Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

le blog lintegral

actualités, économie et finance, nouvelle technologie, entrepreneuriat, histoire et colonisation...


La tigresse et le superflic

Publié par medisma sur 18 Janvier 2011, 22:35pm

Catégories : #lintegral

21486922 1421573-copie-1

Livre choc pour comprendre les événements en Tunisie :

 “La régente de Carthage*” Par Nicolas Beau et Catherine Graciet

 

Des extraits du livre événement paru en 2010 sur Leila Trabelsi et (Ben Ali)

 

Une fulgurante ascension

(…….)

 De l’agence de voyages au secrétariat de direction

  Née en 1957 dans une modeste famille nombreuse, la future épouse du général Ben Ali a grandi à Khaze¬nadar, près du Bardo à Tunis. D’autres se souviennent que la famille Trabelsi a vécu à El Hafsia, un des quartiers les plus délabrés de la Medina. Son père vendait des fruits secs et sa mère élevait les onze enfants. Avec le brevet en poche, la jeune Leila entre à l’école de coiffure de la rue de Madrid. Elle fit ses premières armes « Chez Wafa » une coiffeuse de la place Barcelone. En 1975, à dix-huit ans, elle rencontra un certain Khelil Maaouia, alors patron de l’agence Avis sur la route de l’aéroport. Folle amoureuse, elle se maria, avant de divorcer trois ans plus tard – Mon mari passe son temps à la chasse, se plaignait-elle, il ne s’occupe pas de moi. »

  C’est l’époque où Leila a été embauchée à l’agence Voyage 2000. Son propriétaire, Omrane Lamouri, possédait également, aux environs de Tunis, l’Hôtel des Colombes. L’agence se trouvait au cœur de la capitale à l’Immeuble central, une galerie marchande à deux pas de l’ambassade de France. Leila découvrit le milieu des hommes d’affaires, voyagea un peu, s’ouvrit au vaste monde. Femme indépendante, elle roulait déjà dans une petite Renault 5. Elle sortait beaucoup et ses amies de l’époque en parlent avec sympathie, disant d’elle qu’elle était toujours disponible pour faire la fête ou aller à la plage. Ce qui lui vaudra, dans la Tunis populaire, le surnom de « Leila Gin », en raison de son gout supposé pour cette boisson alcoolisée. En règle générale, Leila est toujours restée discrète sur ses relations amoureuses.

A ses heures perdues, elle se livre alors quelquefois à des petits trafics douaniers entre Paris et Rome. Une initiative qui lui permet d’arrondir ses fins de mois et de briller devant ses copines aux revenus plus modestes. Hélas, elle se fait prendre un jour la main dans le sac et se voit retirer son passeport. Elle en appelle à une puissante relation, Tahar Mokrani, un des piliers de la création, lors de l’indépendance, du ministère de l’Intérieur. Ce dernier intervient. Serait-ce à cette occasion que Leila aurait été revue par Ben Ali, directeur de la Sûreté de décembre 1977 à avril 1980 ? Selon plusieurs témoignages que nous avons recueillis, ce serait le cas. De toute façon, cette première rencontre n’aura guère de suite. En janvier 1980, les événements de Gafsa vont être fatals pour le directeur de la Sûreté, accusé de négligence. Le général Ben Ali est relégué en Pologne comme ambassadeur.

  La rencontre qui va véritablement bouleverser la vie de Leila Trabelsi est celle de Farid Mokhtar. Cultivé, féru d’art, animant le Club africain de foot de Tunis, le concurrent de L’Esperance sportive de Tunis, cet industriel dirigeait la Société tunisienne des industries laitières (STIL), une grande entreprise d’Etat. Enfin, il était le beau-frère de Mohamed Mzali, alors Premier ministre. Grâce à Farid, Leila fut embauchée comme secrétaire de direction à Batimat. Cette société était une des innombrables filiales de la Société tunisienne de banque, alors présidée par l’oncle de Farid, Hassan Belkhodja, qui fut un proche de Bourguiba et le premier ambassadeur à Paris de la jeune République tunisienne, avant de devenir ministre puis banquier. On se retrouvait très loin du monde de l’école de coiffure et de l’agence de voyages. En compagnie de Farid Mokhtar, la jeune Leila va découvrir la bonne société de Tunis.

 

  Climat de terreur à Tunis

  Leur liaison durera trois ou quatre ans, jusqu’à ce que Farid y mette un terme. En 1984, le général Ben Ali rentre de son exil en Pologne. Très épris de Leila, qu’il revoit rapidement, il l’installe dans une confortable villa sur la route de La Soukra. Elle cesse toute activité et vit dans l’ombre de Ben Ali, nommé ministre de l’Intérieur par le Premier ministre Mohamed Mzali. Tous deux nourrissent désormais les mêmes ambitions. « Sois patience, nous serons bientôt au palais de Carthage », lui dit-il un jour, alors qu’il doit la quitter pour un rendez-vous urgent.

 

  ……Très vite, Farid Mokhtar se sent menacé par Ben Ali. Et il a raison ! Est-ce en raison de son appartenance à un clan opposé ? De sa liaison passée avec Leila ? Ou des deux ? En tout cas, Ben Ali prépare un dossier de corruption contre lui. Le climat se gâte. En mai 1986, une réunion du Parti Socialiste Destourien a lieu à Ras Djebel, près de Bizerte. Farid décide de s’y rendre. À 3 heures du matin, Mohamed Mzali reçoit un coup de fil à son domicile. À l’autre bout du téléphone, Ben Ali lui-même : « Monsieur le Premier ministre, votre beau-frère a eu un grave accident de voiture, il a été hospitalisé sur la route de Bizerte. » Deux heures plus tard, nouvel appel du ministre de l’Intérieur au Premier ministre : « Farid Mokhtar est décédé. »

  Le lendemain, Mohamed Mzali se rend, comme chaque jour, auprès de Bourguiba. « À quelque chose malheur est bon, on s’apprêtait à arrêter votre beau-frère pour lui demander des comptes sur sa gestion de la STIL », explique le chef de l’Etat à son Premier ministre. Dans l’entourage de l’ancien amant de Leila, personne aujourd’hui ne croit à un accident. Ce jour-la, ce n’était pas son chauffeur habituel qui conduisait Farid à Bizerte. Après l’accident, celui-ci a été conduit dans un hôpital spécialisé pour les maladies pulmonaires, totalement inadapté à son état. Enfin, lors de l’enterrement, le général Ben Ali ne prendra pas la peine de présenter ses condoléances à l’épouse de Mohamed Mzali, sœur de Farid Mokhtar.

