanies par ses confrères autrichiens traitant la Prusse en parvenue. Le sentiment qui a créé la Prusse a été quelque chose d’analogue : l’homme sérieux, pauvre, intelligent, sans charme, supporte avec peine les succès de société d’un rival qui, tout en lui étant fort inférieur peur les qualités solides, fait figure dans le monde, règle la mode et réussit par des dédains aristocratiques à empêcher les autres de se faire accepter.

La France de son côté portera au tribunal de l’histoire une grave responsabilité. Les journaux ont été superficiels, le parti militaire a été présomptueux et entêté, l’opposition, uniquement attentive à la recherche d’une fausse popularité, parlait sans cesse de la honte de Sadowa et de la nécessité d’une revanche ; mais le grand mal a été l’excès du pouvoir personnel. La conversion à la monarchie parlementaire affectée depuis un an était si peu sérieuse qu’un ministère tout entier, la chambre, le sénat, ont cédé presque sans résistance à une pensée personnelle du souverain que rien la veille ne semblait justifier.

Et maintenant qui fera la paix ?… La pire conséquence de la guerre, c’est de rendre impuissans ceux qui ne l’ont pas voulue, et d’ouvrir un cercle fatal où le bon sens est qualifié de lâcheté, parfois de trahison. Nous parlerons avec franchise. Une seule force au monde sera capable de réparer le mal que l’orgueil féodal, le patriotisme exagéré, l’excès du pouvoir personnel, le peu de développement du gouvernement parlementaire sur le continent, ont fait en cette circonstance à la civilisation.

Cette force, c’est l’Europe. L’Europe a un intérêt majeur à ce qu’aucune des deux nations ne soit ni trop victorieuse ni trop vaincue. La disparition de la France du nombre des grandes puissances serait la fin de l’équilibre européen. J’ose dire que l’Angleterre en particulier sentirait, le jour où un tel événement viendrait à se produire, les conditions de son existence toutes changées. La France est une des conditions de la prospérité de l’Angleterre. L’Angleterre, selon la grande loi qui veut que la race primitive d’un pays prenne à la longue le dessus sur toutes les invasions, devient chaque jour plus celtique et moins germanique ; dans la grande lutte des races, elle est avec nous, l’alliance de la France et de l’Angleterre est fondée pour des siècles. Que l’Angleterre porte sa pensée du côté des États-Unis, de Constantinople, de l’Inde ; elle verra qu’elle a besoin de la France et d’une France forte.

Il ne faut pas s’y tromper en effet ; une France faible et humiliée ne saurait exister. Que la France perde l’Alsace et la Lorraine, et la France n’est plus. L’édifice est si compacte que l’enlèvement d’une ou deux grosses pierres le ferait crouler. L’histoire naturelle nous apprend que l’animal dont l’organisation est très centralisée ne souffre pas l’amputation d’un membre important ; on voit souvent un homme à qui l’on coupe une jambe mourir de phthisie ; de même la France atteinte dans ses parties principales verrait sa vie générale s’éteindre- et ses organes du centre insuffisans pour renvoyer la vie jusqu’aux extrémités.

