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La révolution de 1848 vue par Victor Hugo

Publié par medisma sur 28 Février 2018, 21:33pm

La révolution de 1848 vue par Victor Hugo

Il y a cent soixante-dix ans éclatait à Paris l’insurrection qui devait coûter son trône à Louis Philippe et accoucher de l’éphémère IIe République. Au cœur de ces événements, un «reporter» de choix: l’auteur de La Légendes des siècles.

«Lamartine repoussant le drapeau rouge à l’Hôtel de Ville», de Félix Philippoteaux (1815-1884)

24 février 1848 : Proclamation de la Deuxième République

 

COMMENT EN EST-ON ARRIVÉ LÀ?

En cette année 1848, c’est toute l’Europe qui entre dans la tourmente politique. En cause, les mauvaises récoltes de 1846, qui provoquent un renchérissement du prix du blé. À Paris, l’insurrection de février 1848 a une origine double, selon l’historien Pierre Goubert: «L’une tenait au monde politique, donc essentiellement à la bourgeoisie. […] L’autre venait du petit peuple parisien.» La bourgeoisie prend ses distances avec le régime de Louis-Philippe, terni par les scandales de corruption. Et le peuple, frappé par le chômage, rêve de rejouer 1789 et d’en finir avec la monarchie. X. D.

 

Victor Hugo (21 mai 1850)

Pour l’année 1847, le Journal de Victor Hugo – repris en partie dans Choses vues – s’achève par la disparition de Madame Adélaïde, la sœur, la confidente du roi LouisPhilippe. « Presque tous les matins, raconte l’écrivain, le roi avait une longue causerie, la plupart du temps politique, avec Madame Adélaïde. Il la consultait sur tout, et ne faisait rien de très grave contre son avis. […] Je souffrais de le voir pleurer. On sentait que c’étaient là de vrais sanglots venant du fond même de l’homme. » Car, bien que certains veuillent l’oublier, celui qui, vers la fn de sa vie, s’imposera comme le défenseur le plus ardent de la République a bel et bien été, sous la monarchie de Juillet, un pair de France assez proche du roi pour sécher  ses larmes ! C’est dire si, à l’aube de 1848, Hugo scrute avec anxiété la tournure des événements. Nous ne pouvions rêver – indiscrets que nous sommes – meilleur témoin.

  L’année qui s’achève a été délétère pour le régime de Louis-Philippe. Scandales d’État à répétition – l’assassinat de la duchesse de Praslin par son mari, pair de France, n’ayant été que le plus éclatant – ont instillé, selon le mot de Lamartine, « comme un remords dans la prospérité de la nation ». Pour couronner le tout, les chefs de l’opposition dynastique modérée se sont joints à ceux de l’opposition radicale pour e x i g e r u n e réforme électorale. Ils ont organisé des banquets pour cela – or, en février 1848, celui du 12e arrondissement de Paris (alors tout l’est de la rive gauche) est interdit. Voilà ce qui va mettre le feu aux poudres… Mais aux Tuileries, on ne voit rien venir!

 

« Notre gouvernement est un fantôme sans cœur, avec une main de coton pour tenir l’épée de la France et une main de fer pour nous comprimer la liberté »

Victor Hugo, à propos de la monarchie de Juillet, Choses vues, 1848

 

Le prince Jérôme Napoléon (le plus jeune frère de l’Empereur) racontera plus tard à Victor Hugo sa visite à Louis Philippe, à quelques jours de l’embrasement général. « Il témoigna au roi quelque inquiétude de l’agitation des esprits. Le roi sourit, et lui dit: “Mon prince, je ne crains rien.” Et il ajouta après un silence: “Je suis nécessaire.” […] Il était, du reste, fort gai. La reine, elle, était sérieuse et triste. Elle dit au prince Jérôme: “Je ne sais pas pourquoi, mais je ne suis pas tranquille. Cependant le roi sait ce qu’il fait…”»

20000 ouvriers «prêts à une sorte de bataille rangée»

 Pauvre Marie-Amélie ! Aveuglée par l’amoureuse dévotion qu’elle voue à son époux depuis bientôt quatre décennies… C’est le samedi 19 février que Victor Hugo saisit l’imminence du péril. Siégeant parmi les pairs au palais du Luxembourg, il s’ennuie aux débats de la Chambre haute et note, sur une feuille de papier : « La misère amène les peuples aux révolutions et les révolutions ramènent le peuple à la misère.» Remarque prémonitoire…