 

Les sept familles qui pillent la Tunisie

  Dans les années qui suivent l’accession au pouvoir de Ben Ali, les proches du pouvoir font des affaires juteuses. Mais personne ne prétend au monopole sur l’ensemble des transactions et des commissions. Les clans familiaux se taillent de belles parts d’un gâteau qu’ils se divisent entre eux.

  Pour trois frères Eltaief, issus comme Ben Ali d’une famille originaire de Hammam Sousse, le 7 novembre 1987 est un jour Béni. Kamel Eltaief joue dès lors le rôle de « président bis » recevant chaque matin, dans les bureaux de la rue de Beyrouth au cœur de Tunis, les principaux ministres du gouvernement. Dans son sillage, ses deux frères font des affaires. La famille Ben Ali bénéficie également de quelques prébendes. Pas un frère, pas une sœur du nouveau président qui ne reçoivent une petite gâterie. Moncef, le frère préféré, se lance dans le trafic de drogue et laissera, dit-on, 4 millions de dinars de dettes auprès des banques. Kaïs Ben Ali, le fils du frère aîné, s’octroie le monopole des alcools à Sousse et fait main base sur le free-shop de Monastire.

 Les trois filles issues du premier mariage de Ben Ali avec Naima Kefi ne sont pas oubliées. L’aînée, Dorsaf, épouse Slim Chiboub. L’avènement de son beau-père au palais de Carthage est pour lui pain bénit : fils d’un simple greffier, « Monsieur gendre » jouit d’un traitement de faveur dans l’attribution des terrains et des marchés. Ainsi bénéficie-t-il de gros marchés pharmaceutiques et de beaux terrains – qui lui seront repris plus tard. Slim Chiboub est connu pour ses appétits démesurés. Les patrons de la chaîne de grandes surfaces Auchan vont ainsi reculer devant ses exigences et renoncer à s’installer en Tunisie. En revanche, Slim Chiboub réussira en 2001 à installer un hypermarché Carrefour sur un terrain, sis à La Soukra, que les domaines de l’Etat lui ont rétrocédé à un prix symbolique. De 1989 à 2004, le gendre du président présidera également aux destinées de L’Esperance sportive de Tunis (EST).

  La dernière fille, Cyrine, épouse en 1996 Marouane Mabrouk. Lui, hérite de la concession de Mercedes Tunis et elle, prend la haute main sur le Net en Tunisie. Et Dieu sait si le secteur, totalement fliqué, est sensible ! Un centre du ministère de l’Intérieur à Salambo, dans la banlieue de Tunis, traque le moindre message non autorisé. Les Mabrouk se voient également attribuer le logement de fonction traditionnellement attribué au directeur de la sûreté nationale, une splendide villa du quartier chic du Belvédère. La troisième fille, Ghazoua, mariée à Slim Zarrouk, bénéficiera également de quelques faveurs, notamment à l’occasion de la privatisation de certaines entreprises publiques (comme la Société nationale d’élevage de poulets, acquise à bon compte à la fin des années 1990 par Slim Zarruk, puis revendue au prix fort)…

 Dans un libelle qui circule en 1997-1998 sous le manteau à Tunis, il est question des sept familles qui pillent la Tunisie. Ce document fort bien informé décrit le fonctionnement des clans familiaux autour de Ben Ali qui se partagent entre amis les terrains, les contrats et les usines. Au début des années 1990, la garde rapprochée du président s’oppose à toute arrivée de nouvel intrus. Kamel Eltaief et Slim Chiboub s’opposent ainsi résolument aux projets d’union de Ben Ali avec Leila.

 Hélas pour eux, les noces ont lieu en 1992. Peu après, Kamel Eltaief a voulu braver la nouvelle présidente et faire de la circoncision de son fils un événement mondain – car Ben Ali et Leila n’avaient pas encore de progéniture male. Résultat, plusieurs hommes publics qui avaient commis l’erreur d’accepter cette invitation ont été immédiatement limogés : le ministre de la Santé, le directeur du Tourisme, le président de Tunis Air se retrouvèrent au chômage. Le règne de Leila au palais de Carthage débutait. En 1996, les locaux de Kamel Eltaief, dans la zone industrielle de La Soukra, furent incendiés par une vingtaine d’individus masqués. Le pouvoir le soupçonnait d’y entreposer des dossiers compromettants sur les turpitudes de Leila. Officiellement, l’enquête de police n’a pas permis de connaitre l’origine de l’incendie. Depuis, Kamel Eltaief n’a plus jamais été reçu au palais de Carthage. Seuls ses liens anciens avec les Américains le protègent d’un mauvais coup.

 

Un boulevard pour les Trabelsi

 Pendant les quatre années qui ont suivi le mariage en 1992 de Leila avec Ben Ali, le clan Trabelsi s’est fait relativement discret. A partir de 1996, leurs appétits se manifestent de manière plus ostensible et vont progressivement sonner le glas des ambitions des Eltaief, Mabrouk ou Chiboub. Cette année-la, le frère aîné et bien-aimé de Leila, Belhassen, met la main sur la compagnie d’aviation qui va devenir Karthage Airlines. C’est lui qui devient le pivot des affaires financières de la famille, comme on le verra dans le chapitre 4.

