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L'État-barbouze, une vieille habitude de la Ve République

Publié par medisma sur 24 Janvier 2012, 20:45pm

Catégories : #lintegral

 

 

Et si les barbouzeries de M. Sarkozy relevaient d'un symptôme : le retour du refoulé propre à l'inconscient politique de la Ve République, née d'un coup tordu (le 13 mai 1958), puis rythmée par les vilenies policières ? Et si Bernard Squarcini, ce surveillant général du régime, s'inscrivait dans une lignée de fonctionnaires outranciers (les “papons”), que sécrètent des institutions avariées ? Et s'il fallait cesser de croire aux dysfonctionnements du renseignement, pour se pencher sur son mésusage répété ?

En cette fin de quinquennat, l'atmosphère empoisonnée – Pérol, Tapie, Gaubert, Hortefeux, Woerth, Lagarde, Courroye, Takieddine, Péchenard, Squarcini... – sape le système, avec une intensité supérieure à celle de l'affaire Ben Barka en 1966. Il n'y a certes pas mort d'homme pour l'instant. Mais cette fois, le chef de l'État est impliqué. Il ne saurait jouer la surprise outragée, après avoir étouffé l'affaire jusqu'à une élection présidentielle.


 

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Mehdi Ben Barka

On se souvient qu'à la suite de l'enlèvement de l'opposant marocain, au cœur de Paris, le 29 octobre 1965, Charles de Gaulle dut rendre des comptes ; une fois réélu cependant... La scène se passe à l'Élysée, lors de la conférence de presse du 21 février 1966.

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Philippe Viannay, fort de complicités nouées dans la Résistance, se saisit d'un microphone. Et il apostrophe le chef de l'État, au nom du Nouvel Observateur, un journal neuf, d'opposition, excellent et dynamique : « Pourquoi n'avez-vous pas jugé bon de donner au peuple français, au moment où vous sollicitiez ses suffrages pour l'élection présidentielle, des informations qui lui auraient permis de juger l'action de votre gouvernement dans l'affaire Ben Barka, informations que la presse – que vous critiquiez tout à l'heure – a dû tenter seule de reconstituer ? »

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 Charles de Gaulle, sous le coup de cette question tranchante, fait preuve, à 75 ans, d'une force comique irrésistible. Il baisse la tête dans un mouvement de résipiscence surjouée, puis s'exclame, théâtralement : « C'est l'effet de mon inexpérience !... » Toutefois, ayant mis les (toujours prompts) rieurs de son côté, le général manifeste ensuite une fureur froide : « Ce qui s'est passé n'a rien eu que de vulgaire et de subalterne. » Le président aborde la question des « services intéressés » et diagnostique « une trop grande latitude souvent laissée à des exécutants ».

Puis l'hôte de l'Élysée contre-attaque : « On a vu se déchaîner de frénétiques offensives tendant à ameuter l'opinion contre les pouvoirs publics. » Avec une hauteur goguenarde, il décoche une flèche fabuleuse et interminable dont il a le secret : « Hélas ! une grande partie de la presse, travaillée par le ferment de l'opposition politique, attirée par l'espèce d'atmosphère à la Belphégor que créait l'évocation des mystérieuses barbouzes, professionnellement portée à tirer profit – c'est le cas de le dire – de l'inclination de beaucoup de lecteurs pour des histoires qui rappelleraient celles du "Gorille", de "James Bond", de "l'Inspecteur Leclerc", etc., s'est lancée, sans ménager rien, dans l'exploitation de l'affaire. » Bref, du buzz avant l'heure ! Et qui eut le tort, aux yeux du fondateur de la Ve République, de desservir « l'honneur du navire »...


Dans Le Monde (24/2/1966), le rédacteur en chef du quotidien dirigé par Hubert Beuve-Méry, Jacques Fauvet, ironise en réponse : « Charles de Gaulle a depuis longtemps donné raison à Honoré de Balzac : "Si la presse n'existait pas, il faudrait ne pas l'inventer." »

Dans le même journal du soir, Alfred Grosser avait sonné le tocsin dès le 19 janvier, au moyen d'un article titré « L'affaire, la démocratie et l'État ». Grosser s'y réfère à la RFA, où l'arrestation du fondateur du Spiegel et d'un journaliste d'investigation, accusés à l'automne 1962 d'avoir publié des informations confidentielles, coûta son poste au ministre de la défense, Franz Josef Strauss. En comparaison, la France semble bien apathique au professeur Grosser : « Quelques commentaires fort vifs, mais pas d'indignation profonde. Sommes-nous tellement blasés ? »

