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POURQUOI FAUT-IL RÉHABILITER RASPOUTINE

Publié par medisma sur 29 Septembre 2017, 19:47pm

DOSSIER

POURQUOI FAUT-IL RÉHABILITER

RASPOUTINE

 Il demeure, pour ses contempteurs, le fossoyeur du régime tsariste. Délesté du sensationnel et de l’exagération, concernant notamment son rôle politique et sa sexualité, le moujik mystique se révèle aussi un homme proche du peuple, désintéressé, que l’engagement militaire révulsait.

PAR VLADIMIR FÉDOROVSKI

 

Faut-il réhabiliter Raspoutine, cent ans après son assassinat ? Ce qui est sûr, c’est que ce diable d’homme mérite mieux que la réputation de soudard concupiscent, vicelard et pria-pique que lui bâtissent avec une singulière unanimité la haute aristocratie russe et les bolcheviks. Si un procès posthume à peu près équilibré était instruit, il faudrait aujourd’hui mettre dans la balance l’indiscutable clairvoyance du starets sur une question décisive de l’histoire russe: la guerre. La Grande Guerre. Fallait-il oui ou non entrer en 1914 dans le conflit mondial alors même que le système politique russe était aussi mal assuré? Fallait-il courir le risque de l’anéantissement de cette immense armée mal préparée et battue par les Japonais en 1905? Seul contre tous ou presque à la cour, le moine conseiller Raspoutine se prononçait déjà en 1909 contre un engagement russe dans les Balkans. Du point de vue de la Russie et des convulsions qu’a générées la guerre, plus encore du point de vue de la famille impériale, qui l’avait embauché, force est de reconnaître que Raspoutine a plutôt eu le nez creux.

La guerre russo-japonaise (1904-1905)

 

 En faveur des réformateurs

 Certes, le conseiller occulte aura fait valser quelques ministres, mais il a dans l’ensemble soutenu les réformateurs de son temps. À commencer par le ministre le plus compétent de sa génération : Sergueï Witte. Enfin, reconnaissons que Raspoutine n’a tué personne tandis que lui-même fut sauvagement assassiné et que ses procureurs, bolcheviks en tête, ont provoqué la déportation et la disparition de dizaines de millions d’êtres humains.

Qui était Raspoutine? Un paysan religieux venu des confins orientaux de la Sibérie mais qui a déjà voyagé au Moyen-Orient et fait son entrée à la cour impériale de Saint-Pétersbourg à la demande de la grande-duchesse Militza un peu avant la naissance du tsarévitch (1904). Un heureux événement qui s’était fait attendre et qu’il avait prédit un an plus tôt, en 1903. Ce qui est indiscutable, c’est que Raspoutine s’impose très vite pour assister le tsar Nicolas II et sa femme, Alexandra, auprès de leur fils, Alexis, héritier pré- somptif de la couronne. Le tsarévitch souffre d’hémophilie. Or, seul Raspoutine parvient à faire cesser les saignements du petit garçon. Il lui arrive même de le soulager par téléphone. Les tenants du chamanisme sibérien lui prêtent aussi de véritables pouvoirs thaumaturges. Ils restent persuadés que ses dons de guérisseur doivent  être analysés à la lumière de la médecine traditionnelle orientalo-asiatique. Ce qui est sûr, c’est que son regard a toujours subjugué ceux et celles qu’il a croisés. Un regard insaisissable et agité qui vous transperçait telle une lame. Et pourtant ses yeux trahissaient « une sorte de langueur empreinte de tendresse et d’humanité ». Maurice Paléologue, qui fut ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg et le fréquenta sans l’apprécier, en témoigne : «C’était un regard à la fois pénétrant et rassurant, naïf et malin, fixe et lointain. Mais lorsque son discours s’enhardissait, un magnétisme incontestable s’échappait de ses pupilles. » Était-il comme une sorte de porte-parole de la Russie profonde dans la capitale russe de l’époque? Disons plutôt qu’il était assez à l’idée  que se faisait la haute société de l’homme du peuple. Rustique, haut en couleur, doté d’un solide bon sens mais bas de plafond. Les historiens « officiels» voulurent accréditer assez rapidement la version selon laquelle Raspoutine tirait bénéfice de ses interventions. Rien ne l’atteste. À sa mort, ses comptes bancaires sont vides et sa famille se retrouve sans ressources. En vérité, le Sibérien ne courait pas après l’argent, même si beaucoup de roubles  passaient entre ses mains. Il lui arrivait de redistribuer le jour même les sommes considérables offertes par les plus riches de ses visiteurs à un autre visiteur à court d’argent.

 

Son attitude à l’égard des solliciteurs était imprévisible, mais jamais malveillante. L’argent reçu de certains visiteurs pouvait être aussitôt offert à une mère dans le besoin

Raspoutine gardait le souvenir de ses rudes années d’enfance. Mais il demeurait extrêmement proche de sa femme et de ses enfants, qui vivaient avec lui à Saint-Pétersbourg. Et il retournait souvent dans son village natal. Il ne possé- dait ni vêtements élégants ni propriété pour recevoir. Il écrivait par ailleurs avec beaucoup de difficultés, et son fort accent sibé- rien pouvait sembler insupportable à une société très cosmopolite, où l’on passait de l’anglais au français sans difficulté.