Poussé sur sa gauche à provoquer une salutaire interpellation du gouvernement, il en est retenu sur sa droite – notamment par le comte Napoléon Daru. Victor Hugo s’insurgera contre ce nanti qui, selon lui, «savait le fond de l’émeute»: 20000 ouvriers accourus à Paris depuis Amiens, Beauvais, Rouen, «payés, enrégimentés, et prêts à une sorte de bataille rangée ; les comités révolutionnaires en permanence, tous les symptômes d’une crise, tous les préparatifs d’une journée; et il ne voyait rien dans tout cela que la chute» d’un cabinet de plus !

En attendant, la révolution couve.  On raconte à Hugo « que le roi avait jeté dans son tiroir un projet de loi de réforme électorale, en disant: “Voilà pour mon successeur!” C’est le mot de Louis XV, en supposant que la réforme soit le déluge. »

Le mercredi suivant, 23 février, l’écrivain ayant vu, dans le quartier SaintGermain, « une colonne épaisse et interminable d’hommes en vestes, en blouses et en casquettes, marchant bras dessus bras dessous, trois par trois » en criant à la réforme, il décide de se rendre au Palais-Bourbon, qu’il trouve en ébullition.

À la Concorde, toute proche, l’armée charge déjà des émeutiers. « Nous sommes descendus sur la place. Les charges de cavalerie tourbillonnaient autour de nous. À l’angle du pont, un dragon levait le sabre sur un homme en blouse. Je ne crois pas qu’il ait frappé.» Tout en précisant que Hugo réécrit les choses après coup, concédons-lui une certaine lucidité : «Place du Châtelet, j’ai entendu un homme dire à un groupe: “C’est 1830 !”

Non. En 1830, il y avait le duc d’Orléans derrière Charles X. En 1848, derrière Louis-Philippe il y a un trou. C’est triste de tomber de Louis-Philippe en LedruRollin.»

Quant à son goût du drame, personne ne l’ignorait : « Minuit sonne en ce moment. Il y a dix pièces de canon place de Grève. L’aspect du Marais est lugubre. Je m’y suis promené et je rentre. Les réverbères sont brisés et éteints sur le boulevard fort bien nommé le boulevard noir.»

Le matin du 24 – grand jour de cette révolution –, Victor Hugo laisse plus que jamais traîner ses yeux et ses oreilles. Le maire du 8e arrondissement (à l’époque, celui du Marais et de la Bastille) lui apprend au réveil un massacre d’émeutiers par les forces de l’ordre, boulevard des Capucines. Du coup, la garde nationale fraternise de plus en plus avec les insurgés. L’auteur de Ruy Blas fait un tour du quartier de la place des Vosges – qu’il continue d’appeler la place Royale – pour prendre le pouls d’une population de plus en plus échauffée.

Le roi file à l’anglaise dans un fiacre de louage

«Partout on travaille activement aux barricades déjà formidables. C’est plus qu’une émeute, cette fois, c’est une insurrection. Je rentre. Un soldat de la ligne, en faction à l’entrée de la place Royale, cause amicalement avec la vedette d’une barricade construite à vingt pas de lui. » Peu après 8 heures du matin, la nouvelle se répand que le roi aurait chargé Thiers et Odilon Barrot de former un ministère. Mais avec le terrible maréchal Bugeaud à la tête de l’armée! Hugo ironise: «Le roi tend la main droite et montre le poing gauche.»

 Alors que le peuple crie partout «Vive la Réforme!» et que des échauffourées ensanglantent la place de la Bastille, l’insurrection progresse. On exige le remplacement de Bugeaud et la dissolution de la Chambre. Les élèves de Polytechnique réclament l’abdication du roi. Tandis que notre «envoyé spécial » escalade des barricades pour se rapprocher de l’Hôtel de Ville, il croise M. de Rambuteau, préfet de la Seine. « J’étais dans mon cabinet avec deux ou trois conseillers municipaux, raconte le grand commis. Grand bruit dans le corridor. La porte s’ouvre avec fracas. Entre un grand gaillard, capitaine de la garde nationale, à la tête d’une troupe fort échauffée. “Monsieur, m’a dit l’homme, il faut vous en aller d’ici. — Pardon, Monsieur; ici, à l’Hôtel de Ville, je suis chez moi et j’y reste.