Qu’on ne rêve donc pas de concilier deux choses contradictoires, conserver la France et l’amoindrir. Il y a des ennemis absolus de la France qui croient que le but suprême de la politique contemporaine doit être d’étouffer une puissance qui, selon eux, représente le mal. Que ces fanatiques conseillent d’en finir avec l’ennemi qu’ils ont momentanément vaincu, rien de plus simple ; mais que ceux qui croient que le monde serait mutilé si la France disparaissait y prennent garde. Une France diminuée perdrait successivement toutes ses parties ; l’ensemble se disloquerait, le midi se séparerait ; l’œuvre séculaire des rois de France serait anéantie, et, je vous le jure, le jour où cela arriverait, personne n’aurait lieu de s’en réjouir. Plus tard, quand on voudrait former la grande coalition que provoque toute ambition démesurée, on regretterait en Europe de ne pas avoir été plus prévoyant. De grandes races sont en présence ; toutes ont fait de grandes choses, toutes ont une grande tâche à remplir en commun ; il ne faut pas que l’une d’elles soit mise en un état qui équivaille à sa destruction. Le monde sans la France serait aussi mutilé que le monde sans l’Allemagne ; ces grands organes de l’humanité ont chacun leur office : il importe de les maintenir pour l’accomplissement de leur mission diverse. Sans attribuer à l’esprit français le premier rôle dans l’histoire de l’esprit humain, on doit reconnaître qu’il y joue un rôle essentiel : le concert serait troublé, si cette note y manquait. Or, si vous voulez que l’oiseau chante, ne touchez pas à son bocage. La France humiliée, vous n’aurez plus d’esprit français.

Une intervention de l’Europe assurant à l’Allemagne l’entière liberté de ses mouvemens intérieurs, maintenant les limites fixées en 1814 et défendant à la France d’en rêver d’autres, laissant la France vaincue, mais fière dans son intégrité, la livrant au souvenir de ses fautes et la laissant se dégager en toute liberté et comme elle l’entendrait de l’étrange situation intérieure qu’elle s’est faite, telle est la solution que doivent, selon nous, désirer les amis de l’humanité et de la civilisation. Non-seulement cette solution mettrait fin à l’horrible déchirement qui trouble en ce moment la famille européenne, elle renfermerait de plus le germe d’un pouvoir destiné à exercer sur l’avenir l’action la plus bienfaisante.

Comment en effet un effroyable événement comme celui qui laissera autour de l’année 1870 un souvenir de terreur a-t-il été possible ? Parce que les diverses nations européennes sont trop indépendantes les urnes des autres et n’ont personne au-dessus d’elles, parce qu’il n’y a ni congrès, ni diète, ni tribunal amphictyonique quelconque supérieur aux souverainetés nationales. Un tel établissement existe à l’état virtuel, puisque l’Europe, surtout depuis 1814, a fréquemment agi en nom collectif, appuyant ses résolutions de la menace d’une coalition ; mais ce pouvoir central n’a pas été assez fort pour empêcher des guerres terribles. Il faut qu’il le devienne. Le rêve des utopistes de la paix, un tribunal sans armée pour appuyer ses décisions, est une chimère ; personne ne lui obéira. D’un autre côté, l’opinion selon laquelle la paix ne serait assurée que le jour où une nation aurait sur les autres une supériorité incontestée est l’inverse de la vérité ; toute nation exerçant l’hégémonie prépare par cela seul sa ruine en amenant la coalition de tous contre elle. La paix ne peut être établie et maintenue que par l’intérêt commun de l’Europe, ou, si l’on aime mieux, par la ligue des neutres passant à une attitude comminatoire. La justice entre deux parties contendantes n’a aucune chance de triompher ; mais entre dix parties contendantes la justice l’emporte, car il n’y a qu’elle qui offre une base commune d’entente, un terrain commun. La force capable de maintenir contre le plus puissant des états une décision jugée utile au salut de la famille européenne réside donc uniquement dans le pouvoir d’intervention, de médiation, de coalition des divers états. Espérons que ce pouvoir, prenant des formes de plus en plus concrètes et régulières, amènera dans l’avenir un vrai congrès, périodique, sinon permanent, et sera le cœur d’états unis d’Europe liés entre eux par un pacte fédéral.