Et l'universitaire de faire miroiter la démocratie ouest-allemande : « L'affaire du Spiegel était peu de chose à côté de l'affaire Ben Barka : pas d'assassinat, pas de mépris trop affiché des institutions judiciaires et de la loi. Quelle explosion pourtant dans l'opinion ! Et quelle efficacité dans l'intervention du Parlement ! Qu'on relise les débats du Bundestag de novembre 1962. On y verra comment fonctionne le contrôle parlementaire quand une Assemblée a le sens des responsabilités à l'égard de la légalité et quand un gouvernement accepte le dialogue, même si c'est pour jouer le rôle d'accusé. »

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A contrario, voici comment se comporte la démocratie française en 1966. En janvier, à l'Assemblée nationale, le centriste Jean Lecanuet pose une question écrite au premier ministre à propos de l'affaire Ben Barka, lui demandant s'il estime « fondées les révélations qui mettent en cause la responsabilité du ministre de l'intérieur et de plusieurs hauts fonctionnaires et, dans l'affirmative, quelles conséquences il entend en tirer en ce qui concerne notamment la composition de l'actuel gouvernement ».

Réponse tardive (4 mars) et ostensiblement cavalière de Georges Pompidou : « On peut être surpris que l'honorable parlementaire, qui n'est pas sans expérience de la fonction ministérielle, ait cru devoir "prendre acte des informations publiées à la suite de l'interrogatoire de policiers inculpés dans l'enlèvement de M. Ben Barka". On eût souhaité qu'il attendît pour distinguer entre les informations publiées, celles qui relevaient de la pure fantaisie et celles qui étaient de nature à faire prendre une vue exacte des responsabilités encourues dans l'enlèvement de M. Ben Barka. »

Sous couvert d'ironie carnassière nichée dans un étincelant subjonctif imparfait précédé d'un élégant conditionnel passé deuxième forme, Georges Pompidou illustre la raison d'État propre à la monarchie élective française, foulant aux pieds la démocratie d'opinion. Un responsable politique, s'il fut ministre et s'il aspire à le redevenir, doit pencher vers une forme de solidarité gouvernementale – même dans l'opposition – et tenir la presse pour quantité négligeable diffusant des bobards ! ADN du régime, quand tu nous tiens...

« Justice au grand jour est bonne », disait Saint Louis


Les journaux ne peuvent alors que se débattre dans leur coin (tout est tragiquement figé trente ans avant l'invention d'Internet !), pour contrer la propagande gouvernementale. C'est ainsi que l'hebdomadaire Témoignage chrétien, en ce début 1966, s'en prend au lamentable prédécesseur de Claude Guéant, le ministre de l'intérieur Roger Frey : « Il veut stimuler la solidarité de toutes les forces de police contre la presse en affirmant que la police dans son ensemble est critiquée. Mais c'est à M. Frey que l'on réclame une explication et – peut-être – une démission. Pas aux 86.000 policiers de France. »

Cependant, aussi corseté que soit le régime, il y a du jeu, inimaginable aujourd'hui. Dans Notre République, hebdomadaire gaulliste, Jean de Beer accuse : « "Justice au grand jour est bonne", disait Saint Louis. À l'explication au grand jour, le ministre de l'intérieur a préféré une déposition non contradictoire dans le silence de son cabinet. Il a montré là que son caractère n'est pas élevé, que sa structure humaine ne dépasse pas une précautionneuse médiocrité. Pour qui est-ce une surprise ? »

C'est à propos de l'affaire Ben Barka que le bouillant Maurice Clavel rompt avec le gaullisme.

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Chacun comprend que la police est gangrenée. La guerre d'Algérie et la lutte contre l'OAS sont passées par là. Le 12 février 1962, Roger Frey, ministre au culot d'acier, mentait déjà en assurant « qu'il n'existe aucune police autre que celle du cadre officiel ». Un journaliste du Monde, pourtant sensible aux sirènes du système, André Passeron, vendait alors la mèche. Dans une série d'articles publiés du 14 au 17 mars 1962, juste avant les accords d'Évian ayant débouché sur l'indépendance algérienne, l'enquêteur évoquait ces « réseaux parallèles » qui « agissent seuls et sont rigoureusement cloisonnés », « occupant dans Alger des villas perdues au fond de jardins touffus ».