 Le verrouillage commence, car les Trabelsi ne sont pas partageurs… Pas un secteur qui ne leur échappe ; pas une transaction avec un groupe étranger dont ils ne sont parties prenantes ; pas un beau terrain, ou presque, sur lequel ils n’ont des vues. Et personne, dans le clan, n’est oublié ! Après Belhassen, Moncef ! Cet ancien photographe de rue a connu une belle carrière. Dans le passé, la Société tunisienne de banque lui a consenti un crédit pour devenir agriculteur. Son premier fils, Houssem, a crée une association, la Jeunesse musicale de Carthage, qui a la réputation de ne pas honorer ses contrats. Le deuxième, Moez, et le troisième, Imed – le neveu préféré de Leila -, ont eu a partir de 2008 de serieux ennuis avec la justice française dans la fameuse affaire des yachts volés (voir infra, chapitre 5). A Tunis, Imed fait la loi. D’un coup de fil, il peut faire embastiller un adversaire ou au contraire libérer un trafiquant. Personne ne se risquerait à s’opposer frontalement à ce protégé du palais.

 Une des sœurs, Djalila, est devenue la reine des buvettes, qu’il s’agisse de celle de l’école HEC à Carthage ou de celle de l’Ecole nationale d’architecture. Son époux, El Hadj, qui possédait un kiosque à essence, est devenu entrepreneur dans l’immobilier. Un de ses immeubles est loué au ministère des Transports, qui a été contraint de lui signer un bail avantageux.

 Beaucoup de ces coups tordus se font sans l’aval du président. En 2002 encore, Ben Ali tentait de maintenir un semblant d’ordre. Ainsi, cette année-la, réunissait-il les principaux membres de la famille Trabelsi : « Si vous voulez de l’argent, soyez au moins discrets. Trouvez des hommes de paille et des sociétés écrans. » En d’autres termes, professionnalisez-vous !

Un conseil qui ne semble guère avoir été suivi, comme on le verra dans les chapitres suivants. Arbitre impuissant, le président tente parfois de taper du poing sur la table. Ainsi, en 2006, des industriels se plaignent des produits de contrefaçon importés de Chine avec la bénédiction des Trabelsi. Lors d’un conseil des ministres, le président interpelle le ministre du Commerce et de l’Artisanat, Mondher Znaidi : « Alors, Monsieur le ministre, j’entends dire que des containers de contrebande arrivent de Chine ? — C’est-à-dire, lui répond l’autre, je ne suis pas au courant, les douanes dépendent du ministère des Finances. » Pas question de prendre le moindre risque de contrarier Madame la présidente…

 Le parcours de Foued Cheman, fils d’un grand industriel du textile et multimillionnaire, est exemplaire de ce gâchis. Voici une des grandes figures du monde patronal obligée, en 2004, de prendre le chemin de l’exil forcé vers les Etats-Unis, avec son épouse et ses deux enfants.

Dès l’arrivée de Ben Ali, Slim Chiboub, un des gendres, convoite le secteur de la friperie que les Cheman dominaient jusque-là. Tout va être fait pour décourager l’héritier de cette vieille famille : corruption d’un de ses associés, convocations répétées, gardes à vue, parodies de procès. Foued Cheman se retire dans la somptueuse villa qu’il s’est fait construire sur la corniche de Sidi Bou Said. Après l’assaut des Chiboub, les attaques des Trabelsi. Très vite, Leila a des vues sur la belle demeure des Cheman, où elle installerait volontiers sa fille Nesrine. Des envoyés du palais viennent lui demander de vendre son bien à une « amie de la présidente ». Pas question, répond l’industriel. Mal lui en prend. Le fisc le condamne à payer une amende record de 2 millions d’euros. Foued Cheman décide alors de s’exiler aux Etats-Unis, non sans avoir loué sa maison à l’ambassadeur d’Irak, avec la bénédiction de l’ambassade américaine.

 Sa capacité de nuisance est réelle ; il est le gendre de Mustapha Zaanouni, ancien ambassadeur et ancien ministre, toujours conseiller auprès de l’ONU. Depuis Washington, il menace de lancer des campagnes contre le régime, si ses ennuis ne cessent pas. Résultat : les poursuites vont cesser contre lui et les amendes fiscales se perdre dans les sables.

 Certains notables tunisiens, qui voient rétrécir de jour en jour leurs marges de manœuvre, sont en tout cas en train de passer de l’exaspération à la résistance. Ce qui fait dire à un diplomate français, qui a vécu longtemps en Tunisie et connait parfaitement le sérail local : « Dans la succession de Ben Ali qui s’annonce, la bourgeoisie de Tunis ne veut pas d’une solution familiale. » Et donc pas d’une régente nommée Leila…

 

“La régente de Carthage” – Les extraits : “Cohabitation au palais de Carthage”

Cohabitation au palais de Carthage
[...]

Les Ben Ali, couple infernal

….Rien ne semble plus freiner le couple infernal que forment Zine el-Abidine et Leila Ben Ali. Entre répression policière, logique clanique, clientélisme et manigances politiques, ils ont réussi à mettre l’Etat sous leur coupe et celle de leurs clans mafieux, créant ainsi un pouvoir exécutif parallèle et occulte.