De la sorte, on peut espérer que la crise épouvantable où est engagée l’humanité trouvera un moment d’arrêt. Le lendemain du jour où la faux de la mort aura été arrêtée, que devra-t-on faire ? Attaquer énergiquement la cause du mal. La cause du mal a été un déplorable régime politique qui a fait dépendre l’existence d’une nation des présomptueuses vantardises de militaires bornés, des dépits et de la vanité blessée de quelques diplomates. Opposons à cela le régime parlementaire, un vrai gouvernement des parties sérieuses et modérées du pays, non la chimère démocratique du règne de la volonté populaire avec tous ses caprices, mais le règne de la volonté nationale, résultat des bons instincts du peuple savamment interprétés par des pensées réfléchies : Le pays ne veut pas la guerre ; il veut son développement intérieur, soit sous forme de richesse, soit sous forme de libertés publiques. Donnons à l’étranger le spectacle de la prospérité, de la liberté, du calme, de l’égalité bien entendue. La France a des principes qui, bien que critiquables et dangereux à quelques égards, sont faits pour séduire le monde, quand la France donne la première l’exemple du respect de ces principes ; qu’elle présente chez elle le modèle d’un état vraiment libéral, où les droits de chacun sont garantis, d’un état bienveillant pour les autres états, renonçant définitivement à l’idée d’agrandissement, et tous, loin de l’attaquer, s’efforceront de l’imiter.

Il y a, je le sais, dans le monde des foyers de fanatisme où le tempérament règne encore ; il y a en certains pays une noblesse militaire, ennemie-née de ces conceptions raisonnables, et qui rêve l’extermination de ce qui ne lui ressemble pas. L’élément féodal de la Prusse en particulier est à cet âge où l’on a l’âcreté du sang barbare, sans retour en arrière ni désillusion. La France et jusqu’à un certain point l’Angleterre ont atteint leur but. La Prusse n’est pas encore arrivée à ce moment où l’on possède ce que l’on a voulu, où l’on considère froidement ce pour quoi l’on a troublé le monde, et où l’on s’aperçoit que ce n’est rien, que tout ici-bas n’est qu’un épisode d’un rêve éternel, une ride à la surface d’un infini qui nous produit et nous absorbe. Ces races neuves et violentes du nord sont bien plus naïves ; elles sont dupes de leurs désirs ; entraînées par le but qu’elles se proposent, elles ressemblent au jeune homme qui s’imagine que, l’objet de sa passion une fois obtenu, il sera pleinement heureux. A cela se joint un trait de caractère, un sentiment que les plaines sablonneuses du nord de l’Allemagne paraissent toujours avoir inspiré, le sentiment des Vandales chastes devant les mœurs et le luxe de l’empire romain, une sorte de fureur puritaine, la jalousie et la rage contre la vie facile de ceux qui jouissent. Cette humeur sombre et fanatique existe encore de nos jours. De tels « esprits mélancoliques, » comme on disait autrefois, se croient chargés de venger la vertu, de redresser les nations corrompues. Pour ces exaltés, l’idée de l’empire allemand n’est pas celle d’une nationalité limitée, libre chez elle, ne s’occupant pas du reste du monde ; ce qu’ils veulent, c’est une action universelle de la race germanique, renouvelant et dominant l’Europe. C’est là une frénésie bien chimérique, car supposons, pour plaire à ces esprits chagrins, la France anéantie, la Belgique, la Hollande, la Suisse écrasées, l’Angleterre passive et silencieuse ; que dire du grand spectre de l’avenir germanique, des Slaves, qui aspireront d’autant plus à se séparer du corps germanique que ce dernier s’individualisera davantage ? La conscience slave s’élève en proportion de la conscience germanique, et s’oppose à celle-ci comme un pôle contraire ; l’une crée l’autre. L’Allemand a droit comme tout le monde à une patrie ; pas plus que personne, il n’a droit à la domination. Il faut observer d’ailleurs que de telles visées fanatiques ne sont nullement le fait de l’Allemagne éclairée. La plus complète personnification de l’Allemagne, c’est Goethe. Quoi de moins prussien que Goethe ? Qu’on se figure ce grand homme à Berlin et le débordement de sarcasmes olympiens que lui eussent inspirés cette roideur sans grâce ni esprit, ce lourd mysticisme de guerriers pieux et de généraux craignant Dieu ! Une fois délivrées de la crainte de la France, ces populations fines de la Saxe, de la Souabe, se soustrairont à l’enrégimentation prussienne ; le midi en particulier reprendra sa vie gaie, sereine, harmonieuse et libre.

