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Non, "la normalité ne reviendra pas"

Publié par medisma sur 25 Mars 2020, 21:30pm

Non, "la normalité ne reviendra pas"

 

LE MONDE D'APRES.

"Nous devrons tous nous adapter à une nouvelle façon de vivre, de travailler et de forger des relations", analyse dans un article le rédacteur en chef de MIT Technology Review. Et les plus fragiles seront durement touchés.

C'est la question que tout le monde se pose, à plus ou moins haute voix : quand est-ce que tout redeviendra, enfin, "normal"? Au fur et à mesure que l'on prend conscience de la gravité de la crise sanitaire et économique, de la difficulté du "confinement", y compris les plus anticonformistes se retrouvent à désirer un retour à la "normalité" perdue. Mais elle ne reviendra plus. Nos vies ont déjà été transformées à jamais par l'épidémie. C'est du moins la prophétie de Gideon Lichfield, rédacteur en chef de la MIT Technology Review, qui y consacre un long article dans sa revue.

"Pour arrêter le coronavirus, nous devrons changer radicalement presque tout ce que nous faisons: comment nous travaillons, faisons de l'exercice, socialisons, achetons, gérons notre santé, éduquons nos enfants, prenons soin des membres de la famille", prévoit-il.

Un confinement "yo-yo"

Le journaliste fonde son analyse sur un objectif qui fait désormais consensus: celui d'utiliser la distanciation sociale afin "d'aplatir la courbe" des contaminations. Il s'agit de ralentir la diffusion du coronavirus pour permettre aux divers systèmes de santé nationaux de prendre en charge les malades. Mais cela ne permettra pas d'éradiquer la maladie, notamment dans un monde globalisé, rappelle-t-il: au contraire, l'épidémie durera, bien qu'à un niveau soutenable, jusqu'à ce qu'on ait trouvé un vaccin, ou qu'assez de gens aient été contaminés pour que les autres soient indirectement protégés ("immunité grégaire").

Gideon Lichfield s'appuie également sur un rapport publié le 16 mars par des chercheurs du Imperial College London qui préconisent donc un confinement"yo-yo".

L'idée est "d'imposer des mesures de distanciation sociale plus extrêmes à chaque fois que les admissions dans les unités de soins intensifs commencent à augmenter, et les assouplir à chaque fois que les admissions baissent", explique-t-il.

 

Deux mois enfermé.e.s, deux mois dehors

"Selon ce modèle, les chercheurs concluent que la distanciation sociale et les fermetures d'écoles devraient être en vigueur environ les deux tiers du temps - environ deux mois oui et un mois non -, jusqu'à ce qu'un vaccin soit disponible, ce qui prendra au moins 18 mois (si jamais on y parvient)", résume Gideon Lichfield.

L'étude de l'Imperial College London montre en effet que maintenir en permanence des mesures de distanciation sociale souples ne suffirait pas pour que les systèmes de santé soient en mesure de répondre à la maladie: même si on augmentait le nombre d'unité de soins intensifs et si on produisait davantage d'équipements, il n'y aurait pas assez de médecins et d'infirmier.e.s. Imposer des mesures de distanciation sociale sévères pendant plusieurs mois, en revanche, risquerait de faire revenir la pandémie au pire moment: en hiver, quand les hôpitaux sont toujours plus sollicités.

Une nouvelle "shut-in economy"

C'est pourquoi le rédacteur en chef de la MIT Technology Review met en garde: nous ne sommes pas face à une "disruption temporaire".

"C'est le début d'un mode de vie complètement différent."

À court terme, il y aura surtout beaucoup de dégâts, notamment "pour les entreprises qui dépendent de personnes qui se rassemblent en grand nombre: restaurants, cafés, bars, discothèques, clubs de gym, hôtels, théâtres, cinémas, galeries d'art, centres commerciaux, foires artisanales, musées, musiciens et autres artistes, sites sportifs (et équipes sportives), salles de conférence (et organisateurs d'événements), compagnies de croisière, compagnies aériennes, transports publics, écoles privées, garderies", prédit-il. Sans compter les difficultés des parents qui devront suppléer à des écoles fermées la plupart du temps, des familles qui devront continuer à s'occuper de personnes âgées tout en essayant de les préserver du virus, des personnes qui subissent des violences familiales ou dont les finances ne pourront pas parer leurs fluctuations de revenus.