13 août 2008 : après des semaines d’absence de la scène médiatique et politique tunisienne pour cause de bouderie contre son époux – qu’elle accusait de ne pas l’avoir aidée a soustraire son neveu Imed Trabelsi des griffes de la justice française dans l’affaire du vol de yachts de luxe (volt infra, chapitre 5), Leila Ben Ali fait sa grande rentrée politique l’occasion de « la fête nationale de la femme ». Rusée et arriviste, elle s’est choisi deux causes sociales pour exister sur la scène politique nationale et internationale : les handicapés, au travers de l’association Basma qu’elle dirige, et – comme on l’a vu – les femmes. Discours retransmis à la télévision nationale, visites médiatisées de centres sociaux… La presse tunisienne aux ordres ne cesse de couvrir Leila d’articles élogieux.

Hélas pour elle, la première dame ne connait pas le même succès sur la scène internationale ou même arabe. Elle est certes régulièrement invitée à prononcer des discours sur la condition de la femme lors de congrés internationaux, mais son penchant pour l’intrigue et les complots lui joue de vilains tours. Ainsi, Leila accède en mars 2009 à la présidence de l’Organisation de la femme arabe (OFA), jusqu’en 2011 ; et, de ce fait, cette institution a tenu son congrès annuel a Tunis les 25 et 26 juin 2009. Si l’épouse du roi du Maroc, Lalla Selma, a bien fait le déplacement, les stars que sont la reine Rania de Jordanie et Sheikha Mozah, première dame du Qatar, ont séché l’événement, alors qu’elles sont des militantes assumées de la cause des femmes dans le monde arabe. La raison ? Dune part, le traitement que Leila Ben Ali a infligé en 2007 à son ancienne amie Souha Arafat, la veuve du leader palestinien Yasser Arafat, en lui faisant confisquer pendant plusieurs mois ses biens et comptes bancaires en Tunisie, mais aussi en la faisant déchoir de sa nationalité tunisienne (voir infra, chapitre 6). D’autre part, les premières dames du monde arabe ont très peu goûté les tentatives de Leila Ben Ali de glisser dans le lit du cheikh Maktoum de Dubaï sa jeune nièce, alors même que le riche homme est marié à la sœur du roi de Jordanie…

Elle a également connu des déconvenues politiques dans son propre pays, qu’elle ambitionne pourtant de diriger dans l’ombre. Selon la journaliste Sihem Bensedrine, rédactrice en chef du site web d’opposition Kalima (régulièrement censuré par le pouvoir), Leila a tenté, en 2004 et 2005, de se positionner en vue d’occuper un rôle politique de premier plan. « Nous avons tous relevé que celle que les Tunisiens surnomment la “présidente” s’est mise à prononcer des discours politiques. A l’époque, la rumeur disait le président Ben Ali en piètre forme physique. Leila Ben Ali a notamment eu l’honneur de lire, en octobre 2004, le discours de clôture du candidat du RCD, en l’occurrence son époux, qui applaudit à tout rompre sa femme. Tel ne fat pas le cas de Nabil Adil, très haut cadre de l’appareil sécuritaire présidentiel et terreur des islamistes. Ecœuré de voir Leila sur le devant de la scène du RCD, devinant la future régente, il lâcha haut et fort ce cri du cœur : C’en est fini de la République ! Plutôt que la carrière politique de Leila, c’est sa carrière de sécuritaire en chef qui a tourné court : Nabil Adil fut jeté quelque temps en prison pour « corruption ».

Outre certains clans de l’appareil sécuritaire révoltés par le traitement réservé à Nabil Adil – comme ce fut le cas en 1990 après l’embastillement du secrétaire d’Etat à la Sécurité, Chedly Hammi (voir supra, chapitre 2) -, des militants et des cadres du RCD se sont également soulevés contre la tentative de Leila de se positionner sur le devant de la scène politique. Ainsi, en avril 2005, des membres du RCD publient une ravageuse lettre anonyme sur Internet pour, selon eux, traduire les « sentiments intimes et vrais de l’écrasante majorité des militants du RCD, qui ne se reconnaissent [pas] dans les pratiques de gouvernement médiocres, mesquines et méprisantes que Ben Ali a instituées depuis le 7 novembre. » Et ils racontent dans le détail les « premier acte de désobéissance politique des militants contre un oukase de Zine et de sa femme » :

« Celle-ci ayant propulsé l’une des animatrices de son association “caritative” Basma [comme] secrétaire générale du comité de coordination de Ben Arous[1], les militants de la région se sont dressés comme un seul homme pour récuser cette nomination et sont allés jusqu’a se barricader a l’intérieur du siège du comité, en signe de refus résolu d’une telle supercherie et d’une telle insulte à leur dignité de militants ! Et Ben Ali de reculer. Il a surtout peur d’une contagion. »

Effectivement, dans les mois qui ont suivi, après ces levées de boucliers dans l’appareil sécuritaire et au sein du RCD, et plus encore dans les milieux de l’opposition légale au président, Leila Ben Ali a préféré faire marche arrière et se rabattre sur la cause des femmes. En apparence. Dans les faits, l’épouse du président n’en joue pas moins un véritable rôle politique. Surtout depuis qu’elle a acquis le statut de mère en donnant naissance en février 2005 au seul enfant male du couple Ben Ali, Mohamed Zine el-Abidine, surnommé « le petit prince » et dont le président est littéralement fou [2].

Quand Leila fait et défait les carrières

geo2_266528.jpgUne anecdote en dit long sur le pouvoir de nuisance de Leila. Mohamed Jegham affiche le CV d’un homme de confiance du président (comme Zine, il est originaire de Hammam Sousse) ex-ministre de la Défense, ex-ministre de l’Intérieur et ex-conseiller spécial de la présidence, doublé dune réputation d’homme plutôt propre. Ce qui ne l’a pourtant pas protégé des foudres de Leila. En 2007, il a jugé utile de prévenir le président Ben Ali que la famille Trabelsi versait un peu trop dans la corruption et le racket. Mal lui en a pris ! Leila eut vent de ses propos et le malheureux se retrouva « exilés » comme ambassadeur à Rome, avant de se voir proposer le même poste a Pékin, ce qu’il refusa, préférant faire valoir ses droits à la retraite et se lancer dans le business.