Le moyen pour que cela arrive, c’est que nous ne nous en mêlions pas. Le grand facteur de la Prusse, c’est la France, ou, pour mieux dire, l’appréhension d’une ingérence de la France dans les affaires allemandes. Moins la France s’occupera de l’Allemagne, plus l’unité allemande sera compromise, car l’Allemagne ne veut l’unité que par mesure de précaution. La France est en ce sens toute la force de la Prusse. La Prusse (j’entends la Prusse militaire et féodale) aura été une crise, non un état permanent ; ce qui durera réellement, c’est l’Allemagne. La Prusse aura été l’énergique moyen employé par l’Allemagne pour se délivrer de la menace de la France bonapartiste. La réunion des forces allemandes dans la main de la Prusse n’est qu’un fait amené par une nécessité passagère. Le danger disparu, l’union disparaîtra, et l’Allemagne reviendra bientôt à ses instincts naturels. Le lendemain de sa victoire, la Prusse se trouvera ainsi en face d’une Europe hostile et d’une Allemagne reprenant son goût pour les autonomies particulières. C’est ce qui me fait dire avec assurance : La Prusse passera, l’Allemagne restera. Or l’Allemagne livrés à son propre génie sera une nation libérale, pacifique, même démocratique dans le sens légitime ; je crois qu’elle fera faire aux problèmes sociaux des progrès remarquables, et que plusieurs idées qui chez nous ont revêtu le masque effrayant de la démocratie socialiste se produiront chez elle sous une forme bienfaisante et réalisable.

La plus grande faute que pourrait commettre l’école libérale au milieu des horreurs qui nous assiègent, ce serait de désespérer. L’avenir est à elle. Cette guerre, objet des malédictions futures, est arrivée parce qu’on s’est écarté des maximes libérales, maximes qui sont en même temps celles de la paix et de l’union des peuples. Le funeste désir d’une revanche, désir qui prolongerait indéfiniment l’extermination, sera écarté par un sage développement de la politique libérale. C’est une fausse idée que la France puisse imiter les institutions militaires prussiennes. L’état social de la France ne veut pas que tous les citoyens soient soldats, ni que ceux qui le sont le soient toujours. Pour maintenir une armée organisée à là prussienne, il faut une petite noblesse ; or nous n’avons pas de noblesse, et, si nous en avions une, le génie de la France ferait que nous en aurions plutôt une grande qu’une petite. La Prusse fonde sa force sur le développement de l’instruction primaire et sur l’identité de l’armée et de la nation ; étant, comme dirait Plutarque, d’un tempérament plus vertueux que la France, elle peut porter des institutions qui, très largement appliquées, donneraient peut-être chez nous des fruits tout différens, et seraient une source de révolutions. La Prusse touche en cela le bénéfice de la grande abnégation politique et sociale de ses populations. En obligeant ses rivaux à soigner l’instruction primaire et à imiter sa landwehr (innovations qui, dans des pays catholiques et révolutionnaires, seront probablement anarchiques), elle les force à un régime sain pour elle, malsain pour eux, comme le buveur qui fait boire à son partenaire. un vin qui l’enivrera, tandis que lui gardera sa raison.