De nombreuses entreprises s'adapteront toutefois. Certaines imposeront juste des formes de distanciation physique (cinémas et salles de réunions remplis de moitié, réservations obligatoires pour certains exercices). D'autres développeront une nouvelle "shut-in economy" ("économie du confinement"). Elle sera faite d'"une explosion de nouveaux services", de séances online de toutes sortes et de ventes d'équipements à domicile. Probablement elle sera aussi plus écologique, puisqu'elle valorisera les circuits locaux.

De meilleurs systèmes de santé

Mais à plus long terme, les conséquences seront bien plus profondes. Tout d'abord sur les systèmes de santé. La crise actuelle incitera sans doute au développement des moyens nécessaires pour répondre à de nouvelles futures pandémies: "des unités d'intervention capables de se déplacer rapidement" afin d'assurer une meilleure prévention, "la capacité d'accélérer rapidement la production d'équipements médicaux, de kits de test et de médicaments".  Mais la socialisation sera aussi profondément affectée.

"Je prédis que nous rétablirons notre capacité à socialiser en toute sécurité en développant des manières plus sophistiquées d'identifier ceux qui représentent ou pas un risque sanitaire, et en discriminant - légalement - les premiers", affirme Gideon Lichfield.

Une voie d'ailleurs déjà empruntée par de nombreux pays, qui ont déployé à grande échelle des technologies de surveillance.

"Des scanners de température partout"

"On peut imaginer un monde dans lequel, pour prendre un vol, vous devrez peut-être être inscrit à un service qui suit vos mouvements via votre téléphone. La compagnie aérienne ne pourrait pas voir où vous êtes allé, mais elle recevrait une alerte si vous avez été proche de gens dont l'infection est connue ou de foyers de maladie", prédit Gideon Lichfield. "Il pourrait y avoir des exigences similaires à l'entrée des grands sites, des bâtiments gouvernementaux ou des principales stations des transports publics".

"Il y aurait des scanners de température partout, et votre lieu de travail pourrait exiger que vous portiez un appareil qui surveille votre température ou d'autres paramètres vitaux", imagine encore le journaliste.

Les boîtes de nuit, qui demandent déjà une preuve de leur âge à leurs clients, pourraient finir par exiger une "preuve d'immunité": un papier, voire un document numérique attestant qu'on est guéri ou qu'on a été vacciné. Des mesures que nous accepterons, "comme nous nous sommes adaptés à des contrôles de sécurité des aéroports de plus en plus rigoureux à la suite des attaques terroristes.

Un accroissement probable des inégalités

Mais encore un fois, le prix le plus élevé sera payé par les plus fragiles et les plus pauvres, souligne le rédacteur de chef de la revue américaine. Un tel système de surveillance impliquera en effet de marginaliser encore davantage les personnes déjà exclues du système de santé, celles qui vivent dans des zones particulièrement exposées aux maladies, ou ceux qui ont déjà des emplois précaires impliquant de nombreux clients ("des chauffeurs aux plombiers en passant par les instructeurs de yoga indépendants").

"Les immigrants, les réfugiés, les sans-papiers et les ex-condamnés seront confrontés à un nouvel obstacle pour s'insérer dans la société".

Si l'évaluation du risque sanitaire que tout à chacun représente n'est pas strictement réglementée, "les gouvernements ou les entreprises pourraient choisir n'importe quel critère: par exemple, décider que vous représentez un risque élevé si vous gagnez moins de 50.000 dollars par an, si votre famille est composée de plus de six personnes, et si vous vivez dans certaines parties du pays", craint Gideon Lichfield. Ce qui impliquerait d'évidentes discriminations. Mais dans un monde en disruption, rien ne peut être exclu, même pas un effet indirectement positif, concède le journaliste.

"Le mieux que nous puissions espérer, c'est que la profondeur de cette crise contraindra enfin les pays - les États-Unis en particulier - à corriger les inégalités sociales béantes qui rendent de vastes pans de leurs populations si intensément vulnérables".

 

 Par Giulietta Gamberini  /  latribune.fr

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