Mais la spécialité de Leila Ben Ali reste la prédation économique au profit des siens. Dix-sept ans après son ménage avec Zine, il semble loin le temps où elle se réunissait avec son clan dans le salon bleu du palais présidentiel de Carthage pour se demander sur quel bien immobilier il fallait faire main basse… « Aujourd’hui, Leila Ben Ali voyage, fait des affaires à l’international et place ses amis. Elle a ordonné aux administrations de la prévenir dés qu’un projet supérieur à un million de dinars (environ 600 000 euros) est en gestation », souligne le journaliste et opposant refugié à Paris, Slim Bagga.

« Si une affaire l’intéresse, c’est ensuite elle qui décide quel membre de sa famille en bénéficiera. Elle sert d’arbitre, dispatche, par exemple entre Imed, son neveu, et Sakhr Materi, son gendre. A ce titre, elle fait office de marraine du système mafieux qui s’est installé en Tunisie », poursuit-il.

Et le président Ben Ali ? Les observateurs du sérail s’accordent pour estimer que si ce « superflic » s’occupe du sécuritaire avec un penchant pour la lecture de notes émanant de ses services de renseignements sur telle ou telle personnalité, il écoute néanmoins ses conseillers, réputés compétents, pour la gestion des grands équilibres macroéconomiques du pays, ainsi que pour les questions diplomatiques. Les avis divergent en revanche quant à son rôle politique. Ainsi, la trilogie anonyme intitulée « Atmosphère délétère au palais de Carthage », publiée en 2006 sur le site Web Tunisnews, mentionne :

« Et Zine ? Que devient-il, le pauvre, dans tout cela ? En même temps qu’on lui prépare, mine de rien, un linceul, Ben Dhia et les membres du clan à la tête duquel officie Leila, sont aux petits soins. Ils lui passent ses crises, ses sautes d’humeur, précédent ses désirs, aiguisent ses haines contre tous ceux dont ils veulent avoir la peau, l’isolent de ceux dont ils redoutent les influences, de telle sorte que, durant les quelques heures par jour de répit que lui laisse l’intensif traitement hormonal qu’il subit et au cours desquelles il a l’impression d’être le « président », il ne fait pas autre chose qu’exécuter, à son insu, les plans de son successeur… »

Dépassé, l’ami Zine ? Pas pour la journaliste Sihem Bensedrine, qui, d’un mot cruel, estime que, si Leila passe le plus clair de son temps à tisser des complots et a manigancer, le président Ben Ali garde la main :

« Si elle arbitre entre les membres de son clan, son époux, lui, arbitre entre les différents clans qui composent le pouvoir. II a toujours cherché à ce qu’on le perçoive comme un recours. Ca ne le dérange donc pas que Leila soit perçue comme la “méchante” par l’opinion publique. Il joue à se faire passer pour la victime de sa propre épouse… »

Abdelaziz Ben Dhia, l’homme des missions secrètes de Ben Ali

Pour parer aux éventuels mauvais coups de Leila, le président Ben Ali peut toujours compter sur un fidèle d’entre les fidèles, qui ne convoite pas son poste, Abdelaziz Ben Dhia, ministre d’Etat, conseiller spécial auprès du président de la République et porte-parole officiel de la présidence. On ne compte plus les services que ce fin juriste –agrégé de droit civil –, qui a débuté sa carrière politique sous Bourguiba, a rendus à Zine el-Abidine Ben Ali. C’est en effet lui qui a géré la révision constitutionnelle de 2002 instaurant légalement la dictature. Non seulement celle-ci a accru les pouvoirs déjà excessifs du président et lui a garanti une immunité a vie, mais, surtout, elle a rendu légalement possible une présidence à vie en levant l’interdiction d’exercer plus de trois mandats successifs. C’est encore Ben Dhia qui, deux ans plus tard, a coordonné la campagne électorale de Ben Ali, candidat à sa propre succession. Et c’est toujours lui qui sera à la manœuvre pour concevoir et faire voter la loi du 27 septembre 2005 octroyant d’exorbitants privilèges aux « présidents de la République dès la cessation de leurs fonctions » ainsi qu’a leur famille en cas de décès. Votée dans la hâte alors que les rumeurs les plus alarmantes circulaient sur l’état de santé du président, elle a été conçue sur mesure pour protéger Leila et sa progéniture en cas de disparition de Zine [3].

Homme des missions délicates et secrètes pour le président Ben Ali, Abdelaziz Ben Dhia a également été dépêché aux côtés de Leila pour lui porter assistance lorsque, en quête de respectabilité et de compétences pour exercer une éventuelle régence, elle préparait par correspondance sa maitrise de droit public de l’université de Toulouse, en 2006. C’est aussi lui qui est aujourd’hui mandaté auprès de Sakhr Materi, le gendre préféré du président, pressenti comme son successeur à terme, pour le déniaiser politiquement.

En guise de remerciement, Ben Ali a offert à son fidele serviteur une carrière a la hauteur de son dévouement et de sa loyauté. Avant de devenir conseiller spécial de la présidence, Abdelaziz Ben Dhia a été ministre de la Défense pendant cinq ans, puis secrétaire général du RCD de longues années durant, ce qui lui a permis de faire la pluie et le beau temps dans le parti-Etat en favorisant, selon ses détracteurs, la nomination de cadres originaires, comme lui, du Sahel.

Hélas, les plus belles carrières ont aussi une fin. En juin 2009, Abdelaziz Ben Dhia est transporté en urgence absolue à la clinique du Lac, où il est pris en charge par le professeur Habib Thameur, cardiologue. Ben Dhia vient de faire une mauvaise chute dans sa salle de gymnastique et s’est cassé deux côtes. Mais le drame n’est pas là : sa chute a très vraisemblablement été causée par une crise cardiaque. Depuis, l’éminence grise de Ben Ali fonctionne au ralenti.