 — Hier, vous étiez peut-être chez vous à l’Hôtel de Ville; aujourd’hui le peuple y est chez lui.”»

Le préfet conclut: «Puisque vous allez à la Chambre, s’il y a encore une Chambre, vous direz au ministre de l’Intérieur, s’il y a un ministère, qu’il n’y a plus, à l’Hôtel de Ville, ni préfet, ni préfecture. »

De fait, au Palais-Bourbon, les coups de théâtre se succèdent: Odilon Barrot a pris la place de Thiers et Bugeaud a été remplacé par Gérard. Survient la nouvelle de la dissolution de la Chambre, puis, dans la foulée, celle de l’abdication du roi. «Ah! le flot monte, monte, monte!»

Dans Choses vues, Victor Hugo racontera, d’après le témoignage de Thuret, le valet de chambre du roi, la fuite éperdue de Louis-Philippe et Marie Amélie dans un simple fiacre de louage, et toute leur piteuse équipée – annonçant celle, en 1870, de l’impératrice Eugénie – à travers le Vexin et la Normandie jusqu’à Trouville et Honfeur et, de là, l’Angleterre…

De son côté, notre témoin n’atteint le palais des Tuileries que pour apprendre que la prétendue régente, la duchesse d’Orléans, serait avec son fls en route pour la Chambre. Demi-tour! On regagnera le Marais par les quais de la rive gauche. «Au Pont-Neuf, nous nous croisons avec une troupe armée de piques, de haches et de fusils, conduite, tambour en tête, par un homme agitant un sabre et vêtu d’un grand habit à la livrée du roi. C’est l’habit du cocher qui vient d’être tué rue Saint-Thomas-du-Louvre.»

Ce «pauvre grand peuple […] ne sait pas ce qu’il veut»!

Place de la Bastille, la foule grondante attend des informations. Victor Hugo, reconnu, est pressé de questions auxquelles il tente de répondre de manière apaisante. «Je commençai par annoncer tout de suite l’abdication de Louis-Philippe, et, comme à la place Royale, des applaudissements à peu près unanimes accueillirent la nouvelle. On cria cependant aussi: “Non! Pas d’abdication! La déchéance ! La déchéance !” J’allais décidément avoir affaire à forte partie.» Le ci-devant pair de France s’en tire plutôt bien, devant une foule de plus en plus hostile; lui, hier encore ami du roi en fuite, est menacé. «J’ai juré fidélité, non à une personne royale, mais à la monarchie constitutionnelle, se défend Hugo. Tant qu’un autre gouvernement n’est pas établi, c’est mon devoir d’être fidèle à celui-là. Et j’ai toujours pensé que le peuple n’aimait pas que l’on manquât, quel qu’il fût, à son devoir. » Il ajoute: «Une voix, une seule voix, cria : Vive la République ! Pas une autre voix ne lui fit écho. Pauvre grand peuple, inconscient et aveugle! Il sait ce qu’il ne veut pas, mais il ne sait pas ce qu’il veut!»

À la Chambre, où les députés, débordés par la foule, ont cédé la place à ce que  Hugo décrit comme «une sorte d’assemblée révolutionnaire », s’expriment à présent Alexandre Ledru-Rollin et Alphonse de Lamartine. «Pas une fois le mot République n’avait été prononcé, insiste notre témoin. Mais maintenant, au dehors, dans la rue, ce mot, ce cri, les élus du peuple le trouvèrent partout, il volait sur toutes les bouches, il emplissait l’air de Paris. Les quelques hommes qui, dans ces jours suprêmes et extrêmes, tenaient dans leur main le sort de la France, étaient eux-mêmes, à la fois, outils et hochets, dans la main de la foule, qui n’est pas le peuple, et du hasard, qui n’est pas la providence. Sous la pression de la multitude, dans l’éblouissement et la terreur de leur triomphe qui les débordait, ils décrétèrent la République, sans savoir qu’ils faisaient une si grande chose.»

 

«Les anciens révolutionnaires ont été taillés à coups de serpe de la main même de Dieu dans le vieux chêne populaire. Ceux-ci [de 1848] sont les copeaux du travail. »

Victor Hugo, mars 1848

 

LES GRANDS ACQUIS DE LA IIe RÉPUBLIQUE :

26 février

Abolition de la peine de mort en matière politique.

2 mars

Journée de travail limitée à dix heures (onze heures en province).

4 mars

Restauration de la liberté de la presse.