Le dernier article d'André Passeron commence ainsi : « L'OAS a offert un vaste champ d'action aux "barbouzes" en Algérie. » Et avec un art consommé de la litote, le journaliste note : « Il est apparu qu'appliquer à la lettre les méthodes habituelles de la police judiciaire, ne permettaient pas d'obtenir des résultats appréciables. »

Voilà le fil rouge, inavouable et parfois fortuitement découvert, de la Ve République ! Quand le pouvoir, au nom de « résultats appréciables », tolère voire encourage cette déviance grosse de fautes ou de crimes : faire fi des « méthodes habituelles » appliquées « à la lettre »...

Ça passe ou ça casse. Et si ça casse, haro sur la presse, messagère de tous les maux, coupable des mauvaises nouvelles ! Dans son article du Monde déjà cité, Jacques Fauvet, après avoir raillé de Gaulle et Balzac, retrouve son sérieux indisposé : « Qui peut croire que sans les "affabulations" de la presse, le gouvernement aurait enfin entrepris en janvier cette réforme des services de police et de contre-espionnage alors qu'il savait, paraît-il, la vérité depuis novembre ? Qui soutiendra que, sans l'émoi de l'opinion, le général aurait enfin exigé publiquement que la justice passe ? »

Après avoir « conféré » – la langue française semble encore à son apogée... – avec son premier ministre, le président de la République confie, le 20 janvier 1966, le soin d'établir un rapport crucial à Léon Noël. Léon Noël est un palindrome (son nom se lit de droite à gauche comme de gauche à droite). Il devait de surcroît s'éteindre à un âge non seulement vénérable mais palindromique : 99 ans. Outre ces particularités, il vient d'achever son mandat de premier président du Conseil constitutionnel. Et parmi toutes ses fonctions passées, on l'a trouvé, en 1931, à la tête de la sûreté générale. (1)

Léon Noël se voit confier le soin de réfléchir à « l'organisation, la composition et le fonctionnement des services de police, ainsi que leurs rapports avec la justice dans le cas où celle-ci est saisie ». Il rend compte de l'état d'avancement de ses consultations et réflexions à Charles de Gaulle, les 1er et 17 février.

Dans Le Nouvel Observateur, Jean Daniel souligne la portée mais surtout la limite des craquements politiques à l'œuvre : « Le chef de l'État français vient d'infliger à ses collaborateurs trois retentissants désaveux. Il a retiré à Georges Pompidou la direction des services de contre-espionnage. Il a demandé à Léon Noël – et non à Roger Frey – un projet de réforme des polices. Il a chargé enfin l'amiral Philippon – et non Jacques Foccart – du soin de rédiger les rapports quotidiens sur l'affaire Ben Barka. Ces trois désaveux s'accompagnent pour le moment du maintien dans leurs fonctions du premier ministre, du ministre de l'intérieur et du secrétaire général de l'Élysée. Dans d'autres pays, ces personnalités auraient d'elles-mêmes démissionné. En régime gaulliste, elles devront attendre d'être congédiées. Et non sur l'exigence d'un Parlement convoqué en séance extraordinaire, mais selon le caprice d'un monarque élu. »

***



(1) En 1934, à la suite de l'affaire Stavisky, la sûreté générale devient sûreté nationale ; ses fonctionnaires sont recrutés sur concours et non plus cooptés en fonction de considérations politiques.

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Pouvoir omnipotent mais irresponsable

Comme quoi un semi-césarisme peut faire régner sa loi contestable, tout en étant contesté, à condition que cette contestation se limite à un segment défini de la société (la gauche intellectuelle en l'occurrence), sans gagner d'autres couches de l'esprit public ; ce que permettait la société cadenassée d'alors.

En cet an de disgrâce 1966, dans un palais de l'Élysée inexpugnable, Léon Noël rend ses conclusions dès le 3 mars, au seul Charles de Gaulle. Le président l'épaule ensuite contre Georges Pompidou à Matignon, Roger Frey place Beauvau, ou Michel Debré rue de Rivoli, réticents à l'idée force du rapport : la fusion des personnels de la sûreté nationale et de la préfecture de police, qui deviendront la police nationale.

Le Figaro approuve : « Le projet permettra la mise au point d'un système centralisé, adapté et efficace. » Combat désapprouve : « En unifiant les polices, le pouvoir se dote d'un instrument maniable de surveillance et de répression. » Dans Le Monde (21 janvier 1966), Michel Legris avait vu juste : « Une police unifiée peut constituer pour la liberté des citoyens une menace plus redoutable qu'une police qui ne l'est pas lorsqu'il en est fait mauvais usage. »

Néanmoins, le pouvoir a gagné. On s'oppose sur des solutions organisationnelles relatives à la simplification des services. Or la question n'est pas tant technique que politique et intrinsèquement liée au régime, au point de surgir une fois de plus en 2012 : l'usage pernicieux du renseignement.

Marcilhacy_Portrait.jpgPierre Marcilhacy (1910-1987)



Le sénateur (non inscrit) de la Charente, Pierre Marcilhacy, candidat contre Charles de Gaulle à la fin de l'année précédente (1,71 % au premier tour), rappelle l'évidence perdue de vue : il faut une véritable indépendance de la magistrature, avec subordination de la police à la justice. C'est là précisément que la Ve République a toujours marqué le pas, calé, coincé, abdiqué...

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François Mitterrand, auréolé par ses 44,80 % contre de Gaulle (au second tour) mais alors sans grand parti, porte le fer à la Mutualité, lors d'un rassemblement du Comité pour la vérité sur l'affaire Ben Barka.

Dans une harangue féroce, agressive et qui fait mouche, volant la vedette à un autre orateur, l'authentique homme de gauche Gilles Martinet, Mitterrand stigmatise ce régime « incapable de frapper sa faction », ce pouvoir omnipotent mais irresponsable (« qui dispose de tout et ne sait rien »).

Au Palais-Bourbon, les ténors s'abstiennent. Les socialistes sont menés par un ancêtre politique de François Hollande, le député-maire de Tulle, Jean Montalat. Lors des discussions sur le vote de cette loi en forme de coup d'épée dans l'eau, certaines vérités sont pourtant prononcées, qui méritent aujourd'hui d'être entendues, à la lumière des agissements de MM. Squarcini, Guéant et Sarkozy.

Selon le communiste Louis Odru, ancien instituteur, élu de Montreuil, les policiers « veulent que leur administration soit au service non d'un homme, d'une faction ou d'intérêts étrangers, mais de la collectivité nationale ».

Stalinien mal dégrossi, Louis Odru est sans doute inaudible à l'époque. Mais il parle d'or. Il cite l'article 12 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen appelant à la constitution d'une « force publique », instituée pour l'avantage de tous et non pour l'utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée : « Les fonctionnaires qui la composent ne doivent, en aucun cas, dans l'exercice de leur fonction, sortir des limites ainsi fixées, ni, à plus forte raison, participer, quel qu'en soit le motif, à des actions illicites, voire – au sens juridique du terme – criminelles. »

Le ministre de l'intérieur, Roger Frey (1), ne trouve pour sa part, comme d'ordinaire, qu'à mentir devant les députés, le 6 mai 1966 : « J'affirme solennellement – une fois pour toutes – qu'il n'y a pas de police parallèle et qu'il faut que cessent ces calomnies odieuses, ces racontars déshonorants, ces histoires de barbouzes qui n'ont plus le mérite d'être drôles. Il faut que le pays sache qu'il n'y a en France que les forces régulières de la sûreté nationale, de la préfecture de police et de la gendarmerie nationale. »

Applaudissements sur les bancs des godillots gaullistes. Roger Frey enchaîne : « Mais si l'on entend par police parallèle l'utilisation d'informateurs ou d'indicateurs pour renseigner la police... » Alors, le ministre de l'intérieur bifurque vers une défense des taupes, doulos et autres mouchards : « La meilleure police du monde est celle qui a les meilleurs indicateurs. »

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Ah ! ces Roger Frey, Raymond Marcellin, ou Michel Poniatowski ; ces ministres des écoutes et des perfidies, des coups bas et des félonies de la Ve République... Encore heureux qu'ils n'aient jamais été au service d'un président par trop pousse-au-crime. Ce n'est plus tout à fait le cas, aujourd'hui, de Claude Guéant. Il y met du sien, certes, mais l'impulsion nocive vient du sommet.

En effet, Nicolas Sarkozy sera toujours incapable de comprendre la sentence de Napoléon à Fouché : « L'art de la police est de ne pas voir ce qu'il est inutile qu'elle voie. »


***



(1) Roger Frey quitte la place Beauvau à la faveur des élections législatives de 1967 ; tout comme Maurice Papon, élu député du Cher, laisse la préfecture de police, qu'il occupait depuis neuf ans, au subtil Maurice Grimaux. Au ministère de l'intérieur, Christian Fouchet sera jugé trop mou par de Gaulle en mai 1968. Nous n'osons imaginer ce que le duo Frey-Papon, responsable des massacres parisiens d'octobre 1961 puis de la tuerie du métro Charonne en février 1962, eût accompli de sanglant, face aux révoltes étudiantes. La mort de Mehdi Ben Barka (1920-1965) a donc évité celle de quelques soixante-huitards...

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Mediapart/ A.Perraud

 

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