Abdelwaheb Abdallah, majordome de la famille Trabelsi

Les malheurs de Ben Dhia ravissent un autre homme : son éternel rival Abdelwaheb Abdallah, ministre des Affaires étrangères et proche de Leila Ben Ali, qui passe en 2009 pour être l’homme fort de Carthage. Après avoir convoité le poste de Premier ministre, ce Mazarin tunisien se verrait bien en successeur de Ben Ali, malgré une carrière qui a connu quelques trous d’air.

Après avoir été nommé ministre de l’Information en septembre 1987, il est « exilé » comme ambassadeur à Londres, de 1988 à 1990. Les raisons de cet éloignement demeurent mystérieuses, même si une version plausible circule depuis des années à Tunis. Abdelwaheb Abdallah est en effet un parent éloigné de Saida Sassi, la nièce et confidente du président Bourguiba, mais aussi, on l’a vu, responsable de nombreuses intrigues qui ont terni la fin de règne du combattant suprême. Et ce serait lui qui, en 1987, aurait prévenu Zine el-Abidine Ben Ali, alors Premier ministre, que le président Bourguiba allait le limoger le 9 novembre, après une violente dispute entre les deux hommes survenue trois jours plus tôt, parce que le vieux président avait découvert que Ben Ali n’avait pas son baccalauréat et l’avait copieusement insulté : « Mais tu es un général âne ! » Abdallah était en effet bien placé pour recueillir les confidences du vieux président, qui n’avait plus toute sa tête : à 16 heures tous les jours, il lui lisait la presse. Dans ce contexte, Ben Ali pourrait très bien avoir décidé d’éloigner quelque temps Abdallah de Tunis, pour le protéger d’éventuelles représailles de fidèles du président Bourguiba.

Lorsqu’il revient à Carthage, Abdelwaheb Abdallah accède d’ailleurs au poste de ministre conseiller et porte-parole du président de la République, des fonctions qu’il occupera treize années durant et qui lui permettront de tisser sa toile à tous les échelons de l’appareil d’Etat. Puis, rebelote en novembre 2003: les attributions de porte-parole lui sont brutalement retirées et confiées Abdelaziz Ben Dhia. Abdallah conserve néanmoins un bureau au palais présidentiel.

« A l’époque, se souvient le journaliste Slim Bagga qui dirigeait alors le mensuel « L’audace », des informations nous étaient parvenues faisant état d’une immense colère du président Ben Ali envers son conseiller. Le P-DG de la Société générale, Daniel Bouton, avait demandé à rencontrer Ben Ali en personne après que la banque française, qui avait racheté l’Union internationale de banques (UIB), eut découvert que des chiffres avaient été falsifiés avant le rachat. L’administratrice de cette banque tunisienne n’était autre qu’Alya Abdallah et son mari n’aurait pas transmit à Ben Ali le message de Daniel Bouton. »

Malgré cet impair de taille, au début de l’année 2005 Abdelwaheb Abdallah est nommé ministre des Affaires étrangères, alors que la diplomatie ne fait guère partie de ses compétences.

L’homme est surtout réputé pour être un as de la désinformation et du verrouillage des medias. Des compétences acquises dans ses précédentes fonctions. Après avoir été professeur A l’Institut de presse et des sciences de l’information (IPSI), il a dirigé l’agence de presse officielle TAP et le groupe La Presse. « C’est un manipulateur-né qui gère l’image extérieure de la Tunisie. Sa principale réussite, ce sont toutes ces personnalités étrangères qui font de belles déclarations sur le pays », souligne Sihem Bensedrine. Autre fait d’armes, l’organisation sous l’égide des Nations unies du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), qui s’est honteusement tenu en novembre 2005 dans une Tunisie où la liberté d’expression est inexistante [4].

En bon stratège machiavélique qu’il est, Abdelwaheb Abdallah a su nouer très tôt une alliance avec les Trabelsi, qu’il sert dans l’ombre, comme s’en souvient Slim Bagga : « Au milieu des années 1990, il n’était pas rare qu’il accompagne Leila visiter les biens immobiliers et les terrains qu’elle convoitait à Tunis et dans sa banlieue. Dix ans plus tard, c’est avec tout le clan que le ministre des Affaires étrangères s’acoquine sans vergogne. A ce sujet, des membres du sérail qui ont publié une dévastatrice lettre anonyme sur Internet au printemps 2009 restituent bien le personnage au sein des limaces de l’appareil d’État qui exécutent les desiderata de la mafia au pouvoir :

« Il s’agit généralement de conseillers à la présidence, un quarteron de ministres aux ordres, une poignée d’ambassadeurs en poste dans les capitales névralgiques, ainsi que des responsables d’entreprises publiques et d’institutions financières nationales. Le plus emblématique de ces personnages est bien entendu Abdelwaheb Abdallah, majordome de la famille Trabelsi et ministre de l’information et des Affaires étrangères à ses heures perdues. Il agit en duo avec son épouse née Gorgob, qui porte une double casquette de « bonne en chef » du même clan et de P-DG de la Banque de Tunisie, suite à un hold-up mémorable que seule la scène financière tunisienne est capable de produire. »

En effet, en mai 2008, le frère de Leila, Belhassen Trabelsi (voir chapitre suivant), devenait administrateur de la Banque de Tunisie peu de temps après qu’Alya Abdallah en eut été nommée P-DG, en dépit de son passage calamiteux à la tête de l’Union internationale de banques (UIB), propriété de la Société générale.