5 mars

Mise en place du suffrage universel (masculin exclusivement).

27 avril

Abolition de l’esclavage dans toutes les colonies.

 

Le lendemain, 25 février, Victor Hugo, accompagné de son jeune fils, Victor, se rend à l’Hôtel de Ville en vue d’y rencontrer Lamartine. «Les rues étaient toutes frémissantes d’une foule en rumeur et en joie. On continuait avec une incroyable ardeur à fortifier les barricades déjà faites et à en construire de nouvelles.» Devant l’Hôtel de Ville, « la place était, comme la veille, couverte de foule, et cette foule, autour de l’Hôtel de Ville, était si serrée qu’elle s’immobilisait elle-même. […] En nous voyant passer, un homme du peuple se détacha d’un groupe et se campa devant moi. “Citoyen Victor Hugo, dit-il, criez : Vive la République !”

— Je ne crie rien par ordre, dis-je. Comprenez-vous la liberté? Moi, je la pratique. Je crierai aujourd’hui : Vive le peuple ! parce que ça me plaît. Le jour où je crierai: Vive la République ! c’est parce que je le voudrai.” »

«La République universelle, dernier mot du progrès»

Disons, par souci de vérité, que les détails de l’entrevue des deux écrivains relèvent peut-être moins de l’histoire que de la légende hugolienne. Mais ils offrent à cette chronique un savoureux point d’orgue : « Lamartine se leva à mon entrée. Sur sa redingote boutonnée comme d’habitude, il portait en sautoir une ample écharpe tricolore. Il fit quelques pas à ma rencontre et, me tendant la main : “Ah ! vous venez à nous, Victor Hugo! C’est pour la République une fère recrue!

— N’allez pas si vite, mon ami! lui dis-je en riant, je viens tout simplement à mon ami Lamartine. Vous ne savez peut-être pas qu’hier, tandis que vous combattiez la Régence à la Chambre, je la défendais place de la Bastille.

— Hier, bien; mais aujourd’hui! Il n’y a plus aujourd’hui ni régence, ni royauté. Il n’est pas possible qu’au fond Victor Hugo ne soit pas républicain.

— En principe, oui, je le suis. La République est, à mon avis, le seul gouvernement rationnel, le seul digne des nations. La République universelle sera le dernier mot du progrès. Mais son heure est-elle venue en France? C’est parce que je veux la République que je la veux viable, que je la veux définitive.”» Lamartine finit par attirer son confrère dans l’intimité d’une embrasure. «“Ce n’est pas une mairie que je voudrais pour vous, c’est un ministère. Victor Hugo, ministre de l’Instruction publique de la République !… Voyons, puisque vous dites que vous êtes républicain!

 — Républicain… en principe. Mais, en fait, j’étais hier pair de France, j’étais hier pour la Régence, et, croyant la République prématurée, je serais encore pour la Régence aujourd’hui.

— Les nations sont au-dessus des dynasties, reprit Lamartine; moi aussi, j’ai été royaliste…

— Vous étiez, vous, député, élu par la nation; moi, j’étais pair, nommé par le roi.

— Le roi, en vous choisissant, aux termes de la Constitution, dans une des catégories où se recrutait la Chambre haute, n’avait fait qu’honorer la pairie et s’honorer lui-même.

— Je vous remercie, dis-je, mais vous voyez les choses du dehors, je regarde dans ma conscience.”»       Un fracas de fusillade les interrompt un moment. Puis Lamartine conclut: « “Ah! mon ami, que ce pouvoir révolutionnaire est dur à porter! on a de telles responsabilités, et si soudaines, à prendre devant la conscience et devant l’histoire! Depuis deux jours je ne sais comment je vis. Hier j’avais quelques cheveux gris, ils seront tous blancs demain.

— Oui, mais vous faites grandement votre devoir de génie”, lui dis-je. » Au moins l’ami du roi déchu ne sera-t-il pas l’ennemi de ses successeurs.

PARADE Élu à la présidence de la République le 10 décembre 1848, Louis Napoléon Bonaparte (au centre) est soutenu par Hugo. Mais le coup d’État du 2 décembre 1851, qui sonne le glas du régime, le fait basculer dans l’opposition. En 1852, il publie le pamphlet Napoléon le Petit. • Victor de Jonquières (1838-1870).

 

Par FRANCK FERRAND / HISTORIA - Mars 2018

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