En résumé, l’immense majorité de l’espèce humaine a horreur de la guerre. Les idées vraiment chrétiennes de douceur, de justice, de bonté, conquièrent de plus en plus le monde. L’esprit belliqueux ne vit plus que chez les soldats de profession, dans les classes nobles du nord de l’Allemagne. La démocratie ne comprend pas le point d’honneur militaire. Le progrès de la démocratie sera la fin du règne de ces hommes de fer, survivans d’un autre âge, que notre siècle a vus avec terreur sortir des entrailles du vieux monde germanique. Quelle que soit l’issue de la guerre actuelle, ce parti sera vaincu en Allemagne. La démocratie lui a compté les jours. J’ai des appréhensions contre certaines tendances de la démocratie, et je les ai dites ici, il y a un an, avec sincérité ; mais certes, si la démocratie se borne à débarrasser l’espèce humaine de ceux qui, pour la satisfaction de leurs vanités et de leurs rancunes, font égorger des millions d’hommes, elle aura mon plein assentiment et ma reconnaissante sympathie.

Le principe des nationalités indépendantes n’est pas de nature, comme plusieurs le pensent, à délivrer l’espèce humaine du fléau de la guerre ; au contraire j’ai toujours craint que le principe des nationalités ne fît dégénérer les luttes, des peuples en exterminations de race, et ne chassât du code du droit des gens ces tempéramens, ces civilités qu’admettaient les petites guerres politiques et dynastiques d’autrefois. On verra la fin de la guerre quand, au principe des nationalités, on joindra le principe qui en est le correctif, celui de la fédération européenne, supérieure à toutes les nationalités. Des naturalistes allemands qui ont la prétention d’appliquer leur science à la politique soutiennent, avec une froideur qui voudrait avoir l’air d’être profonde, que la loi de la destruction des races et de la lutte pour la vie se retrouve dans l’histoire, que la race la plus forte chasse nécessairement la plus faible, et que la race germanique, étant plus forte que les races latine et slave, est appelée à les vaincre et à se les subordonner. Laissons passer cette dernière prétention, quoiqu’elle pût donner lieu à bien des réserves. N’objectons pas non plus à ces matérialistes transcendans que le droit, la justice, la morale, choses qui n’ont pas de sens dans le règne animal, sont des lois de l’humanité ; des esprits si dégagés des vieilles idées nous répondraient probablement par un sourire. Bornons-nous à une observation : les espèces animales ne se liguent pas entre elles. On n’a jamais vu deux ou trois espèces en danger d’être détruites former une coalition contre leur ennemi commun ; les bêtes d’une même contrée n’ont entre elles ni alliances ni congrès. Le grand principe fédératif, gardien de la justice, est ainsi la base de l’humanité. Là est la garantie des droits de tous ; il n’y a pas de peuple européen qui ne doive s’incliner devant un pareil tribunal. Toutes les grandes hégémonies militaires, celle de l’Espagne au XVIe siècle, celle de la France sous Louis XIV, celle de la France sous Napoléon, ont abouti à un prompt épuisement. Que la Prusse y prenne garde, sa politique radicale peut l’engager dans une série de complications dont il ne lui soit plus loisible de se dégager ; un œil pénétrant verrait peut-être dès à présent le nœud déjà formé de la coalition future. Les sages amis de la Prusse lui disent tout bas, non comme menace, mais comme avertissement : Vœ victoribus !


ERNEST RENAN.


  1.  La possession de Posen par la Prusse ne saurait en aucune manière être assimilée à la possession de l’Alsace par la France. L’Alsace est francisée et ne proteste plus contre son annexion, tandis que Posen n’est pas germanisé et proteste. Le parallèle de l’Alsace est la Silésie, province slave de race et de langue, mais suffisamment germanisée, et dont personne ne conteste plus la légitime propriété à la Prusse.
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J
Excellent article, merci. Malheureusement trop de gens le liront dans intégralité pourtant emplie d'informations que l'on peut actualiser.
Les Allemands ont bel et bien gagné la guerre, et le projet de Hitler s'est mis lentement mais surement en place dans cette Europe.
Le danger est réel, quand on voit des tanks Allemands à la frontière Russe cela devrait faire réfléchir l'Europe entière, et tout le monde applaudit, incroyable!!!!
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