Conseillers occultes et appareil sécuritaire les piliers du régime

Le pouvoir exécutif parallèle, peu à peu instauré par le couple Ben Ali, s’appuie également sur les nombreux conseillers de la présidence une quarantaine environ, ce qui fait sans doute de la Tunisie l’un des pays où l’on compte le plus de conseillers présidentiels au mètre carré. Sans eux, la Tunisie ne donnerait pas l’illusion d’être correctement gouvernée. Ils fonctionnent comme un gouvernement parallèle, reléguant les ministres au rôle de figurants du journal télévisé, qui retransmet chaque mercredi des images du conseil des ministres. « Tous les matins, ils envoient aux ministres concernés leur programme de travail et décident de l’ordre du conseil des ministres », ironise Slim Bagga.

Les noms de ces conseillers, comme leurs visages, sont pour la plupart inconnus du grand public. Parmi les plus craints, on peut citer le colonel Mohsen Rehaiem, directeur général du protocole présidentiel, le général Ali Seriati, conseiller directeur de la Sécurité présidentielle [5] et Tahar Fellous-Refai, directeur général au ministère de l’Intérieur. Méchamment surnommé le « monstre noir » par ses détracteurs, il est, en sa qualité de directeur de la coopération internationale et des relations extérieures de son ministère, plus particulièrement affecté à la surveillance des opposants refugiés à l’étranger, qui le vouent aux gémonies.

Le cercle des conseillers de la présidence comptait également en 2009 deux médecins influents. Hedi Mhenni, ancien ministre de l’Intérieur et secrétaire général du RCD, semblait le mieux placé pour succéder au super-conseiller Abdelaziz Ben Dhia, fortement diminué depuis sa crise cardiaque. Quant à Mohammed Gueddiche, cardiologue et médecin personnel du président Ben Ali, il cumulait en outre les casquettes de membre du comité central du RCD, maire de Hammamet et conseiller auprès du président de la République, sans oublier un grade de général de division.

Surtout, ni le président Ben Ali ni son épouse n’auraient pu se maintenir toutes ces années au pouvoir sans la protection d’un appareil sécuritaire dédié à désamorcer les complots fomentés à l’intérieur du système et à maintenir une chape de plomb répressive sur la société civile. Tout au long de sa carrière, Zine el-Abidine Ben Ali est d’ailleurs passé maitre dans l’exercice de basses et nobles œuvres de police et de renseignement.

Le jeune Ben Ali a en effet été formé pendant une vingtaine de mois aux Etats-Unis, à l’Ecole militaire supérieure de renseignement et de sécurité de Baltimore. À son retour en Tunisie, devenu commandant, il est nommé directeur adjoint, puis directeur, de la Sécurité militaire à l’état-major. Après un « exil » politique comme attaché militaire à l’ambassade de Tunisie au Maroc, celui qui est entre-temps passé colonel est catapultés directeur de la Sûreté nationale à la fin des années 1970. Cette nomination fait de lui un « superflic » qu’il est depuis resté dans l’âme, en dépit d’un détour au début des années 1980 comme ambassadeur en Pologne. Le général Ben Ali retrouve en effet, le 29 janvier 1984, son poste à la tête de la direction nationale de la Sûreté nationale, avant d’être promu secrétaire d’Etat puis ministre de l’Intérieur en 1986 et Premier ministre en octobre 1987.

Encore aujourd’hui, Zine el-Abidine continue de s’appuyer sur le ministère de l’Intérieur, qui constitue l’ossature de l’appareil sécuritaire [6]. Ce « superministère » emploie environ 145 000 policiers — pour un peu plus de 10 millions de Tunisiens — et se compose pour l’essentiel de deux directions générales : la police et la sûreté nationale. Cette dernière comprend les sections spéciales que sont la DST, les Renseignements généraux, les services techniques du contre-espionnage, la Documentation, la direction des Relations extérieures et les Aigles noirs (équivalent tunisien du Raid français). La police s’occupe, elle, des affaires publiques courantes, ainsi que de la circulation automobile.

Dans certains domaines, le niveau élevé de compétences de l’appareil sécuritaire n’est plus à prouver. C’est notamment le cas du flicage de l’Internet, que le régime Ben Ali a toujours considéré comme un danger sérieux, n’hésitant pas à mettre en place une cyberpolice de 600 personnel installée dans la banlieue de Tunis. Ainsi, en 2005, l’ONG de défense de la presse Reporters sans frontières (RSF) écrivait au sujet des cybercenseurs tunisiens : « Le président Ben Ali, dont la famille dispose d’un monopole sur l’exploitation du réseau, a mis en place un système très efficace de censure d’Internet. Toutes les publications de l’opposition tunisienne sont bloquées, de même que de nombreux sites d’information – comme le quotidien français Libération. Les autorités cherchent par ailleurs à dissuader les internautes d’utiliser des webmails, plus difficiles à surveiller que les comptes mails classiques (par Outlook, etc.). Accéder à Yahoo mail à partir d’un cybercafé tunisien peut prendre vingt minutes et, souvent, se terminer par un message du type « Délai de connexion dépassé » ou « Page non trouvée »

Le RCD, parti-Etat dédié au culte de Zine

Autre institution détournée au profit exclusif du couple Ben Ali et des clans qui l’entourent : le parti au pouvoir, le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique) [8]. Tout n’a pourtant pas commencé sous les pires auspices pour celui-ci. Avant même la tenue de son congrès fondateur de 1988, des élections sont organisées en interne.

Elles permettent de renouveler 62 % des cellules locales et entre 70 % et 80 % des cadres au niveau national [9]. Place aux jeunes et aux téchnocrates, qui poussent dehors les vieux politiciens du PSD finissant. Malheureusement pour la démocratie tunisienne, l’embellie n’a pas duré et ce, en dépit de l’engouement que suscitait alors le RCD auprès des Tunisiens. Le nombre de militants a en effet augmenté de 50 %, passant de un million environ en 1986 à 1,5 million en 1987[10].