«Pour se rapprocher de Dieu, il faut beaucoup pécher », répétait Raspoutine, qui, dans sa jeunesse, s’imposait de longues périodes de continence sexuelle pour privilégier les valeurs spirituelles. Terrible lutte intérieure entre désir et maîtrise. Il disait essayer de ré- concilier les deux forces, en apparence contradictoires, pour répondre à la fois aux exigences de l’esprit et à celles – volcaniques – de sa chair. Il y parvient au cours d’un pèlerinage, quand le chant harmonieux d’un oiseau retient son attention. Il comprend que le volatile donne une aubade à la femelle de son choix. La beauté de la mélodie semble provenir de son envie de séduire. Si l’oiseau, mû par le désir, chante d’une voix céleste, quel mal y a-t-il à céder à son impulsion, pense-t-il ? Telle est la réponse à ses prières: un signe venu de la nature, de l’univers, créé par Dieu. Dès lors, rien ne le rendra plus heureux que de céder aux élans de sa nature délestée de toute culpabilité.

 

LA RÉVÉLATION

Un jour que Raspoutine laboure un champ dans son village, la Vierge lui apparaît. Il décide de faire un grand pèlerinage au mont Athos, en Grèce. Après quoi, selon sa fille, bercée par les histoires merveilleuses racontées par son père au retour de ce voyage, il se serait ensuite dirigé vers la Terre sainte. Une chose est certaine, il ne reparaît chez lui que deux ans et demi plus tard. Il a maigri, ses cheveux sont en brousaille. Ce ne sont pas les seuls changements notables : Raspoutine a aussi pris de l’autorité et acquis un sens plus aigu de la spiritualité et de sa vocation. Sur son visage buriné, son regard exerce un pouvoir de fascination encore plus grand… V. F.

 

Si un «mystère Raspoutine » subsiste, c’est de savoir s’il est parvenu ou non à persuader l’impératrice de sa capacité à prendre sur lui les péchés de l’univers et à se purifier dans la chute ou la débauche. Cette mécanique mystique est tirée de l’arsenal sectaire de la Russie éternelle. Et pas seulement dans les mieux populaires ou illuminés. À l’époque, la tsarine lit Les Fols-en-Christ de l’Église russe et en souligne au crayon de couleur les passages concernant la sainteté obtenue par certains à la faveur de dépravations sexuelles.

Plus tard, en 1917, la commission d’enquête du gouvernement provisoire, chargée de faire le point sur les circonstances de la chute du régime tsariste, étudiera avec le plus grand soin le «dossier Raspoutine ». Parmi les ragots circulant à Pétrograd, ceux qui concernent les secrets d’alcôve de la tsarine Alexandra furent les plus graves. Les bolcheviks – notamment leur écrivain quasi officiel, Maxime Gorki – alimentèrent même la rumeur selon laquelle le tsarévitch était le fils de Raspoutine! Soyons clair: aucune preuve d’une liaison  entre Raspoutine et l’impératrice n’a jamais été produite, ni de près ni de loin. À dire vrai, la personnalité même de la tsarine et son entente avec Nicolas II invalident l’hypothèse de l’infidélité d’Alexandra. Pour vérifier, quantité de témoins seront interrogés par les commissaires politiques bolcheviks, qui examineront à la loupe les rapports des policiers qui veillaient, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à la sécurité du «saint diable». Il y a d’ailleurs quelque chose de surréaliste à penser que, pendant que la Russie plongeait dans les affres de la révolution puis de la guerre civile, les plus hauts dignitaires de l’État passaient leur temps à décortiquer les aspects supposés croustillants du dossier Raspoutine ! La commission fera chou blanc. Elle conclut que les récits concernant les orgies étaient exagérés; et la participation des dames de la cour aux parties fines, tout à fait mineure. Quant à Anna Vyroubova, confidente de l’impératrice et protectrice de Raspoutine, dont elle aurait été l’amante, elle était, toujours selon la commission, parfaitement vierge!

La Russie des jours heureux

Rien ne laissait prévoir dans les années 1900 le destin totalitaire de socialisme de caserne. Jamais le pays n’avait été plus prospère ni plus libéral que pendant cette décennie; jamais il ne s’était à ce point rapproché d’une normalité bourgeoise à l’européenne. Piotr Stolypine, Premier ministre de 1906 à son assassinat, en 1911, avait mené à bien des réformes qui semblaient décisives : la mise en place d’une monarchie constitutionnelle, la généralisation de la propriété privée paysanne, l’extension de l’instruction publique. L’économie avait «décollé». L’économiste Edmond Théry, dans un ouvrage publié à la veille de la Grande Guerre, estimait que l’industrie lourde russe avait crû de près de 75 % en quatre ans à peine, entre 1908 et 1912 (ci-dessus, la fonderie de Lysva). L’économiste Norman Stone calculait qu’au même moment la part relative des investissements étrangers avait diminué de moitié depuis 1905, ce qui laissait supposer une croissance en proportion du capital proprement russe. La vie culturelle n’était pas seulement brillante, elle s’inscrivait, fait presque sans précédent, dans un apolitisme désinvolte. C’était le siècle d’argent des poètes prônant l’art pour l’art, la primauté de l’esthétique sur la morale, l’époque des Ballets russes et de Stravinsky. En 1909, un groupe d’écrivains de Saint-Pétersbourg avait dénoncé l’intelligentsia révolutionnaire dans un manifeste collectif, Vekhi («Jalons»), non pas au nom de la religion, de la société établie et des conventions, mais au nom de la plus haute culture et de la plus complète liberté. La guerre, en août 1914, comme le redoutait Raspoutine, anéantit ce bref bonheur. «En quelques jours, nous avons vieilli de cent ans», écrit alors la poétesse Anna Akhmatova. V. F.

La place rouge en 1903

Victime d’un complot

Sur la fin, Raspoutine multipliait les sombres prophéties sur la guerre, la cour, le système représentatif et la famille impériale : «Toi, ton mari et tes enfants vivrez tant que je vivrai. Quand je partirai, vous me suivrez de peu. » Certains aristocrates, comme le prince Youssoupov, inventèrent un complot international dont Raspoutine aurait été l’instrument, manipulé, selon eux, tantôt par les Allemands, tantôt par les milieux sionistes. L’idée d’un complot mondial visant la Russie est relayée ensuite par les bolcheviks, qui considéreront toujours leur pays comme une forteresse assiégée. La mère de Nicolas II n’était pas loin de partager ces obsessions quand en 1912 elle confiait au Premier ministre Kokovstev: «Ma malheureuse belle-fille ne comprend pas qu’elle est en train de se détruire et de détruire la dynastie en croyant à la sainteté de ce démon. Nous ne sommes pas en mesure d’éviter ce malheur.»

Vu par Eugène Zamiatine (1884-1937)

«Nous faisons tous reposer de grands espoirs sur Gricha»

Révolutionnaire enthousiaste, persécuté par la censure tsariste, exilé plusieurs fois, l’écrivain satirique n’hésite pas à braver les foudres de la censure stalinienne. Dénoncé comme traître par la presse en 1929, il gagne Paris en 1931. Dans une nouvelle, La parole est au camarade Tchouryguine (1926), il évoque l’aura de Raspoutine auprès des paysans russes, leurs attentes : «Nous voyons parfaitement bien qu’au-dessus de tous les ministres c’est notre compère Gregori Efimovitch [Raspoutine ou encore Gricha] qui siège auprès du tsar, et il va leur en remontrer à tous. C’en est fini de la guerre et des messieurs ; nous faisons tous reposer de grands espoirs sur Gricha, car c’est notre compère qui est au pouvoir. [Un jour, on apprend] qu’à Pétersbourg s’est produit un assassinat très important […] Arrive plus tard chez nous un véritable orateur, et nous apprenons de façon conforme tout ce qui s’est passé, et que notre Gricha n’était pas un héros, mais tout le contraire.»

 

Raspoutine ou pas, la tsarine avait compris que la guerre contre l’Allemagne risquait d’être fatale pour la Russie. Elle souhaitait elle aussi une issue rapide aux hostilités. Il est certain que le lobby de la guerre, avec ses aristocrates attitrés, ses industriels et ses banquiers, a eu une part décisive dans le complot visant à éliminer Raspoutine. La paix aurait-elle permis au tsar de garder son trône, d’assurer un semblant d’ordre et l’accélération d’une révolution industrielle russe déjà bien engagée? Nous ne le saurons jamais, mais c’est plausible. Quelque temps avant sa mort, Raspoutine écrit à son secrétaire, Simanovitch: «[…] je laisse derrière moi cette lettre à Saint-Pétersbourg. Je sens qu’avant le 1er janvier je ne serai plus de ce monde. Je voudrais faire savoir au peuple russe, à Papa et à la Mère des Russes, aux enfants, à la terre de Russie ce qu’ils doivent comprendre. Si je suis tué par des assassins communs, et en particulier par mes frères les paysans, toi, tsar de Russie, ne crains rien, demeure sur ton trône et gouverne, et toi, tsar de Russie, tu n’auras rien à redouter pour tes enfants, car ils régneront durant des siècles sur la Russie. Mais si je suis mis à mort par des boyards ou des nobles, et s’ils font couler mon sang, leurs mains demeureront à jamais souillées, et durant vingt-cinq ans ils ne parviendront pas à le faire disparaître. Ils quitteront la Russie. Les frères tueront les frères, ils se haïront l’un l’autre et, durant vingt-cinq ans, il n’y aura plus de nobles dans ce pays. Tsar de la terre de Russie, si tu entends le son du glas qui t’avertira que Grigori a été tué, sache cela: si ce sont tes parents qui ont préparé ma mort, alors aucun membre de ta famille, c’est- à-dire aucun de tes enfants ou de tes parents ne survivra plus de deux ans. Ils seront tués par le peuple russe.»

Historia

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