Mais, un an à peine après la prise de pouvoir de Zine el¬Abidine Ben Ali, « des comités de quartier, sous l’emprise conjointe du ministère de l’Intérieur et du RCD, sont mis en place » [11]. Objectif : encadrer les citoyens au niveau local. Vingt et un ans après la naissance du RCD, le parti continue de maintenir sous sa coupe la population. Sous prétexte d’édifier une « Tunisie nouvelle » et de mettre en œuvre le « Changement », des milliers de comités de quartier et de cellules de base continuent de quadriller l’ensemble du pays et les Tunisiens vivant à l’étranger.

Si du temps du combattant suprême le parti du président produisait des cadres dignes de ce nom qui intervenaient dans le débat politique, il n’en est plus rien aujourd’hui. Véritable coquille vide idéologique, le RCD s’est transformé au fil des ans en un parti-Etat dédié au culte de la personnalité du président Ben Ali et à ses scores électoraux à la soviétique. Dans les années 1990, les grands congrès se penchaient sur des thèmes tels que « Persévérer dans le processus de consolidation du Changement » (1993) ou « L’excellence : une culture, un état d’esprit et un comportement pour accéder au meilleur » (1998). A partir des années 2000, il ne s’agit plus que de « consacrer les choix et orientations tracés par le président Ben Ali pour le présent et l’avenir ».

Le succès apparent du RCD auprès de la population – il comptait 2,2 millions d’adhérents en 2008, soit un adulte sur quatre – s’explique d’abord parce qu’il constitue « le meilleur ascenseur social du pays » pour ceux qui n’ont pas d’autre piston, comme l’expliquait en 2008 un cadre du parti à un journaliste de l’hebdomadaire Jeune Afrique enquêtant sur ce parti-Etat [12]. En clair, ses adhérents jouissent d’enviables privilèges, allant de l’accès aux cercles du pouvoir pour les entrepreneurs à l’aide humanitaire distribuée par les cellules de base pour les citoyens défavorisés.

Le RCD constitue également un point de passage obligé pour ceux qui veulent exercer une quelconque influence dans le pays. C’est sans surprise que « les personnalités » du régime occupent les postes dans les différentes structures décisionnelles. Ainsi Abdelaziz Ben Dhia et Abdelwaheb Abdallah sont tous deux membres du bureau politique dirigé par le président Ben Ali ; et Belhassen Trabelsi fait partie du comité central – la deuxième plus haute instance du parti après le bureau politique, chargée officiellement de veiller à l’exécution de ses orientations et de sa politique. Signe de la succession qui se prépare, Sakhr Materi, le gendre de Zine et Leila, a été coopté au comité central lors du congrès de juillet 2008.

——————————————————————————————-

1-Les comités de coordination sont des structures clés du RCD au niveau régional.
2-De l’union de Ben Ali avec Leila Trabelsi, en plus de Mohamed Zine el-Abidine, sont nées deux filles : Neseine, née en 1986, qui a épousé Saker Materi en 2004; et Halima, née en 1992.
3-Kamel Labidi, « La longue descente aux enfers de la Tunisie », Le Monde diplomatique, mars 2006
4-Les journalistes étrangers subissent également les foudres des autorités. En novembre 2005, l’envoyé spécial du quotidien Libération, Christophe Boltanski, qui enquêtait sur un tabassage de militants des droits de 1′homme a ainsi été roué de coups de pied, poignardé dans le dos par des quatre individus en plein Tunis et s’est fait voler ses notes, sous le regard de policiers impassible,
5-Originaire de la ville de Kairouan, le général Ali Sériati a donné quelques frayeurs en 2008 à ceux qui craignent un coup d’état destituant Zine el-Abidine Ben Ali : au cours du troisième trimestre, son fils, Mourad Sériati, a connu une ascension fulgurante au sein de la Garde national, celle-là même qui avait déposé le président Bourguiba. Certains, qui observent que la Sécurité compte de nombreux Kairouanais dans ses rangs, se demandent même si Mourad Sériati ne jouerait pas un jour les Habib Ammar, du nom du général qui a commandé la fameuse Garde nationale de janvier 1984 à novembre 1987 et qui a donc tenu un rôle clé dans le coup d’Etat du 7 novembre 1987.
6-Cela ne l’empêche pas de nourrir une véritable paranoïa envers d’éventuels ennemis qui pourraient comploter contre lui. Ainsi, après avoir fait emprisonner Nabil Abid, haut cadre de la Sécurité présidentielle, le président a exigé que, pour chacun de ses déplacements, l’équipe qui assure sa sécurité à l’aller ne soit pas la même au retour…
7-Reporters Sans Frontières, « Les champions de la censure sus le net », www.rsf.org, 14 septembre 2005.
8-Créé en 1920 sous le nom de Parti libéral constitutionnaliste tunisien ou Destour, rebaptisé Néo-Destour en 1934 à la suite d’une scission, puis Parti socialiste destourien (PSD) trente ans plus tard, le mouvement n’est devenu le RCD qu’en février 1988, manière de « concrétiser les orientations de l’ère nouvelle ».
9-Célina Braun, « à quoi servent les partis tunisiens ? Sens et contresens d’une libéralisation politique », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, mars 2006.
10-Ibid.
11-Ibid. Précisons que Ben Ali souhaitait financer les 3000 comités de quartier grâce aux fonds de l’USAID (aide américaine au développement), ce que refusera cette dernière, le Département d’Etat ayant compris qu’il s’agissait de structures de contrôle de la population.
12-Samir Gharabi, « RCD, voyage à l’intérieur du parti-Etat », Jeune Afrique, 27 juillet 2008.

* La régente de Carthage . Main basse sur la Tunisie. Ed. La Découverte, 177 p

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents